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Prendre de la hauteur
Prendre de la hauteur
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Cauchemar et martinet

C’est une épaule, de biais, et le bras qui tombe, droit sous la manche de la veste gris-clair, pas de main, pas de tête non plus, et ce corps démembré, qui ne tient au sol que par la gravité de la nuit, s’avance, sans pieds, vers moi qui dors, et qui, soudain, dans l’épouvante, face au sans face, crie ce hurlement connu des chiens dans les forêts perdues, l’effort éperdu d’échapper au spectre de la mort qui laisse sa carte de visite, son tranchant nocturne dans ce regard sans yeux, posé sur moi-seul. J’ai envie de larmes et de disparition. Pas d’augure dans cette chambre pour interpréter la volonté des dieux dans le vol statique de cet oiseau de nuit qui me fixe de ses yeux vides, et mord. Toutefois cet homme au costume sans corps s’évanouit enfin à la porte du songe que ses mains absentes avaient ouverte. Elégance du retrait et de l’éclipse dans l’effroi qu’il provoque. Place à l’espace maintenant dégagé de l’image d’infortune. Les martinets peuvent voler à très haute altitude tout en dormant, filets de peau et de cuir sans manche qui, cauchemars honnis, fouettent la nuit de leurs rêves de graviers et d’insectes d’abondance. Ils volent, et dorment, tranquilles. Le tourment du parlant, qui sur son oreiller, se retourne, ils l’ignorent dans le muet duvet de leur coque, frêle esquif sur les flots d’en haut, loin des abysses et des fonds sous-marins des consciences endormies. Dans ces têtes ténues, qui nichent au creux de la main, pas de restes vigiles, pas de souvenirs des heurts du jour, pas de ressassements du désir contrarié, qui, dans le pétrin du rêve de l’homme, fomentent des bris de silhouettes menaçantes, des complots ourdis par des haines tenaces, des rancoeurs d’autrefois. Moi, je bats de l’aile sur ma couche et demande au martinet d’échanger son front de haut vol contre ma cervelle de plomb.

Rabbin de bibliothèque

C’est un pharisien du huitième arrondissement qui me rachète ma bibliothèque, et je pleure . Il voulait, dit-il, un meuble beau et peu coûteux pour recueillir les livres précieux du Talmud. Pour cela, il a prié et est tombé sur mon annonce. Dieu a donc réalisé son vœu . Il est venu de la Capitale avec sa camionnette de location et y a rassemblé les membres épars de ma crypte, les colonnes de mon temple à moi, pour les transférer dans sa synagogue de salon. Mais il ne sait pas que je lui ai vendu une bibliothèque contaminée dont le venin va, peu à peu, s’infiltrer dans les commentaires des rabbis de tous poils allongés négligemment sur les rayons dorés de mon tabernacle en merisier. Chaque étagère est, à elle seule, une colonie de terme-mythes. Freud, son collègue en calotte athée, déjà, s’amuse à placer son Avenir d’une Illusion dans les paraboles de La Aggada  et à glisser son Moïse et le monothéisme,ce brûlot qui dépossède un peuple du plus grand de ses fils -, dans La Halakha, la Loi juive. Sade et sa Philosophie dans le boudoir saccage les six ordres de La Mishna : les lois relatives à l’abattage, aux objets sacrés, aux rituels sur la pureté et l’impureté, à la fidélité conjugale sont broyées dans le maelstrom de la seule force de la Nature qui ignore les accommodements des pieux avec la violence de leurs pulsions. Le spectre de Diderot circule sur toutes les étagères, saute d’une planche à l’autre, déposant , ici, entre les pages de La Guemara, quelques feuilles bien vivaces de sa Promenade du sceptique, laissant, là, à la sagacité des théologiens du Talmud, quelques lignes oubliées de son Supplément aux Pensées philosophiques : «  Si je renonce à ma raison, je n’ai plus de guide…Egaré dans une forêt immense pendant la nuit, je n’ai qu’une petite lumière pour me conduire. Survient un inconnu qui me dit : « Mon ami, souffle la chandelle pour mieux trouver ton chemin ». Cet inconnu est un théologien. » Et Ponge, le malicieux, a laissé quelques feuillets du Parti pris des choses s’infiltrer dans les commentaires infinis de l’Ecriture : son midrash , son exégèse à lui, son interprétation, porte sur le savon, le galet, la mousse, le pain, le cageot, la pluie, l’escargot, autant d’objets triviaux dont il veut faire table rase de tout savoir antérieur pour les laisser apparaître dans leur pure essence d’objet d’écriture, le matérialisme appliqué à la lettre. Pas le parti pris du sens , indéfiniment répété dans la glose sur le texte sacré de la Torah, mais la volonté délibérée de faire entendre la muette supplication des choses. Effet garanti de sidération quand le rabbin, appliqué à son commentaire d’un commentaire d’un commentaire d’un bout d’Esther ou d’Isaïe, verra surgir, sous ses yeux hallucinés, le monde opiniâtrement clos de l’huître, rétif à toute interprétation. Tous les rayonnages du meuble, maintenant disparu, sont imprégnés des sucres lents de mes livres fétiches et sont réservés, dorénavant, à la déconstruction et à la décomposition des sacrés volumes qui voudront y trouver abri. Puisse Dieu, dans sa grande clémence, entendre ma prière et l’exaucer !

Trop de beauté tue

La beauté sera convulsive ou ne sera pas, conclut André Breton à la fin de Nadja, son récit autobiographique. Stendhal sera, par anticipation, l’apôtre brûlant de ce credo surréaliste. Dans le compte rendu de son voyage en Italie, il rapporte les sensations qu’il a éprouvées lors de son séjour à Florence, en 1817. En sortant de la basilique Santa Croce, il est pris de vertige, asphyxié par l’angoisse et, le cœur battant, foudroyé par la contemplation de trop de beauté, réunie en un seul lieu. Quel détail devant les tombes de Michel-Ange, de Machiavel ou de Galilée, quel fragment sur les fresques de Volterrano, ont fait mouche, en lui, pour ramener à la surface ce qui devait rester enfoui? La tête renversée vers la coupole, voit-il, se mêlant à la grandeur des morts, l’ombre interne d’Angela Pietragrua, son italienne bien-aimée, apparaître dans la tendre féminité des Sibyllles, représentées sur la voute de la chapelle, quand la décharge intense de l’extase esthétique anéantit son corps et trouble à ce point son âme? Il lui faudra, pour reprendre ses esprits, sortir en toute hâte de la basilique et, assis sur un banc, se jeter dans Les Tombeaux, ce poème d’Ugo Foscolo dont la lecture lui donne, cette fois, le réconfort, l’apaisement et la modestie légère de la mort anonyme  que lui refusaient les sépultures somptueuses et écrasantes des génies étendus à jamais sous les dalles de Santa Croce :  « Quelle compensation à la perte de mes jours une pierre pourra-t-elle apporter qui distinguerait mes ossements des ossements innombrables que la mort sème à travers terres et mers ?» Qui, désormais, succombera à l’inflation du beau, sera épinglé du syndrome de Stendhal : tachycardie, sueurs, anxiété, déréalisation, sentiment de persécution, hallucinations…Ce sera, plus tard, également le cas de Freud qui, devant le Moïse de Michel-Ange, se sentira violemment empoigné par l’inquiétante étrangeté de cette statue, incapable de penser la raison de son émotion ni la puissance de ce qui l’étreint. Trop de beauté tue, beau têtu : obstination de la folie du voir.