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Eponge à tout crin

Et Ponge, tout de suite, l’absorbe avec son parti pris des choses.

Il ne sait, d’ailleurs, si le propre nom du poète, entre la crevette, l’huître et le savon, compte parmi ses prises d’écriture.

Finalement, oui, après recherches, Francis Ponge s’est intéressé à  l’éponge, son homonyme à flagelles, mais c’est pour la comparer à l’orange avec laquelle, dit-il, il y a une aspiration commune à « reprendre contenance après avoir subi l’épreuve de l’expression ».

Avantage, semble-t-il à l’éponge, car, à la différence de l’orange, ses tissus n’ont pas éclaté sous la pression de la main !

Animal colonial, l’éponge qui, longtemps éloignée de son milieu marin peut, une nouvelle fois immergée, revivre dans son biotope naturel jusqu’à 15000 ans !

Mathusalem peut aller se rhabiller…

Le baptême aussi passe l’éponge sur le péché originel, ouvrant ainsi, pour le pécheur à l’âme flagellée, la perspective d’une vie éternelle.

Avant de devenir un dieu immortel, et une divinité triste, on dit de Glaucos qu’il aurait été le premier pêcheur d’éponges .

Glauque homme, à la vision rétrécie, toi qui vas dans les profondeurs chercher ce qui t’absorbe quand, à la surface, tout se donne à l’oeil dans la brillante clarté.

La mésoglée, c’est la tunique translucide de l’éponge, cette gélatine extracellulaire dans laquelle se développe l’oeuf qui deviendra ensuite une larve nageuse recouverte de flagelles avant de se fixer sur un support pour entamer sa carrière d’éponge.

Ombrelle de la méduse, la mésoglée fait écho, musicalement, à la canopée, ce cou de girafe de la forêt qui va chercher jusqu’aux nuages la lumière qui l’inonde.

L’une est dans les abîmes, l’autre dans les cimes à éponger, feuille à feuille, le soleil qui goutte.

Si l’éponge est un animal, quelle est sa sensibilité ? Souffre-t-elle quand on la presse de rendre son jus ?

Trop élastique, on ne la mange pas.

Un éponge dépressive qui n’a plus envie d’exprimer les larmes qu’elle retient, qui reste au roc, à son support, et jette l’éponge.

L’éponge pilote de son peu de vérité, à quai.

A part l’homme, elle n’ a pas de prédateur.

Réaumur, au 18° siècle, prétendait expliquer les phénomènes atmosphériques par la structure spongieuse de l’air ! Il disait que les nuages étaient des éponges volantes qui aspiraient l’eau au dessus des mers et qui, pressés les uns contre les autres par le vent, la rendaient sur terre sous forme de précipitations…

Les nuages, éponges volantes, que le ciel chagrin, à la fin, froisse .

La petite éponge de l’école primaire dans sa boîte en plastique translucide : les traînées blanchâtres après le passage du minuscule animal industriel, soucieux d’effacer les traces de la craie, résidus de nuages sur le ciel noir de l’ardoise.

Les éponges, tapies au sol des fonds marins, ne manquent pas de retenue: sans elles, les océans déborderaient.

Inondations, tempêtes, tsunamis : l’éponge, dans  sa rage de l’expression.

Quand on utilise une image familière –l‘éponge- pour expliquer un phénomène physique complexe, l’espace, par exemple, on se heurte, toujours à ce que Bachelard appelle : le mécanisme de l’obstacle verbal.

Ainsi, prendre l’image de l’éponge pour caractériser l’espace peut conduire, assez vite à proclamer, dans l’oubli de la comparaison, que l’espace est véritablement une éponge, donnant ainsi à l’imaginaire, à l’effet de style, au « comme », une dimension de réalité, une propriété que posséderaient réellement les corps, à savoir : la spongiosité.

L’espace n’est plus alors comme une éponge mais est une éponge.

Il est toujours dangereux de prendre l’explication primaire que donne la familiarité de l’image pour une explication définitive. En effet, les comparaisons suggèrent des explications, mais elles ne permettent d’en formaliser aucune .

Voilà pourquoi Bachelard dit que la métaphysique de l’espace de Descartes est une métaphysique de l’éponge !

Par contre, pas d’éponge à portée de main d’Einstein pour exprimer sa théorie de la relativité !

Sa fameuse équation sur l’équivalence entre la masse et l’énergie ne prend pas l’eau et rejette à des années-lumière la vertu cartésienne de l’éponge comme métaphore explicative à tout crin.

Cependant, il ne faut pas jeter trop vite l’éponge avec l’eau du bain, car selon l’astrophysique contemporaine, et n’en déplaise à Bachelard, l’espace-temps semble bien avoir la plasticité de l’éponge dans sa courbure.

Les galaxies seraient disposées dans l’espace sur le modèle d’une géométrie spongieuse, sorte de toile cosmique dans laquelle de grands amas d’étoiles seraient reliés par de fantastiques chaînes filamentaires sur plus d’un milliard d’années-lumière de longueur, constituant ainsi les plus grandes structures de l’univers.

Flagelles galactiques reliant des amas d’étoiles, l’univers, cette éponge sidérale que ne fixe aucun support.

La Voie lactée, avec ses trois milliards d’étoiles : à peine une tête d’épingle !

Ainsi, Descartes, ce bretteur, n’aurait pas dégainé en vain avec son éponge passe partout !

Selon le Quatrième Evangile, la dernière, c’est encore l’éponge pour accompagner la mort du dieu sur son gibet :

« Un vase était là, plein de vinaigre. Une éponge imbibée de vinaigre fut fixée à une branche d’hysope et on l’approcha de sa bouche. Quand Jésus eut pris le vinaigre, il dit : tout est accompli, il baissa la tête et remit son esprit . »

Petit flagelle ensanglanté sur son support en bois, le Créateur, amer, jette, à la fin, l’éponge qu’il a lui-même produite : son Univers en majesté !