Balcons des Balkans

Dans Mostar dévastée,

mines, arrêts de mort,

minarets

de mort.

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Mouettes en nef

Mouettes ivres  de vent dans le sillage du bateau de croisière,

petites carlingues d’os et de plumes, qui, soudain,

folles frises aux fresques des flots,

fatiguent à l’appel de l’infini du large,

battent de l’aile et, finalement, fléchissent

aux adieux.

I beg your pardon

Quand, dans la proclamation des Dix Commandements, Moïse le bègue, transforme l’interdit du meurtre en interdit de la danse : « Tu ne tutu , rat pas ! » 

Agitation, cri, l’excitation interne devient appel qui ne trouve pas de voix à sa décharge.

Le visage convulsé de l’enfant pris dans le filet de ses cordes vocales, piège à mots.

Bée gaiement. Non, douloureusement.

Qu’est-ce qui, dans la bouche ouverte, sans son, de l’enfant, bée ?

L’alpha bée, la première de toutes les lettres en vrac dans le sac de la gorge de l’enfant, la mère de tous les mots.

Je noeud peux pas dire : la gorge nous hait, dit l’enfant.

Agrès, cordage, manœuvre, mâture, voile, tout fait défaut à l’enfant qui, dans les embarras de sa langue, se risque pourtant à appareiller sur sa barcasse vers le large de la parole ouverte. Bégréement d’infortune, voilà pour lui son paquetage, voie d’eau en son esquif de bouche, planté là au ponton de son désir empêché.

Quand le cheval branle la tête pour se dégager du mors qui lui blesse la bouche, on dit qu’il bégaie.

Terme de manège mais ce n’est pas manège pour l’enfant que les mots blessent à la gorge, et qui, du mors, s’essaie en vain à échapper.

Hainissement rentré, colère sourde, mots meurtris au mors.

Sur l’étymologie incertaine du verbe bégayer, on y va du picard béguer, du radical beg : infirmité de l’esprit ou du corps. Et puis, plus tard, bégueule, qui affecte jusqu’au ridicule la vertu ou la modestie. Plus drôle, bégayer viendrait de l’imitation du cri de la chèvre !

La biquette, au piquet, tire sur la corde vocale de son entrave et, triple buse au pré, échoue, dans son trémolo, à la distinction du cri.

Variante plus distinguée, justement, la référence antique : le grec « blasios » et le latin « blaesus » : qui bégaie, qui balbutie. Celui qui était atteint de cette difficulté d’élocution, passait pour avoir une communication, un rapport privilégié avec les dieux dont le message était difficile à traduire dans le langage des hommes.

Après tout, blaesus, le bafouilleur, a donné Blaise en français dont on ne peut dire que Pascal ait eu la voix chevrotante pour fustiger les Jésuites dans ses Provinciales ou communiquer avec son Dieu dans sa Nuit de Feu du 23 novembre 1654, récit d’une expérience mystique qu’il coudra en double exemplaire dans la doublure de son pourpoint.

On ne bégaie pas avec l’Autre mais on s’embrouille avec les petits autres, pris, chacun, dans le mors du symbolique.

Bégaiement, remords, les mots se crashent sur la piste d’attérissage de la langue.

Autrefois, on pratiquait une petite opération chirurgicale sur les bèques, en leur coupant le fil sous la langue, intervention supposée donner plus de mobilité à l’organe et donc plus de facilité dans l’élocution.

Une forme de circoncision, en somme. En hébreux, bègue se traduit par « incirconcis de la langue », celui dont l’identité n’a pu être assurée par la parole, un handicapé du symbolique.

Excitation surnuméraire du bégayeur : du lait qui bout en lui.

L’angoisse, ce sentiment de l’Autre en soi. Ce dont le bégayeur s’effraie le plus intensément, c’est de sa propre excitation, cette clameur du dedans qui lui arrive comme venant du dehors.

Une possession diabolique, l’angoisse chevillée au bord des lèvres. C’est à son corps défendant qu’il balbutie, qu’il peine à dire.

L’angoisse de ses propres excitations, éprouvées par l’enfant, comme celles provenant de l’Autre.

L’ex-citation : le discours rapporté de l’Autre en soi

Le bégaiement du petit, signal d’alarme de celui qui ne peut pas dédramatiser son inquiétude, lui donner du sens.

Aristote dit que la personne qui souffre de ce trouble souffre aussi de mélancolie car elle est excitée par des images et son âme reste en mouvement dans une mesure excessive rendant impossible la conception des pensées.

C’est le tumulte qui bat à la porte de ses  lèvres.

Le petit Démosthène, le plus grand des orateurs grecs, bégaie, bafouille , zézaie, ne peut articuler le lambda ni le différencier du rho. Sa respiration est difficile, son débit haché, ses phrases morcelées. La mort de son père n’est sans doute pas étrangère à son handicap. Il n’a que sept ans, en effet, quand son père décède en lui léguant une fortune que ses tuteurs dilapideront.

Après avoir récupéré une partie de son legs, il veut entreprendre une carrière politique mais son bégaiement fait obstacle à son ambition.

Il s’enferme alors dans une salle d’étude souterraine, y descend chaque jour et s’y enferme pendant deux ou trois mois de suite pour s’exercer à la déclamation.

Récite des tirades entières de Sophocle avec des petits cailloux dans la bouche, se rase la tête d’un seul côté pour prévenir, chez lui, toute tentation de sortie à l’extérieur.

Qu’on dise, petit enfant perdu dans l’embarras des mots, qu’on dise, un jour,  restera oublié dans la beauté du dit et coulera de nouveau aux lèvres comme une source vive quand le souci de l’Autre, ses attentes, sa pression, s’évanouiront ainsi qu’au ciel les nuages que le vent fantasque dissipe à tout va.

Rivière de diamants

Sous la violence de la pluie d’orage, les billes de grêle

jouent à saute-mouton sur l’asphalte détrempé, bonds royaux

des perles de neige dont le collier du ciel s’est défait.

Bouche de la

A bouche, que veux-tu ? Avec abondance, profusion. Embrasser à bouche que veux-tu. S’emmêler les langues, fouillis reptilien dans l’obscurité des niches humides .

Que veut la femme ? se demande Freud. Enigme, pour lui, du continent noir.

Résoudre l’énigme peut être très dangereux.

Destin malheureux du prophète.

Voyons, à propos du fouillis reptilien, la figure de Tirésias

Avant d’être devin, ce dernier a été femme.

Pour avoir séparé deux serpents qui copulaient, Tirésias a été métamorphosé en femme . Puis , une deuxième fois, pour s’être de nouveau attaqué à un couple de reptiles, il est redevenu homme.

En raison de son passage par la féminité, il connaît donc l’expérience des deux sexes.

Un jour Zeus discutait avec Héra sur la jouissance sexuelle. Le roi de l’Olympe soutenait que la femme avait plus de plaisir que l’homme lors de l’acte sexuel alors qu’Héra prétendait le contraire.

Le mieux était encore de demander l’avis d’un expert.

Tirésias, ayant connu les deux jouissances, était à même de donner raison à l’un ou à l’autre.

« S’il y avait dix parts de plaisir, la femme en jouirait de neuf et l’homme d’une seule : voilà la vérité. » dit Tirésias

Furieuse, Héra condamna Tirésias à la cécité et Zeus, vainqueur de la dispute, lui octroya le don de la divination.

Tirésias dut payer de la perte de la vue sa proclamation de la suprématie de la jouissance féminine sur celle de l’homme.

Il y gagna la prédisposition à la clairvoyance.

On le retrouve dans Oedipe Roi de Sophocle . C’est lui qui va révéler à Oedipe qu’il est le meurtrier de son propre père et le mari de sa propre mère.

Enquêteur acharné, Oedipe traque le meurtrier du roi Laios pour mettre fin à la peste qui sévit à Thèbes : peine collective pour la faute d’un seul.

Il ne sait pas que l’assassin qu’il poursuit, c’est lui-même et que le responsable de l’épidémie qui s’abat sur la cité, c’est encore lui.

Lacan, le devin Lacan , rejoint Tirésias quand il dit de la femme qu’elle peut connaître une jouissance supplémentaire, telle qu’on la voit s’exprimer, par exemple, dans les excès des mystiques.

Voir, par exemple, sur la statue du Bernin, le visage extatique de Sainte Thérèse, dans l’église St Marie de la Victoire, à Rome.

Autre version du destin du devin dans les Hymnes de Callimaque. 

Venu s’abreuver à l’eau d’une source, Tirésias ne se doute pas qu’une déesse y prend également son bain.

Il voit, alors, à l’improviste, et contre la volonté de la divinité, « les seins et le ventre d’Athéna »

Il la voit, sans le vouloir : ce n’est pas un voyeur. Ca lui tombe dessus.

Et il tombe aussitôt, de ce fait, sous le coup de la loi de Cronos : « Qui verra un immortel paiera cette vue d’un prix très lourd »

Il est, en effet, interdit de voir un être divin sans que celui-ci l’ait voulu.

Athéna, c’est la déesse vierge, qui a fait voeu de chasteté : le corps interdit par excellence.

Il doit donc être puni par la peine de l’aveuglement. Ayant vu le spectacle de la déesse nue, il est nécessaire, en termes d’échange, « qu’on lui prenne les yeux ».

La vie doit lui être rendue impossible car il a vu une chose impossible à voir.

Toutefois, Athéna lui accordera le don de divination, autre forme de la vue ainsi que l’octroi du bâton de cornouiller qui lui permettra de se déplacer, magiquement, comme en plein jour.

Elle lui purifiera aussi les oreilles de telle façon qu’il comprenne le langage des oiseaux. Et, sans doute aussi, celui des hommes. Il vivra également une vie plus longue, sur sept générations.

Avec les deux versions du mythe, Tirésias dit la force de la jouissance féminine et voit ce qui lui était interdit de voir: il y perd la vue, il y gagne en divination.

Pas besoin d’être devin pour s’apercevoir que Tirésias lui est sorti du mot bouche et que, pensant naviguer aux marches du palais, il s’est hasardé sur le chemin de la divination et confronté au mystère de la jouissance sexuelle .

Fin du clap sur le sort de celui qui ne supportait pas les arabesques serpentines et qui fut frappé, par l’Olympe, pour avoir surpris une déesse au bain.