La mort, un jeu d’enfant

Jeter en l’air les osselets et les rattraper avant qu’ils ne retombent au sol : enfant, s’exercer déjà à l’apprentissage de la mort et, folâtre voltige, la balayer bruyamment de la main dans la dispersion rieuse de petites vertèbres d’emprunt.

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Le récital sceptique

Pour obtenir les données topographiques qu’il recherche, le géomètre a une confiance absolue dans ses instruments de mesure.

Ce n’est pas lui qui les confectionne, on les lui donne et il tient alors pour vrais les résultats obtenus par les rayons laser, les prismes et les mires.

Sans le recours à l’orthopédie de l’optique industrielle, totale incertitude du géomètre devant le terrain nu.

Quelle topométrie établir, en effet, à partir du seul comptage des pas, de l’approximation du vol d’oiseau, de l’acuité du regard, fût-il celui d’un aigle ?

Le géomètre a besoin de l’instrument de mesure, auquel il accorde la plénitude de sa foi, pour se mesurer avec le réel.

Pour qu’un récital sceptique puisse avoir lieu, le philosophe américain, S.Cavell, pose deux conditions : utiliser, comme pour le géomètre, des critères de vérité non établis par l’exécutant lui-même- l’appareil de mesure est fourni- et constater que certains critères objectifs peuvent être absents, obscurs, voire insatisfaisants sur l’objet observé.

Pour filer la métaphore musicale: les instruments de musique ne doivent pas être fabriqués par l’interprète et la partition peut être incomplète, illisible, voire falsifiée…

Ou, plus directement et en clair, cette fois : le langage , chez l’être humain, n’appartient pas à qui l’utilise- l’appareil et le mode d’emploi sont fournis à la naissance- et le réel, par quelque défaut de conception, résiste toujours à toute mesure définitive d’interprétation.

Les résultats sont toujours décevants pour qui s’en remet à la fiabilité supposée de l’appareil d’analyse, foncièrement, précaire .

Toute langue bégaie à vouloir dire le monde qui, par définition, la comprend dans son orbe: vouloir éclairer l’ensemble à partir d’un élément de cet ensemble, c’est, pour sa conduite, donner à l’aveugle un chien qui, les yeux masqués, le guide.

Le  sceptique, voulant mettre en doute la réalité du monde extérieur, peut alors commencer son récital :

– Il y a une chaise ici

– Comment sais-tu qu’elle y est et qu’il s’agit d’une chaise?

– Je la vois.

-La vois-tu entièrement ?

-Non

– Tu ne peux donc prétendre, hors de tout doute, qu’elle s’y trouve et qu’il s’agit bien d’une chaise.

Nous ne voyons pas les objets matériels en entier.

Voici, dit S.Cavell, une enveloppe  sur cette supposée chaise: l’arrière, l’intérieur ou le dessous de cette enveloppe restent cachés à l’observateur.

Il se peut alors que ce ne soit pas réellement une enveloppe.

C’est un objet-lune : une partie de l’objet est constamment cachée…

Impossibilité de voir entièrement l’objet et donc aucune possibilité de certitude le concernant: l’imagination et la projection de connaissances feront le reste pour construire la définition totale de l’objet.

Si la connaissance échoue dans cette situation, alors elle échouera partout et en tout temps: une hésitation sur l’enveloppe et voilà l’univers qui s’emballe dans les affres de l’incertitude !

Toutefois, une personne qui demanderait si on voit entièrement l’enveloppe ou si on la voit réellement, ne sèmerait pas le germe du doute autour d’elle : on conclurait simplement, la concernant, à un dérangement mental !

Il faut être timbré pour douter de la réalité de l’enveloppe…

Le récital sceptique ne pourrait se terminer que par un conseil pratique -fais le tour de l’enveloppe, regarde sous la table !- et non par un scepticisme généralisé !

Dans la vie de tous les jours, on ne peut être certain de tout mais on ne peut douter de tout non plus…

Que se passerait-il, demande Wittgenstein, si on commençait à douter de son propre nom ?

Le nom propre est-il un objet-lune ?

Pas de face cachée sur la pleine lune du sujet, pas de nuage pour oblitérer le rayonnement de la certitude identitaire.

Certains, pourtant, se prennent pour Napoléon qui n’ont, pour bicorne, que le couvre-chef d’ une identité d’emprunt.

Bien difficile de prétendre qu’une chaise n’est pas une chaise sauf à  tomber sur le cul quand un farceur, peu charitable,  la dérobe à votre assise: l’os fêlé alors fait loi!

C’est différent pour le scepticisme appliqué à autrui: on doit, dans les états émotifs, croire ce que l’autre nous dit ressentir car il est impossible de vérifier la véracité d’une affirmation subjective.

Pas d’appareil de mesure fiable pour estimer le degré de la souffrance: on doit, encore, à l’hôpital, compter sur les cinq doigts de la main, pour évaluer l’intensité de la douleur !

Pas de critères objectifs, de partition trouée ou falsifiée : on n’a affaire qu’à la petite musique du sujet.

L’enveloppe du sujet, qu’on la retourne sous toutes ses faces, reste une énigme: objet-lune à jamais dans le firmament des fixes.

A la fin de la représentation, le soliste du récital sceptique bute sur les chaises, touche son enveloppe mais reste perplexe sur la qualité des applaudissements: trop, pas assez, sincères….

Etre en vie

Deux petites histoires…pour faire envie !

La première:

On raconte, au Liban, l’histoire de deux condamnés à mort auxquels l’officier, chargé de l’exécution, demande quel est leur dernier souhait avant de mourir .

Le premier répond : « Serrer ma mère une dernière fois dans mes bras ! »

Et le deuxième :« Empêchez-le de serrer sa mère dans ses bras ! » 

Seconde légende:

C’est l’histoire d’un bon Génie qui, s’adressant à un homme ayant beaucoup souffert dans sa vie, lui promet de réaliser tous ses désirs ! Une seule restriction à cette promesse : son voisin recevra le double de ce qu’il lui aura donné.

Alors l’homme de s’écrier : « Crève moi un œil ! »

Invidia, l’envie. In-videre, regarder contre, avec hostilité, d’un mauvais œil.

St. Augustin , dans les Confessions :

« Cet enfant qui ne parle pas et qui regarde, d’un œil pâle et amer, son frère de lait appendu au sein de sa mère . »

Ce n’est pas le sein qu’il désire. Ce qui le rend malade, c’est la satisfaction prise par son frère et dont il se sent exclu.

Dans Envie et Gratitude, Mélanie Klein :

« Le sentiment de colère éprouvé par un individu quand il craint qu’un autre ne possède quelque chose de désirable et en jouisse : l’impulsion envieuse tend à s’emparer de cet objet et à le détruire… »

Ne pouvant posséder un objet dont on se sent privé, alors il faut le détruire.

Plutôt jouir de ne pas serrer sa mère dans ses bras, avant d’être exécuté, si on a l’assurance que le compagnon d’infortune, promis au même sort, sera, lui aussi, privé de ce dernier réconfort !

Plutôt être borgne si on est certain que le second élu du bon Génie se verra gratifié de la double peine : deux yeux  crevés pour le prix d’un !

Prolongeant cette anecdote oculaire, la note, maintenant ironique, du Littré, à propos de l’envie :

« Regarder d’un œil d’envie le bonheur d’autrui. »

Dans la jalousie, à cause du rival, il y a menace de perte réelle : perte de ce qu’on a.

Alors que la simple présence d’autrui, et ce qu’il a, peut susciter l’envie

La Rochefoucauld l’a bien vu :

« La jalousie est, en une manière, juste et raisonnable puisqu’elle ne tend qu’à conserver un bien qui nous appartient ; au lieu que l’envie est une fureur qui ne peut souffrir le bien des autres. »

On pourra dire facilement : je suis jaloux mais pas je suis envieux.

Etre en vieux, regard amer sur la jeunesse perdue.

Dans l’imaginaire de la représentation, la femme est envie : spectre féminin de l’envie, horriblement maigre, la tête ceinte de couleuvres, les yeux louches et enfoncés, le teint livide, des serpents dans les mains et un autre qui lui ronge le coeur : à ses côtés, une hydre à sept têtes !

L’envie est bestiale, la jalousie reste humaine .

Etre en vie sans être envie, douceur du regard sur les choses et les êtres.

 

 

 

 

 

 

Inferno

Dans La Durée de l’Enfer, texte publié en juin 1929, Luis Borgès affirme qu’aucun autre sujet théologique que le sort réservé aux damnés n’exerce sur lui pareille fascination et avec autant de puissance. Commentant la définition dogmatique de l’Enfer comme « lieu de châtiment éternel pour les méchants », il proteste contre l’éternité de la peine car l’immortalité n’est pas un attribut de la nature humaine déchue, une malédiction, mais bien au contraire, une grâce, un don : celui qui mérite l’éternité la mérite avec le Ciel, pas avec l’Enfer !

Il récuse également l’argument de l’analogie : la peine doit être infinie, dit-on, car la faute porte atteinte à la majesté de Dieu, l’Etre Infini.

Ironisant sur cet effet de similitude, Borgès avance qu’on pourrait dire aussi bien, alors, que la faute est sainte car Dieu l’est, ou encore, que les injures adressées à un tigre doivent être tigrées car l’animal porte une robe à rayures !

L’unique argument qui pourrait le convaincre de l’éternité de l’Enfer est celui du libre-arbitre: l’homme peut choisir de se perdre, de persévérer dans le mal, repousser la force de la Grâce plutôt que d’oeuvrer à son salut .

Toute sa dignité, ou son indignité, est dans ses choix.

Il faut prendre au sérieux cet impensable destin de l’homme – sa minute de vie – où l’infamie de la douleur corporelle est en vigueur au point même d’imaginer l’extravagance d’une souffrance éternelle avec cette perpétuité de l’ Enfer.

Mais, dit Borgès, croire à la possibilité d’une telle perpétuité, c’est faire preuve d’irréligion. Seul un athée, en effet, est en mesure de penser un tel sort réservé aux réprouvés : le croyant aura toujours, en réserve, le recours à la miséricorde divine.

Si Borgès s’interroge sur la durée de l’Enfer, le théologien allemand Hans Urs Von Balthasard va plus loin, lui, qui soutient que l’Enfer existe bien mais qu’il est vide !

Il s’appuie , pour cela , sur la parole et les visions de la mystique Adrienne Von Speyr, son amie, laquelle est convaincue que, le Samedi Saint, le Christ est descendu aux enfers et qu’il a libéré les âmes des damnés, aussi bien celles des hommes que celle des démons, faisant place nette, laissant doucement l’Enfer s’éteindre à petit feu…

Hérésie pour les tenants du dogme, lesquels, dans une image hardie, professent que c’est le même feu dévorant de Dieu qui fait la béatitude des saints et le tourment des réprouvés !

Un même feu pour tous ! Il suffit de ne pas se mettre Dieu à dos, de trouver la bonne orientation.

Où l’on retrouve le libre-arbitre de Borgès : le Dieu-Amour ne peut forcer quiconque à l’aimer et l’Enfer devient alors une exigence logique incontournable. Il est nécessaire, en effet, qu’existe un lieu, hors de Dieu, pour que ceux qui refusent de l’aimer puissent ne pas se voir imposer sa Vision !

Ils seront alors éternellement tourmentés par leur refus d’aimer et d’être aimés par plus Grand qu’eux, feu brûlant du négatif.

Lucifer, l’ange de lumière, celui qui toujours nie.

La Géhenne, dans la Bible : fournaise ardente, lac de feu.

Là j’ai haine.

Si, au lieu de s’interroger sur la Durée de l’Enfer, Borgès s’était penché sur l’Enfer de la durée, il aurait aussitôt réglé la question de la perpétuité de la peine, car la minute de vie laissée à l’être parlant, promis, dès sa naissance, à la  finitude et à la mort, ce court laps de temps, infernal pour certains, plus clément pour d’autres, a au moins l’avantage de tenir entre les deux dates inscrites sur la pierre tombale: pas de risque d’extravagance à propos du tourment de vivre qui, loin des arrière-mondes, ne cède ni à la fournaise démoniaque ni à l’amour brûlant d’un Dieu d’opérette.

J’éteins.

 

 

 

 

 

La radicalité d’Origène

Parmi les Pères de l’Église, Origène occupe, par sa radicalité, une place très singulière. Son père, Léonidas, ayant eu la tête tranchée pour n’avoir pas voulu abjurer sa foi, son fils voulut aussitôt connaître le même sort. Seule sa mère, en lui cachant ses vêtements, l’empêcha de perdre la tête à son tour : courir , nu , au martyre n’est peut-être pas, en effet, très indiqué pour qui défend la pudeur comme une vertu chrétienne !

Pour subvenir aux besoins de la famille nombreuse, désormais privée de père, il prend alors la tête de l’école théologique d’Alexandrie. Pour faire taire les rumeurs calomnieuses sur sa fréquentation des jeunes filles dont il a la charge, et surtout pour résister à la tentation de la chair, il décide de se faire castrer. Pratique relativement courante, au Troisième siècle après Jésus Christ, auprès de fidèles soucieux d’entrer dans le Royaume des Cieux dont la venue est annoncée comme imminente. Et pour cela , rien de mieux que de suivre, à la lettre, l’injonction de ST Matthieu :

« Il y a des eunuques qui se sont rendus tels en vue du Royaume des Cieux .Comprenne qui pourra ! »

Mauvais calcul, pour Origène, obligé de reconnaître que la soustraction effectuée ne donne pas le résultat escompté en matière de tranquillité libidinale…

Arrêté et persécuté sous le règne de Dèce, il refusera d’apostasier et, brisé, mourut de ses blessures mais hélas, sans connaître, comme son père, la jouissance du martyre.

Le Massacre des Innocents parisiens aurait pu être évité si les furieux du Batacalan avaient opté pour la solution radicale d’Origène. Eventualité, hélas impossible, car, sous la ceinture explosive, la trinité génitale devait être absolument sanctuarisée afin de pouvoir honorer, comme il se doit, les soixante-douze vierges attendant, chacune, dans la moiteur céleste, leur héros, encore tout auréolé de gloire et de poudre salvatrice.

 

 

 

 

 

Lux et umbra sed semper auror

Pas de mots à soi: dans la langue commune, location fait le larron.

Sujet emprunté: tout être, de parler, est dans des habits d’emprunt.

On ne perçoit pas combien, éloigné de tous, chacun sur l’esquif de son fantasme, et balloté et vague dans la mer commune des mots, flotte.

Je suis au plus près dans le mot suivant et déjà, le disant, m’en absente. L’aube suit sa nuit et laisse au jour la trace de son oubli. L’oiseau est au plus près de l’envol du mot suivant la courbe du vent, son ascendant.

Il y a même quand on parle une sorte de chant plus obscur ( Cicéron)

Lux et umbra sed semper auror.

Un sentiment océanique

Le 5 décembre 1927, Romain Rolland écrit à Freud pour lui demander s’il lui arrive, tout comme lui, d’éprouver un sentiment océanique d’appartenance au Grand Tout, sentiment religieux spontané qui, selon la recommandation de Spinoza, propose de voir les choses sous l’aspect de l’éternité .

Avec toute l’ironie dont il est capable, c’est en tant qu’ « animal terrestre  » que Freud répondra au « grand ami océanique  » ,  lui indiquant qu’il n’est absolument pas sujet à ce genre d’affect mais qu’il peut tout à fait concevoir que certains éprouvent un sentiment d’appartenance à l’Universel.

Malaise dans la civilisation montrera qu’on doit renvoyer cette sensation religieuse d’union indissoluble avec le Grand Tout aux toutes premières impressions du nouveau-né qui, dans un fantasme de toute puissance infantile, ne distingue pas son moi originaire du monde qu’il embrasse et surtout qui l’embrasse : l’univers maternel répondant à ses besoins ou les anticipant, donne ainsi au tout petit l’illusion qu’il est un être indifférencié se confondant avec le monde.

Notre sentiment actuel du moi, dit Freud, n’est qu’un reste ratatiné de ce moi primaire-plaisir qui englobe la totalité du monde.

Aussi, plus tard, restera, en l’homme, comme trace mnésique, la nostalgie de ce « sentiment océanique », mélange de la toute puissance initiale et du sentiment fusionnel avec le monde que l’attitude maternelle avait induit.

Se relier ou se fondre dans le Grand Tout sera alors une réponse au danger, provenant du monde extérieur, dont le moi perçoit la menace.

Rien de tel que le sentiment océanique pour redonner au moi, ratatiné et rabougri par son passage obligé dans les filets de la langue, la perception de son omnipotence et l’assurance imaginaire d’échapper à la finitude et à la mort.

Si l’océan toujours roule ses flots, la vague, « animal terrestre », disparaît, pour sa part, dans le fracas et l’écume: la vague n’est pas l’océan.

 

 

 

 

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