Russe, 10

Les vrais secrets de l’Icône

( On voudrait, dans la rêverie délicieusement théologique d’une foi à jamais perdue, se laisser, encore une fois, ensorceler, par le halo poétique qui nimbe les visages lumineux et sacrés des icônes de l’Eglise Orthodoxe.)

Pour les Pères de l’Église, l’image n’est pas la représentation du Divin mais le mode spécifique par lequel se manifeste, en creux, le Divin, en tant qu’il n’est pas là mais toujours en horizon d’attente.

On regarde le Toujours Autre se manifester dans la fixité colorée et lumineuse du même de l’image.

Celui qui est au-delà de tout nom prononçable est nécessairement aussi au-delà de toute forme figurable.

L’icône, c’est une illustration de la théologie négative, apophatique, celle qui nie qu’on puisse savoir et dire quelque chose sur Dieu. Parler de « théologie négative », c’est donc produire un oxymore puisque, étymologiquement, la théologie est discours sur Dieu

L’icône, ténèbre lumineuse.

Le christianisme a modifié l’interdit biblique de la représentation de Dieu dans l’Ancien Testament : « Tu ne te feras pas d’image de ce qui est là-haut, dans les cieux… »

Le dogme de l’Incarnation, en effet, invite à la visibilité du Divin dans la figure du Christ puisque le Verbe s’est fait chair et a épousé, jusqu’à la mort, la condition humaine.

Le fondement du culte de l’image, c’est le dogme christologique. Jean Damascène l’affirme nettement :

« Jadis, Dieu, l’incorporel, l’invisible, n’était jamais représenté mais maintenant que Dieu s’est manifesté dans la chair et a habité parmi les hommes, je représente le visible de Dieu. Je n’adore pas la matière mais j’adore le Créateur de la matière,celui qui est devenu matière à cause de moi, qui a voulu habiter la matière et qui, par la matière, a fait mon salut. »

L’icône, c’est le Carré blanc sur fond blanc de Malevitch, appliqué au monde insondable des processions trinitaires. Les figures byzantines du Christ et de la Vierge n’ont aucune prétention à la reproduction exacte, fidèle, photographique, du modèle sacré qu’elles ne peuvent, par définition, fixer.

L’icône, c’est l’abstraction figurative.

Pellicules translucides , fenêtres ouvertes à l’infini sur le Divin qui s’éloigne à mesure que l’oeil glisse toujours plus sur les feuilles d’or des Visages Sacrés .

Elles ne sont qu’un semblant du Prototype céleste, étant dans l’impossibilité de circonscrire le caractère incommensurable et infini du Divin , au même titre que les entrailles de Marie ne pouvaient emprisonner, dans une enceinte charnelle, la divinité du Fils qui transcende toute forme.

De même qu’avec la théologie négative, on fait l’expérience de l’échec obligé du dire devant le caractère inconcevable et indicible du Divin, de même, la représentation du Christ, dans l’icône, signale combien le pinceau s’est résigné à ne pas représenter Dieu en tant que tel puisqu’il outrepasse toute possibilité de figuration

Formule admirable d’Irénée de Lyon :
« Le Visible du Père, c’est le Fils et l’invisible du Fils , c’est le Père. »

L’icône, dit Grégoire de Nysse, c’est une source, une eau infinie qui ne cesse de jaillir et de se répandre et celui qui reste près de la source en sera toujours au commencement de la contemplation de l’eau :

« Ainsi en est-il de celui qui regarde vers la beauté divine, illimitée : ce qu’il découvre sans cesse se manifeste à lui comme étant absolument nouveau et étonnant par rapport à ce qu’il a déjà saisi. Aussi admire-t-il ce qui, à chaque instant, se révèle à lui et ne cesse-t-il pas de désirer davantage car ce qu’il attend est encore plus magnifique et divin que ce qu’il a déjà vu. »

Dans toute peinture d’une Annonciation, c’est aussi de de la conception de l’icône qu’il s’agit : l’ange annonce à une jeune fille solitaire que Dieu va se retirer dans la blancheur de sa virginité pour y laisser son empreinte, la trace désormais perceptible, visible, de l’image naturelle du Père, demeurée, jusqu’à cette conception virginale, toujours invisible.

Dans l’Empire Byzantin, au 8° siècle, La Querelle des images met en lumière le caractère fanatique des iconoclastes qui, massivement partisans de l’image naturelle et vraie de Dieu, et donc impossible à reproduire, prennent en haine toute forme de visibilité du Divin, toute image, étant, à leurs yeux, nécessairement défaillante et fausse au regard du Modèle initial.

Du moment qu’elle n’était pas vraie, l’icône était, pour eux, nécessairement fausse et donc à proscrire et à détruire au titre de trahison.

Or, le statut de l’image n’est pas dans le rapport vérité/fausseté : il est, dans le registre de la médiation, le support visuel qui met en situation de contempler, paradoxalement, une Présence qui s’éloigne d’autant plus dans le caractère insondable de sa nature qu’on se fond davantage en elle.

L’icône est ce qui nous met en présence de cette Absence, cette source dont parle Grégoire de Nysse, toujours nouvelle et jaillissante :

« C’est là, réellement voir Dieu que de ne trouver jamais satiété à ce désir. Mais il faut, en regardant toujours à travers ce qu’il est possible de voir, être enflammé du désir de voir davantage… »

Par l’icône, nous voyons ce qu’IL n’est pas ; nous ne voyons pas ce qu’Il est.

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Russe, 9

Balai russe

Difficile de se faire la vodka du diable de Staline devant un tel bilan: 6 millions de victimes des grandes famines de 1932-34; 700.000 exécutions en 37-38 pour raisons politiques; 2 millions de prisonniers au Goulag en 39 : vraiment le petit père dépeuple.

Russe,8

Stade du miroir

Le bunker de Staline, à Moscou, a été construit sous un stade, en partie terminé, qui devait contenir 100.000 places. Ce bunker est relié au Kremlin par 17 kms de couloirs. La salle de réception, toute en marbre veiné, est somptueuse. Le calcul du petit père des peuples était que jamais Hitler ne se hasarderait à bombarder le stade, tant , dans la perspective de la victoire nazie, le führer aurait eu besoin d’un tel espace pour célébrer son triomphe sur l’armée soviétique.

La camarade Staline était donc parfaitement à l’abri sous les pistes et les terrains d’athlétisme.

La mégalomanie a au moins cet avantage , c’est qu’elle permet , par identification projective, d’imaginer, en miroir, les fantasmes de toute-puissance et de grandeur chez le dictateur qui vous ressemble et donc, par conséquence, d’élaborer, pour soi, une parade salvatrice.

A ce stade, l’un de ces deux grands criminels de l’Histoire aura fait long feu, et l’autre, pour un temps, aura sauvé sa peau.

Russe,7

Chinoiseries théologiques

Bientôt, dans les églises orthodoxes, dont l’accès sera désormais devenu payant, on délivrera aux touristes chinois un étrange billet à la surface illustrée d’une icône de la Sainte Face ou de la Vierge en Dormition.

Après avoir d’abord passé sous le portique pour détecter, parmi eux, un possible Raspoutine en herbe, les visiteurs devront présenter ce billet sur une machine à air comprimé qui projettera aussitôt sur leur visage un souffle puissant de climat spirituel, de parfum divin, d’ambiances théologiques, devant permettre à ces hordes qui se brisent le cou en cadence pour observer, en haut, sous la coupole, un Christ en Majesté qui les bénit– et dont ils ignorent tout du symbolisme de la main droite : les trois doigts , du pouce au majeur, levés pour signifier la dimension trinitaire et les deux autres, baissés, pour indiquer la double nature , humaine et divine, du Sauveur-, pour permettre, donc, à ces foules baignées dans l’arôme du confucianisme, du taôisme ou du bouddhisme, d’entendre quelque chose à l’Imaginaire orthodoxe d’une Vierge créatrice de son Créateur, d’un Dieu qui est trois en UN et d’un Crucifié qui ressuscite après sa mort.

Mais déjà on imagine un dispositif plus moderne encore et moins brutal que l’aspersion culturelle: la disposition, à l’entrée du lieu du sanctuaire, de lunettes connectées au smartphone dont une application spécifique leur permettra de cheminer dans les arcanes de l’orthodoxie, d’apprécier les circonvolutions subtiles de la vie trinitaire, les aventures, à haut risque, d’un Dieu créateur et rédempteur du monde.

Avec un tel procédé, plus de risques de rupture des cervicales à observer un ciel constellé d’icônes énigmatiques, étincelantes certes, mais toujours énigmatiques .

On peut ainsi espérer qu’avec avec un tel dispositif le christianisme, pour eux, ne sera plus du chinois…

Russe,6

Catherine et Denis

Pas d’empreinte carbone pour Diderot lors de son éprouvant voyage, en diligence, qui le conduit, en 1773, de Paris à ST Pétersbourg pour un séjour de cinq mois. Il quitte la France le 21 mai 1773 et fait sa première halte, à La Haye, chez l’ambassadeur de Russie, le prince Golitsine.Il y passe trois mois en attendant son compagnon de voyage, A.N Narychkine, futur sénateur et chambellan de Catherine II.

Le 20 août 1773, les deux voyageurs quittent La Haye. Ils rouleront pendant 48 jours, soient 688 lieues, pour finalement arriver sur les bords de La Neva, le 8 octobre 1773

Voyage d’enfer pour Diderot, déjà âgé de 60 ans, qui souffrira, pendant le trajet, de coliques néphritiques pour mettre finalement le pied à terre à ST Pétersbourg.

Dans une lettre à sa femme, il écrit :

« Tâche à présent d’imaginer , si tu peux, l’état d’un homme tourmenté d’une colique violente et roulant sur les chemins les plus mauvais. A chaque cahot – et à chaque instant c’était un cahot plus au moins fort- si l’on m’avait fourré un couteau dans le ventre, et qu’on m’eût scié un boyau, on ne l’aurait pas fait plus de mal… »

 C’est après beaucoup de reculades que Diderot, qui détestait voyager, s’est résolu, en dernier lieu, à répondre à l’invitation de Catherine II.

Il avait , en effet , une dette envers l’impératrice de Russie, qui , ayant entendu parler des soucis financiers du philosophe, lui avait proposé, en 1765, de lui racheter sa bibliothèque, tout en lui en laissant la jouissance jusqu’à sa mort . A cela, elle ajoutait un pension annuelle, 50 ans d’appointements, payés d’avance,et la nomination comme membre de l’Académie des Arts de la ville impériale !

Comment refuser, alors, de se faire chahuter sur les chemins boueux et bringuebaler sur les nids de poule qui menaient à la toute jeune capitale de la Russie !

L’impératrice était une amie des Lumières, admiratrice de Montesquieu et de D’Alembert, folle de Voltaire et de l’esprit aiguisé de Diderot. Côtoyer les penseurs de son époque était, pour Catherine II, une manière de soigner son image de despote éclairée. 

Chaque jour, de 15h à 17 h, l’impératrice et Diderot s’entretenaient de droit, de politique , de littérature…Le philosophe voulait la convertir à ses idéaux démocratiques et rêvait, par ses lumières, d’aider la souveraine d’une jeune nation à réformer son royaume…

A son retour en France, Diderot rédigera ses « Observations sur l’instruction de sa majesté impériale », ouvrage dans lequel il réfute systématiquement la doctrine politique sur laquelle l’impératrice avait fondé sa réputation de souveraine libérale. Il y dénonce l’ignominie du servage et critique violemment le pouvoir de l’Église qui représente , pour le philosophe, un facteur de déséquilibre et d’asservissement des citoyens :

«Le prêtre, dont le système est un tissu d’absurdités, tend secrètement à entretenir l’ignorance ; la raison est l’ennemie de la foi et la foi est la base de l’état , de la fortune et de la considération du prêtre… »

Ou encore :

« Chaque prêtre est un poignard dont la poignée est dans la main de Dieu ; ou plutôt dieu est un poignard dont la poignée est dans la main de chaque prêtre… »

Il en vient même à prodiguer aux Princes des conseils machiavéliques pour tenir l’Église en bride afin d’assurer leur tranquillité et celle de leurs sujets :

« Dégradez tant que vous pouvez un système qui vous dégrade : c’est à tous les souverains que je le dis.

Dans une lettre à Grimm du 23 novembre 1785, Catherine II laisse éclater sa colère quand elle prend connaissance de l’ouvrage de Diderot :

« J’ai trouvé dans la Bibliothèque de Diderot un cahier intitulé « Observations sur l’instruction de sa majesté impériale  » Cette pièce est un vrai babil, dans lequel on ne trouve ni connaissance des choses ni prudence ni clairvoyance… La critique est aisée mais l’art est difficile : voilà ce qu’on peut dire en lisant les observations du philosophe. »

Diderot avait anticipé cette réaction car, dans ce même ouvrage qui provoque cette exaspération de l’impératrice, il écrivait :

« Si en lisant ce que je viens d’écrire, elle frémit, si son sang se retire, si elle pâlit, c’est qu’elle s’est crue meilleure qu’elle n’était. »

Quand Catherine II a pris connaissance de l’ouvrage qui la critiquait, Diderot était déjà mort depuis un an.

La rente allouée au philosophe, quand il avait 60 ans , courait pour …50 années !

Il est décédé à 71 ans

Diderot a sa plaque commémorative au 9 place de Saint-Isaac à Saint-Pétersbourg.

Russe,5

Au choeur de la lutte des classes

L’iconostase, cette cloison richement ornée d’icônes à la feuille d ‘or, sépare les lieux où se tient le clergé célébrant ( sanctuaire, table de prothèse et diaconicum)) du reste de l’église où se tiennent le choeur, le clergé non célébrant et les fidèles.

Cette iconostase est percée de trois portes dont l’une, à battants,- dite Porte Royale, sur laquelle sont invariablement représentée les images de L’Annonciation et des quatre évangélistes-, cache le célébrant au regard des fidèles : c’est la porte vers le Monde Divin.

Ainsi, dans l’édifice religieux lui-même, on rejoue la distinction entre l’espace sacré et l’espace profane, illustration, déjà, de la division en classes sociales que les prophètes du marxisme tenteront en vain de réduire: n’est autorisée à approcher du Saint des Saints que la caste des prêtres, le petit peuple des croyants n’ayant accès, lui, qu’au vestibule.

Russe,4

Dieu, prothèse et nous

En chirurgie, la prothèse a pour utilité de remplacer une partie du corps, un organe ou une articulation défaillante dans le but de restaurer la fonction compromise. Dans la liturgie orthodoxe, la prothèse est,- à l’abri du regard des fidèles-, le rituel de préparation des Saints-Dons, soient le pain et le vin avant leur bénédiction lors de l’Eucharistie . Dans les deux cas, il y a restauration : physique pour le corps impotent, spirituelle pour l’âme débile.