La faim du mois

Prétendre avoir côtoyé Jésus dans une vie antérieure, avoir vu Dieu à trois reprises, assassiné Toutankhamon, reçu la visite d’extra-terrestres et être âgé de 75000 ans, voilà la carte de visite du couturier Paco Rabane qui, juste avant l’an 2000,  en était arrivé à la conclusion que la station Mir allait s’écraser sur la France à l’occasion de l’éclipse solaire du 11 août 1999….

Les prédictions de fin du monde laissent de marbre les pauvres pour lesquels l’attente angoissée de la fin du mois est déjà, pour eux, la fin du monde. L’attente de l’Apocalypse ne peut concerner que des gens qui ont le temps de s’inventer une autre vie, une vie imaginaire et délirante dont le ridicule, ici, le dispute à l’indécence quand on ne sait pas , au petit matin, si vivre aura encore un sens, le soir venu.

Au Mexique, l’urgence écologique ou l’explosion de la planète n’inquiètent pas les femmes Chiapas qui , enfant sous le bras, vivent chaque jour dans le chaos d’un temps immobile et sans perspective sinon celle de la misère répétée. Engoncées dans leurs lourdes robes d’épaisse laine noire, elles s’accrochent aux portes des hôtels de luxe, espérant , pour quelques pesos, vendre leurs petits articles de palmes tressées, leurs étoffes de coton coloré, leurs poupées multicolores. Pas question pour elles, de défiler, sur une musique de Boulez, dans des robes improbables d’aluminium et de plastique: ils sont sur le trottoir, ces noirs présages, ces mannequins des champs, ces épouvantails  de la misère, ces femmes de peu, aptes à renvoyer aux Nantis l’image de leur propre détresse de classe, promise, en raison du réchauffement climatique,  à l’effondrement cauchemardesque des continents et des Bourses, recouverts par les dollars et les  eaux.

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Avoir le nez fin

Entre le X° et le XII° siècle, deux croisades seront menées dans le Royaume de France pour venir à bout des Cathares et Montségur finira par tomber. Par contre, c’est une hérésie de penser éradiquer le catarrhe qui vous pend au bout du nez si vous entrez dans Mexico-City : le rhume vous y attend de pied ferme: abjurez immédiatement, changez de religion et filez, illico presto, vers l’air sec des déserts du Quatar !

L’ogre de Mexico

A Mexico-City persiste encore, dans le ciel grisâtre de la ville tentaculaire, l’odeur âcre des sacrifices humains, étendue à celle de l’encens qui monte, en prière continue, des millions de pots d’échappement, orgues déchaînées d’une liturgie du diesel.

Un poinsettia

Trotski et Bunuel sont, tous les deux, morts à Mexico : le fondateur de l‘Armée Rouge et le réalisateur du Charme discret de la Bourgeoisie. Tous les deux, ensevelis sous les mêmes poinsettias, ces fleurs rouges de la Nuit Sainte- Flores de Noche Buena- dont, selon la légende, les feuilles furent imprégnées du sang d’une déesse aztèque, morte d’un chagrin d’amour, donnant ainsi à la plante tropicale sa teinte rouge-vif, écarlate.

A bout de course

Les Zapotèques, civilisation pré-colombienne, pratiquaient, à l’instar des Aztèques et des Mayas, un jeu très difficile consistant, à l’aide uniquement des pieds, des hanches et des épaules, à projeter une balle dans un anneau en pierre, situé à 8 m de hauteur ! On dit que le vainqueur était sacrifié car la mort était un honneur permettant de se rapprocher des dieux.

Zatopek, lui, le dieu des cendrées, préféra toujours la course de fond à la balle, grimaçant de douleur, sans doute, sur son 10 000 m, mais laissant toujours, à distance la Faucheuse qui, lancée à ses trousses, avait cependant l’élégance de ne jamais couper le fil avant l’athlète au train régulier, tellement régulier d’ailleurs, qu’on le surnommait: la locomotive tchèque!

Mexicaines

Pour drainer le flux incessant des fidèles qui se pressent en masse à l’adoration de leur vierge fétiche dans la basilique Notre-Dame de Guadeloupe à Mexico, les autorités ecclésiastiques ont eu l’idée lumineuse d’installer un tapis roulant. Ainsi roule-t-on, à grande vitesse, la clientèle fervente de ce supermarché de la superstition, ce Bon Marché de la supercherie. On en viendrait presque à regretter le geste rageur du Christ bousculant tables et tréteaux des marchands du temple de Jérusalem. Victoire pour Cortès et ses dominicains qui ont réussi à instiller dans l’âme de ces descendants des Aztèques le venin de leur religion du sacrifice humain exalté à la dimension du Divin. Les pyramides majestueuses et nues de Chicen Itza ne sont plus maintenant qu’un Golgotha désert auquel ne manque que la Croix du Supplicié Araméen pour parachever le triomphe du très catholique Charles Quint.

Le chien aztèque, vieux de 3000 ans, était supposé accompagner les âmes des morts dans leur dernier voyage. Ils étaient souvent sacrifiés et enterrés avec les défunts pour leur servir de guide vers Mitclan, l’infra-monde. C’est un chiens nu, sans poils, une tabula rasa, préfiguration mobile de la politique de la terre brûlée pratiquée, au 16° siècle, par les conquistadors espagnols.

Sombre héros de sa mère, le bébé mexicain, porté, soutenu, enveloppé par des bras de tendresse .

Soudain, au feu rouge d’une grande artère, surgit un équilibriste juché au sommet d’un bicycle de cirque, lançant en l’air trois grands couteaux rouillés et son chapeau melon qu’il rattrape prestement, le tout, dans un bruit de métal et de moteurs ronflant à l’arrêt, le temps, vite à terre, de récolter quelques pesos avant que le feu ne passe de nouveau au vert : faire le clown pour gagner sa vie n’est pas une pratique propre au Nouveau- Monde.

La Vierge de Guadeloupe est aux Mexicains ce qu’est le Coca-Cola aux Américains : un marquage identitaire.

Un groupe de jeunes cyclistes, étendards religieux au vent, roule depuis Mexico pour atteindre Mérida, 1300 kms plus au sud. La chaleur est accablante. L’un des cyclistes , porte sur le dos, une statue de la Vierge de Guadeloupe, enveloppée dans un plastique transparent et pesant , au moins,  40 kgs. De quelle faute se sent-il coupable pour s’infliger de telles souffrances sous un soleil, lui aussi, de plomb ? Les Mayas avaient leurs fétiches que la très catholique Espagne a détruits pour les remplacer par sa bimbeloterie vaticane. Piètre victoire romaine puisque,- retour du refoulé -, les idoles aztèques circulent à nouveau sous les traits de la déesse-vierge guadeloupéenne, baptisée au Mezcal.

Dans les plaines de l’État d’Oaxaca, des milliers d’éoliennes, autant de milliers de cactus métalliques qui se piquent d’inféoder le vent à leurs pales d’acier. Dans les églises mexicaines , des milliers de vierges aux bras étendus, éoliennes du pauvre, qui restent sourdes au souffle de l’ Esprit- Saint et aux prières des damnés de la terre.

Zorro, ce rêve dont nul lasso ne serre au col la misère aux pieds nus des enfants des Chiapas. A Palenque, une palanquée de pauvres. Et tonton Cristobal, contrairement à ce que chante Pierre Perret: » des  pesos, des lingots, il n’en a pas le cul cousu « !

L’iguane mâle hoche la tête vers celle qu’il a choisie pour s’accoupler : hésitation, perplexité, demande d’accord ? Un violent coup de queue de la femelle lui fera comprendre qu’il doit aller voir ailleurs: c’est l’Iguantanamo pour lui! Sinon, pour dix minutes, c’est le paradis assuré !

Devant la masse jaune–ocre du couvent franciscain San Bernardino de Valladolid, une avant-cour, immense et déserte en ce matin de décembre. On dit, de cet atrium, qu’il est le plus grand après celui de St Pierre au Vatican. Rien sur cette place sinon une grande tente sur laquelle flottent des oriflammes à l’enseigne de Coca-Cola ! Saint-François doit se retourner dans sa tombe lui qui avait décidé d’épouser Dame Pauvreté! Mais peut-être aussi faut-il y voir un clin d’oeil des missionnaires franciscains qui, au 17° siècle, explorant la côte californienne, découvrent la baie et décident de fonder la ville de San Francisco ! 

Le bruit des vagues sur le rivage, ressac à ma liste des bruits que j’aime.

Le sourire radieux du jeune serveur: expression du bonheur de la fonction ou rictus angoissé d’un sujet figé sous le regard de l’Autre?

Le tout vieux serveur maya, plateau à l’épaule, butine à petits pas comptés, de table en table, dans un bourdonnement de porcelaine et de verres parfumés à la mandarine.

Vieillir, une fin de moi difficile.

Pas de veine pour les singes

Pas de chance pour le vène, cet arbre africain, rose et brun foncé qui , en raison d’un abattage à outrance, quitte le sol de ses forêts d’origine pour revêtir celui des demeures cossues de nantis en veine d’aspiration écologique. Animal, on naît moins mal, paraît-il ! Les gorilles, dit-on, reprennent du poil de la bête et, pied au plancher, accélèrent l’allure pour leur repopulation: mais si le vène tombe à tout va, ne va-t-il aussi entraîner dans sa chute le nid du grand singe ?