Italiennes 3

On dit que le comte Von Keyserling, ancien ambassadeur  de Russie auprès de la Cour de Saxe, souffrait d’insomnies si rebelles que seule la musique arrivait à combler le vide de ses nuits sans sommeil. Aussi commanda -t-il à Bach une oeuvre susceptible d’éloigner les ténèbres qui ne cessaient de le tourmenter.  Le repos vint avec les Variations que le compositeur allemand donna, pour mission, à un jeune claveciniste, du nom de Goldberg, d’interpréter, chaque jour, pour ce comte, espérant ainsi apaiser ce grand dignitaire si peu sensible aux charmes de  Morphée. Une cure neuro-musicale, en quelque sorte, une cure telle que Freud n’en aurait pas rêvé , lui qui était si fermé à la musique. Le traitement opéra au- delà de toute espérance et Jean-Sébastien Bach reçut, pour récompense, une coupe en or.

Coupe en or que réverbère la coupole de la Basilique San Vitale à Ravenne tandis que montent, vers le Christ en majesté  des mosaïques byzantines,  les contrepoints sublimes du violoncelle et des deux violons, qui , en cette douce soirée de mai, exécutent les Variations Goldberg , trinité des cordes qui renvoie, pour le compte, la nuit à ses pauvres insomnies, tant  la beauté des arias donne au jour  la plénitude de sa lumière.

Brouhaha à Ars

En 1809, levée de conscrits pour la campagne napoléonienne à venir. Jean-Marie Vianney fait partie du lot, mais, en cours de route pour rejoindre son régiment, bifurque après avoir rencontré un soldat insoumis. Clandestin et déserteur, le voici en butte à la colère du père, humilié et honteux d’avoir un fils aussi lâche.

François, le frère cadet de l’aîné déserteur, le remplacera dans les rangs de l’armée et disparaîtra lors de la campagne de Russie.

Jean-Marie ne se remettra jamais de la mort de son frère et, dévasté par la culpabilité, en portera , toute sa vie, le poids et en réglera la dette par un nombre  infini de tourments.

Jean-Marie Vianney, le futur curé d’Ars, le saint ascétique, dont la tête creusée ressemblait, ironiquement, à celle de Voltaire, le contempteur du christianisme.

Vianney, séminariste minable, incapable de déchiffrer trois mots de latin, prêtre indigent d’une paroisse d’indifférents à la religion, sermonneur aux prêches décousus, mal bâtis , mais en chaire, il pleure et fait pleurer les fidèles, fait craquer les âmes pécheresses, convertit, fait revenir au port les égarés, ceux qui , comme lui, accablés par leurs péchés, sont tourmentés par le poids de la faute.

Socrate avait son daimon, Vianney aura son grappin. C’est ainsi qu’il désigne le diable qui le tourmente.

Terrorisé, depuis l’enfance, par l’enfer, il craint, jusqu’à la fin, de ne pas être sauvé, d’être damné, malgré ses prières incessantes, son cilice, ses sacrifices .

Ses douze heure de confessionnal, par jour, pour sauver les pécheurs de l’angoisse qui le hante, lui.

Le démon a son double, dit Henri Michaux, dans Une voie pour l’insubordination :

« Extraordinairement préoccupé de la nécessaire sanctification, homme d’un zèle infatigable, il a contre lui son double : Vianney 2 » 

Double qui le persécute incessamment, la nuit de préférence: bruits assourdissants, jets de pierres, rideaux en flammes , feu au lit, baillons sur la bouche, rires sarcastiques…

Le presbytère d’Ars, une maison hantée par les esprits frappeurs :

« Un bruit, un tintamarre si effroyable qu’on aurait dit que , dans les ténèbres, les meubles volaient en éclats sous un déferlement de coups » assure le charron du village, installé toute une nuit à côté de l’abbé, un fusil à portée de main .

« On aurait dit toutes les voitures de Lyon roulant sur le plancher », raconte un autre témoin .

Le bruit de la mitraille sur un champ de bataille.

Le grappin et ses six crocs d’ancrage, arme redoutable.

La guerre, esquivée par la désertion, fait retour bruyamment dans la chambre d’Ars et le grappin n’est jamais que la métaphore bruyante de son frère cadet, François, mort au champ de bataille, à sa place.

Phases hallucinatoires visuelles et auditives, culpabilité térébrante du saint homme.

Freud, alors, diablement sollicité au pied du bénitier .

Dans Une névrose diabolique au 17°siècle, le père de la psychanalyse s’intéresse au cas d’un peintre allemand, Christoph Heitzmann qui avait conclu deux pactes avec le diable, pactes par lesquels le Prince des Ténèbres s’obligeait, pendant neuf ans, à remplacer, pour le peintre , le père perdu.

Dieu substitut du père, idem pour Satan qui en constitue le verso négatif.

Neuf ans, –  neuf mois pour l’inconscient – , soit le temps d’une grossesse pour un fils dont la soumission tendre à l’égard du père -oedipe inversé- le place en position féminine, dans l’attente d’un enfant de lui.

Diable ! Jean- Marie, nous voilà bien loin de la conception immaculée et virginale de Marie, qu’entre deux attaques sataniques, tu appelles à ton secours !

Que dit le bon Sigmund ?

« Les démons sont pour nous des souhaits de désirs mauvais, des rejetons de motions pulsionnelles refoulées . »

En bref, des pulsions soumises au mécanisme de défense de la projection : le sujet, percevant, en son for intérieur, des pulsions inquiétantes, les projette à l’extérieur sur la figure du Diable, lequel devient la forme inversée des propres motions pulsionnelles du « possédé »

Effet boomerang : ce qui revient de l’extérieur sous la forme de l’injure, de la menace, du sarcasme, des coups, du fracas, du feu, de la souffrance, de l’enfer, de la damnation éternelle, bref, du mal, n’est que l’expression hallucinée d’une jouissance intérieure dont le possédé ne veut rien savoir tant elle est menaçante pour son intégrité de sujet, soumis, comme tout un chacun, à l’interdit du meurtre et à celui de l’inceste

Le Diable ne serait, finalement, que l’expression imaginaire du choc de la pulsion et de l’interdit dans la dimension du sexuel.

Quelles sont donc ces pulsions, si menaçantes à l’intérieur de soi, qu’il faut expulser à l’extérieur sous la forme du démon ?

Verdict sans appel de Freud :

« Le Diable n’est pas autre chose que l’incarnation des pulsions anales refoulées. »

Bigre! Satané Freud !

Bougre de soutané Vianney et son double rideau d’adversaires, d’anges déchus :

Premier rideau : désir de mort à l’endroit du frère cadet, François, dont la disparition, sur le front, est à l’origine de la culpabilité incessante et ravageante du saint curé, voeu de mort qui fait retour, chez l’abbé, sous la forme punitive du tourment infligé par le Diable : mortifications extrêmes, jeûnes excessifs, rites purificatoires, rumination mentale continue, pensées obsédantes, prières infinies, odeurs nauséabondes, chapelets d’excréments devant sa porte…

On pourrait allonger la liste, poursuivre dans les annales de la névrose obsessionnelle…

Deuxième rideau, plus ancien, derrière les lignes de front : désir incestueux  du petit Jean-Marie pour le père, désir qui fait retour dans une homosexualité diablement refoulée.

Vianney, en disciple du peinte Heitzmann, petit pinceau qui ne va pas jusqu’au pacte écrit avec le Malin.

Peur, peut-être, de la faute – d’orthographe – pour qui se fait un sang d’encre à l’idée de brûler éternellement en Enfer.

Ainsi le vacarme effrayant dans le presbytère d’Ars ne serait que le tohu-bohu du champ de bataille intérieur de Jean-Marie entre la mitraille de la double pulsion meurtrière et incestueuse et le fragile rempart de l’interdit, menacé d’écroulement.

Oedipe à ciel ouvert, enfer assuré pour celui qui, tendre fils efféminé, ne peut déclarer sa flamme à un père diablement aimé !

Laissant Vianney à son Ars, à ses pécheurs, à ses fautes et à ses frasques diaboliques, il se souvient, lui, l’auteur de ces lignes, combien sa mère était fascinée par le saint homme, combien elle le révérait, combien son père était habité par la figure du diable et le repérait partout, as – ou Ars- de la dissimulation.

Anamnèse qui trouvera son point d’orgue dans une épouvantable descente aux enfers lors d’un trip au LSD avec son mentor d’alors, un écrivain bouddhiste, émule des expériences à la mescaline et de la connaissance par les gouffres du poète Henri Michaux

Expérience dévastatrice d’un temps arrêté, un temps qui semblera non pas une éternité mais l’Eternité, val sans retour du temps moléculaire propre à l’acide lysergique, temporalité de pure angoisse au cours de laquelle il aura la certitude absolue d’être mort et de percevoir, dans son compagnon de voyage, le visage sardonique du Diabolos, cet esprit diviseur jouissant d’avoir jeté son grappin jusque dans la chimie du cerveau d’un jeune homme dont on peut dire que la faculté d’emprise des parents est elle- même foncièrement diabolique car c’est elle qui, à l’origine, installe dans les plis du cortex de l’enfant, la matrice luciférienne, ses cornes, sa fourche, sa queue, ses œuvres.

Sa désespérance.