Chambord

Dans l’escalier, à double révolution, du château de Chambord, on se croise toujours sans se rencontrer jamais. C’est, dans la blancheur du tuffeau, la métaphore pétrifiée du credo lacanien : il n’y a pas de rapport sexuel. Et si, tel un oiseau de proie, l’ombre de Léonard de Vinci plane sur le nom de l’architecte qui creusa ce puits de lumière dont les deux rampes semblent n’en former qu’une comme les deux faces d’un ruban de Moëbius – monter dans un sens, descendre dans l’autre sans repasser au même endroit, par un chemin entièrement différent mais parfaitement identique-, cette ombre n’est pas sans rappeler celle du vautour que l’artiste et savant italien évoque, étrangement dans ses écrits scientifiques, à l’occasion d’un souvenir d’enfance : « Un de mes premiers souvenirs d’enfance est, qu’étant encore au berceau, un vautour vint à moi, m’ouvrit la bouche avec sa queue et , plusieurs fois, me frappa avec cette queue entre les lèvres. » Fantasme de fellation, dit Freud, souvenir-écran des jouissances de la tétée et des baisers passionnés d’une mère sur la bouche d’un enfant, privé de père et laissé à la toute puissance du désir maternel. Dans le livre que le maître viennois consacre à la double nature de Léonard, aussi bien sur le néant de sa vie sexuelle et sentimentale que sur sa capacité à être, à la fois, savant et artiste, ce souvenir des premières années tient lieu d’axe fondateur de l’édifice psychique du peintre de la Joconde, comme l’escalier à double révolution, de pivot central, pour le château de Chambord. Le dôme, en majesté, qui clôt ces marches vers l’azur et donne au lys qui le coiffe la végétale éternité de la pierre, c’est, à l’horizon, la mère, dans la rondeur minérale du sein.

M’illumino d’immenso

Le 26 juin 1917, c’est une matinée ensoleillée. Dans les tranchées autour de Trieste, le soldat Giuseppe Ungaretti aperçoit, soudain, à l’improviste, l’étendue infinie de la mer :

 M’illumino d’immenso !

Je m’illumine d’immensité

Voilà, dans un jour de guerre, l’inscription d’un moment qui  restera à jamais dans le coeur du poète italien.

Philippe Jacottet traduit ce distique en référence au sort des élus quand ils verront Dieu, non plus comme dans un miroir, mais face à face, selon St Paul dans son Epître aux Corinthiens, donnant ainsi à cette fulgurance poétique une dimension théologique, qu’elle n’a pas:

M’illumino d’immenso!

Je m’éblouis d’infini

Non, pas d’éblouissement dans la confrontation directe  à l’Eternel

Mais simplement la jouissance d’être là, en vie, dans la splendeur d’une matinée d’été, pénétré par la grandeur du monde, la perception sensible de la mer, son immensité palpable, mesurable et le sentiment diffus de l’imminence de la mort, cachée, toute proche, dans les lignes ennemies .

Perception partagée par  Camus dans Noces à Tipasa:

 » Sous le soleil du matin, un grand bonheur se balance dans l’espace. Bien pauvres sont ceux qui ont besoin de mythes… Ici même, je sais que jamais je ne m’approcherai assez du monde… Dans un sens , c’est bien ma vie que je joue ici, une vie à goût de pierres chaudes, pleine des soupirs de la mer… La brise est fraîche et le ciel bleu. J’aime cette vie avec abandon et veux en parler avec liberté: elle me donne l’orgueil de ma condition d’homme… »

M’illumino d’immenso !

Et la remarque de René Char , dans La postérité du soleil :

« D’autres , après nous encore, recevront sur cette terre le premier soleil, se battront, apprendront l’amour et la mort, consentiront à l’énigme et reviendront chez eux en inconnus. Le don de vie est adorable. »

Pour ceux dont la vie n’a pas été perçue comme un« don adorable», comment faire pour transformer « l’inconvénient d’être né » en « l’avantage d’être en vie » ?

On sait que l’éternité est une illusion, que la désagrégation du corps s’accompagnera, ipso facto, de la disparition de la conscience de soi et donc de celle de la temporalité. Il est possible, évidemment, de souscrire à l’éternité de l’Espèce et, par conséquent, à l’immortalité dans la recomposition atomique des éléments du cadavre avec les particules élémentaires d’une matière éternellement vivante. Mais en quoi cette perspective peut elle être rassurante et utile pour un sujet qui vient de disparaître puisqu’il n’y aura plus personne pour considérer cette suspension du temps à l’infini comme un dépassement ou une victoire sur la mort ?

Un sujet meurt et tout le royaume disparaît avec lui dans l’éternité du néant.

Néant de l’éternité dans l’éternité du néant

Et donc , et pourtant, et surtout :

 M’illumino d’immenso !

« Carpe diem », dit Horace.

Non pas « Cueille le jour », « Profite du moment présent », comme le serine le propos mièvre et convenu de la prolongation d’un plaisir dont on peut penser qu’il est, à souhait, pris dans la répétition du même.

Mais, plutôt, comme l’indique P. Quignard dans ‘ Une Journée de bonheur » la décision violente, la volonté, d’arracher, au Temps, un jour, comme on arracherait,  à la terre, une fleur!

Carpe diem ! Arrache un jour!

Carpe diem quam minimum credula postero !

Arrache le car iI n’y a pas de lendemain aux jours, pas de lendemain auquel on puisse croire.

C’est le contraire d’une croyance à l’Eternité : tout est appelé à disparaître!

Broute, alors, brin à brin, broute ce jour arraché au Temps car la mort est la seule frontière!

Mors linea ultima rerum :

La mort, ultime ligne des choses, dit encore Horace dans le premier livre des Epitres.

Pline L’Ancien raconte dans Histoires Naturelles que le peintre grec Apelle de Cos, quelque occupé qu’il fût, ne pouvait laisser passer un seul jour sans tracer au moins un trait sur sa toile.

Nulla dies sine linea 

La devise du peintre, reprise, trait pour trait, par Zola, dans son bureau de la maison de Médan:

Pas un jour sans une ligne

Linea, le fil de lin

De l’un à l’autre, du tableau à la page, écrire, au cordeau, contre la mort qui rode.

Et parfois, comme Ungaretti découvrant par surprise, la mer, sans limite, dans la splendeur d’une matinée d’été, apercevoir, étonné, la beauté de quelques lignes dans la houle des mots qui, vagues après vagues, s’abattent sur la plage blanche et ballottent la langue et ses miroitements dans l’éphémère éternité de l’écriture.

Alors, même pour un bref mortier, à la guerre comme à la guerre, s’écrier avec Giuseppe Ungaretti:

M’illumino d’immenso!

Cerise et eau de goudron

Au début du 18° siècle, en Irlande, l’évêque anglican Berkeley soutient que la seule preuve qu’on puisse avoir   de l’existence d’un objet, c’est sa perception en notre esprit.

Un objet n’est jamais que la cristallisation d’un réseau d’impressions fournies par les organes des sens et liées par l’habitude.

Jusqu’à la queue, pour l’évêque, la cerise, sur sa branche: une addition de sensations

Elle n’existe, d’après lui, que parce qu’elle est perçue par un sujet .

Elle n’est qu’une collection de qualités sensibles. Si on enlève ces propriétés, la cerise disparaît avec elles !

« Enlevez les sensations de mollesse, d’humidité, de rougeur, d’acidité et vous enlevez la cerise! Puisqu’elle n’est pas un être distinct des sensations, une cerise n’est rien qu’un conglomérat d’impressions sensibles ou d’idées perçues par des sensations. Quand je vois et que je touche et que je goûte, je suis sûr que la cerise existe mais si vous entendez par le mot cerise une nature inconnue, une matière en soi, distincte de toutes ces qualités sensibles et, par son existence, quelque chose de distinct de ce qu’elle est perçue, alors, je l’avoue, ni vous ni moi ni personne d’autre ne peut assurer quelle existe ! »

Si, selon le prélat, on écarte les sensations liées à la cerise : souple, humide pour le toucher, rouge pour la vue, acide pour le goût, la cerise disparaît.

Pas de cerise en soi .

Le noyau de la réalité de la cerise, c’est le témoignage royal du palais.

Pas de cerisiers en fleurs sans une pléiade émue de japonais en pleurs.

Le miracle du printemps n’est pas dans l’éclosion du massif en fleurs mais dans la perception colorée de l’oeil du jardinier.

L’iris sans iris: pupille de la notion de fleur, luminescence orpheline du bleu, du blanc, du jaune, du mauve, du feu d’artifice de la plante.

Si exister, c’est être perçu ou percevoir, comment l’évêque Berkeley pouvait-il croire à l’existence du Christ ressuscité sans en avoir éprouvé, par les yeux et le toucher, l’indéniable et indéfectible réalité ?

Croire le témoignage de ceux qui ont vu et touché le Ressuscité, est-ce suffisant pour être assuré de son existence?

Petit Pascal du pauvre, l’évêque Berkeley: le doigt de l’apôtre Thomas aurait été plus gourd, la face du monde en aurait été changée.

S’il n’y a pas d’existence des choses et des êtres en dehors d’un sujet qui les perçoit, qu’en était-il alors de la réalité du monde avant l’apparition de l’homme pour le percevoir ?

Que l’idée du dinosaure ne s’imprime pas dans le cerveau d’un homme, encore dans les limbes de la création puisqu’il n’apparaîtra sur terre que 65 millions d’années après la disparition de ces bêtes monstrueuses, cette absence de perception sensorielle dans les synapses du système nerveux d’un Homo Sapiens préjuge-t-elle de l’impossibilité de l’existence d’un tel animal avant l’apparition de l’homme sur la planète bleue?

L’Eden existe-t-il avant Adam, seul, avec Dieu, à en éprouver la paradisiaque jouissance?

C’est le monde à l’envers! Il faut d’abord la création d’Adam pour justifier celle de l’univers car, selon l’évêque, il est impossible de prétendre à  l‘existence d’un monde qui ne serait pas perçu par un esprit…

Adam, jusqu’au trognon, pomme de discorde de la création du monde.

L’évêque Berkeley s’en tire en affirmant, qu’en l’absence d’un sujet percevant, c’est Dieu qui assure la continuité de l’existence des choses car il voit , entend et perçoit tout.

Le Ciel, agence d’intérim parfaite, en quelque sorte, chargée, des hauteurs, d’assurer, sur terre, les flux incessants du vivant.

Pour garantir une permanence certaine de l’expérience sensible, Bertrand Russel, préfère, pour sa part, attribuer à Dieu la fonction de « garde-meuble« .

Humour britannique auquel Berkeley, sujet de sa Majesté comme le philosophe gallois, aurait sans doute souscrit autour d’une bonne pinte de bière brune!

Ainsi, grâce à Dieu, la nuit, dans son box, le cheval continue à exister en l’absence de l’oeil du palefrenier qui, lui aussi, dans son sommeil, résiste au néant sur sa couche, lové, bien à l’abri dans l’orbite de son Créateur qui, toujours aux aguets, veille au grain et à l’avoine dans les rateliers.

Pour Victor Hugo, Caïn espère échapper à sa conscience, qui lui reproche le meurtre de son frère Abel, en se cachant dans les profondeurs de la tombe: « Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien. »

C’est oublier un peu vite l’évêque Berkeley qui installe partout la vision panoptyque de Dieu à qui rien ni personne n’échappe puisqu’il assure le maintien dans l’être de toute sa création: « L’oeil était dans la tombe et regardait Caïn. »

Si l’explosion primitive qui donne naissance à l’Univers demande une Conscience pour en percevoir et donc en assurer l’existence ,- être c’est être perçu,- alors qu’en est-il de l’existence de cette Conscience qui échappe, elle-même, à toute perception ?

Si être , c’est être perçu, par qui Dieu est-il perçu ?

Est-ce qu’un trop perçu assure un surcroît d’existence ? La mescaline dans les veines de Michaux, l’hostie sur la langue du dévot?

Est-ce qu’un moins perçu assure une diminution d’existence ? Loin des yeux , loin du coeur…

Inquiet peut-être que ses idées sur l’immatérialisme finissent en eau de boudin, l’évêque fera pivoter sa mitre d’un quart de tour sur sa tête, bien réelle, et, vers la fin de sa vie, convertira sa théorie en apologétique de l’eau de goudron dont il avait découvert les effets bénéfiques lors d’un voyage en Amérique, en 1728.

Remède miracle contre le scorbut et les maladies de peau dont il se fera l’ardent propagateur dans son dernier ouvrage, la Siris, sauvant ainsi sa doctrine et son nom de l’oubli comme Moïse avait été sauvé de la noyade dans les eaux du Fleuve grâce à son panier de papyrus, au fond recouvert de bitume.

Ainsi le monothéisme colle-t-il au goudron et, sans cette substance visqueuse, deux mille ans de christianisme ne seraient jamais sortis des eaux du Nil, l’évêque Berkeley ne pouvant plus, dès lors, sans paroisse, chercher des crosses à la réalité d’un monde désormais privé du Regard Divin, seul garant, selon lui,  de son existence et de son unité.