A la noix

La poésie : rencontre inaugurale entre deux termes que rien ne prédisposait au heurt ou à l’étreinte.

Coquille de moi: le cerneau, avec ses circonvolutions cérébrales, évoque une chair d’ego, description, à la noix, d’un cerveau recroquevillé sous les os de sa coquille sèche.

Le brou de moi: différentes intensités de couleur de lavis pour, couche après couche, donner l’image d’une existence manifestement brunâtre.

Lavis de Victor Hugo : la déferlante de 1867, Ma Destinée, lame de fond, trou noir dans la dentelle d’écume de mer, le poète, en exil, surfe sur l’aspiration, le désir d’être emporté sur la crête d’une vague monstrueuse.

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L’Ego né pâlot

De l’ego à l’ergo, les sautillements de coq du sujet cartésien

Cogito ergo sum : pas de doute, pour Descartes, quand l’ego pense, le sujet suit.

Cendres de la pensée, suie du sujet pour la psychanalyse qui, tel le sparadrap de Haddock, glisse sans cesse, entre deux signifiants, sujet, sans doute, mais pour une précaire représentation.

Sujet de l’énonciation, dénonciation de l’énoncé

Là où je suis, je ne pense pas, là où je pense je ne suis pas, dixit la vox lacanienne.

L’équivoque de la signification convoquée à la barre pour certifier de cette méconnaissance radicale du sujet cartésien:

Une image vaut mille mots/ une image vomit l’mot.

Je pense où je ne suis pas : la suprématie de l’image sur le discours dans l’ordre de la vérité.

Je suis où je ne pense pas :

Pas de suprématie de l’image dans l’ordre de la vérité mais souillure de la parole dans sa tentative de rendre compte du réel.

Descartes, ôte-moi d’un doute !

Le bénévole qui récolte des fonds pour la recherche contre la mucoviscidose- je pense où je ne suis pas- est-il seulement dans l’image du militant altruiste et généreux ou également dans la jouissance du crachat et de la pulsion de mort- je suis où je ne pense pas ?

Pas plus d’image que de mot, le réel reste à sa place d’impossible à représenter et d’impossible à dire.

Les tenants de la Pleine Conscience, balayant la dualité propre au sujet cartésien face à son objet, s’en emparent et, dans un délire mégalomaniaque, s’identifient à Cela-qui-est, –le réel-, annulant du coup toute angoisse de séparation, tout manque, toute finitude pour jouir de Soi, Ego asymptotique, immortel et éternel !

Disciples de Pascal, pour qui le moi est haïssable, pour qui le moi ne sied pas, et qui tentent de passer, à la lame de leur propre égoïne, les racines de l’amour-propre qui les envahissent de part en part.

«En un mot, le moi a deux qualités : il est injuste en soi, en ce qu’il se fait centre de tout ; il est incommode aux autres, en ce qu’il les veut asservir : car chaque moi est l’ennemi et voudrait être le tyran de tous les autres.

Le mental, disent-ils, voilà l’ennemi qu’il faut traquer, détruire, pour accéder, sans médiation symbolique, à la Pleine Conscience de ce qui est, oubliant, dans la niaiserie de leur croyance, que c’est bien un sujet, aliéné dans la langue, bien au chaud dans les synapses de son système nerveux et la biochimie de son mental,- sujet inconscient en grande partie, et donc divisé,- qui imagine s’excepter de la machinerie cérébrale le déterminant, de toute nécessité, à penser la non-pensée, à fomenter la non-dualité, à installer, comme sujet, la Vision dans l’indistinction du sujet et de l’objet.

Voir, sans sujet pour percevoir ni objet à percevoir!

Encore faut-il, pour qu’il y ait Eveil et Vision, un endormi, soucieux de sortir de son sommeil dogmatique!

Un cavalier sans selle sur un non-cheval ne quitte pas l’écurie même si on lui dit qu’il est en train de galoper, brides abatttues, sur la prairie du Soi!

En littérature, on parle de focalisation zéro ou du point de vue de Dieu quand le narrateur omniscient surplombe de sa toute puissance les personnages qu’il manipule à son gré dans le récit.

Le narrateur omniscient de la Pleine Conscience oublie d’intégrer, dans sa focale, le regard même qu’il utilise pour la majesté de sa mise au point totalisante : le sien.

Qu’on dise reste oublié derrière ce qui se dit…

C’est Lacan, dans l‘Etourdit, qui signale ainsi la distinction ente l’énonciation et l’énoncé . En effet, dans tout discours, alors que le dit ( l’énoncé) ne va pas sans dire (l’énonciation), le dire, lui, échappe au dit, à moins d’avoir l’oreille qui traîne pour en entendre les modulations parfois très éloignées ou en contradiction avec le contenu du message ( le dit)

Entre dire et dit, parfois un ange passe. Le plus souvent, c’est un démon.

Il n’y a pas de Totalité qui vaille pour un sujet qui naît, de hasard, du tremblement de deux désirs et qui meurt de la nécessité de cette absurde conjonction.

L’ego qui, sur sa coquille de moi, flotte et, en bout de course, finit par sombrer, n’est pas l’EAU mais seulement un goutte qui va s’évaporer dans le temps compté d’une conscience que, précaire, un corps arrime.

L’ego n’est pas l’EAU!

L’Ego Népal Haut! Petit exercice du dire, pour finir en lévitation sur les hauteurs de la Pleine Conscience !

Ou plus modestement, toujours dans l’exercice du dire : l’ego né pâlot finira sa carrière dans la  Pleine Inconscience de la blancheur livide de sa mort.

Pas de Totalité Cosmique, à l’horizon, pour un cadavre promis au maelström de sa pulvérulence atomique.

Osselets

Quand on demande à saint Louis de Gonzagues, enfant, ce qu’il ferait si, dans la minute même, on lui apprenait l’imminence de sa mort, il répond qu’il continuerait à jouer tranquillement aux osselets: roulant déjà entre ses doigts de petites vertèbres de hasard, quel meilleur entraînement à l’exercice du gisant?

Ce que l’être d’un homme laisse en des peaux, son cadavre.

Emoi

Ignorant les raisons de ses émotions, l’homme ignore, de ce fait, leurs effets sur son jugement.

C’est Spinoza qui le dit : on pense juger en fonction de critères objectifs ; on raisonne, en fait, à partir du tumulte émotionnel.

Schopenhauer y rajoute la mémoire : les souvenirs continuent leur action souterraine en nous par les émotions qu’une situation nouvelle, en lien avec celle du trouble premier, réactive !

Un mouvement de colère, soudain, dépasse de beaucoup la cause souvent anodine qui l’a déclenché : la mémoire ne veille pas au grain mais le sustente!

Queue de poisson! Inutile de chercher bien loin: la première arête de l’humiliation infantile est mal passée!

Le dégoût de la coquille Saint-Jacques persiste longtemps après les premiers vomissements du repas de Noël de l’enfance.

L’émotion, dans son pèlerinage aux sources, le fait à l’estomac.

Par l’émoi, par l’émoi, dit le sourd, qui ne trouvant pas, chez son semblable, de pavillon d’accueil, de gîte pour une parole de consolation, se rabat sur l’appel à l’émoi, eaux troubles de la vie, pour briser le silence de ses lèvres, réparer le fracas d’une bouche que les mots désertent.

Une image vaut mille mots, dit-on .

Ainsi cette image de la petite vietnamienne, nue sur l’asphalte, brûlée au napalm, fuyant, dans la douleur et l’effroi, les flammes qui la dévorent.

L’émotion qu’elle suscite balaie sans aucun doute les milliers de pages ou les discours contrits sur la barbarie humaine.

Assurément, par son horreur, cette image vomit l’mot, renvoyant la condition humaine à ses souillures, à ses borborygmes des cavernes, à son animalité foncière, si éloignée des vertus apaisantes du verbe.

Le mol émoi,une belle jambe !

C’est la volonté de puissance qu’il faut mobiliser si les émotions sont le propre de l’homme, sa raison d’être au monde, la source vive de ses représentations.

En tant qu’une chose nous affecte de joie, nous l’appelons bonne, dit Spinoza. Augmenter sa puissance de vie en chassant les passions tristes.

Par l’émoi, mots délicieux du trouble amoureux qui prennent Racine à la gorge :« Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue.»

Où, dans le langage des signes, niche l’émoi amoureux, sinon dans le regard qui, au-delà de tout geste, offre le trouble muet à la traduction de l’aimé ?

Mde de Clèves renonce à Mr de Nemours par peur de perdre, dans les liens du mariage, les délices du trouble amoureux.

Mr de Clèves meurt de jalousie quand sa femme, à mots couverts, lui avoue son amour pour le Duc, rencontré au bal.

Mais une fois libérée du lien conjugal, la princesse renonce pourtant à vivre sa passion pour Mr de Nemours, par fidélité au souvenir d’un mari qu’elle n’a vraiment jamais aimé.

Admirable vertu du renoncement !

Alors que c’est probablement sa crainte d’éprouver de la jalousie,- car Mr de Nemours est beau et séduisant-, et sa peur du caractère éphémère de l’amour qui la poussent au sacrifice de sa passion.

Renoncer à l’émoi de l’amour par amour de l’émoi.

Moue de la mouette

Les mouettes éparpillées sur le sol vaseux de la baie, attendent, ailes repliées et face au vent, un signal pour l’envol.

Rien.

Rien qui vaille la peine d’offrir au vent un quelconque déploiement vers un ciel sombre et taciturne.

La mouette reste  à sa moue, immobile.