Bossa nova chez Lich et Léo

Rire comme un bossu: Lichtenberg et Léopardi, tous deux, dos à dos, dans l’infortune de leur difformité.

Lichtenberg, d’abord  et, avec cet aphorisme, l’étrangeté du télescopage du temps, bizarre biffure de la mort dans la toute puissance de la pensée :

« Ce qu’il y a de plus extraordinaire dans cette pensée est indiscutablement que s’il l’avait eue trente secondes plus tard il l’aurait eue après sa mort »

Il s’étonne en silence de la beauté du monde, se plait à décrire soixante-deux façons d’appuyer la tête sur le coude, et se demande alors :

« ce que signifie : se reposer sur son coude droit, après s’être appuyé une heure sur le coude gauche .

La religion qui, pour lui, se résumait trop souvent à n’être qu’  « une affaire du dimanche » devait, en bon kantien qu’il était, s’en tenir aux limites de la raison.

« Il existe une sorte de ventriloquie transcendante par laquelle les hommes peuvent être amenés à croire qu’une chose qui fut dite sur terre vient des cieux »

Sinon c’est la bêtise, l’intolérance, les dérives de la superstition et l’idolâtrie, qui fait retour sous le culte de la personnalité :

« Un âne fut contraint de porter l’image d’Isis et lorsque le peuple à genoux vénéra l’image, il crut que l’honneur lui était adressé. »

« Un roi ordonne sous peine de mort qu’une pierre soit considérée comme un diamant »

« Ici reposent les patates dans l’attente de leur résurrection »

« La conversion des malfaiteurs avant leur exécution peut être comparée à une espèce de gavage : on les engraisse spirituellement et, afin qu’ils ne rechutent plus, on leur coupe ensuite le cou. »

« Les moines de Lodève, en Gascogne, sanctifièrent une souris qui avait mangé une hostie consacrée . »

« De la transsubstantiation de l’eau en vin par le moyen du compas et de la règle. »

« Il me plairait fort de savoir ce qu’eût été l’Europe si elle avait été tout entière archicatholique… Le pape eût été divinisé et ses excréments pesés en carats et vendus, on aurait même sans doute fait débuter ainsi la Bible : Au commencement le pape créa le ciel et la terre. »

Ironie du bossu de Göttingen à l’égard des nonnes et de leur vœu pieux de chasteté  :

« Ah ! Les nonnes n’ont point seulement fait un strict vœu de chasteté elles ont aussi de forts barreaux à leurs fenêtres »

Cocasse, Lichtenberg : sous sa bosse, une hotte pleine de cadeaux de nonsense :

« Il avait donné des noms à ses deux pantoufles » »

« Théorie des rides d’un oreiller »

« L’ardoise du toit peut savoir des choses que la cheminée ignore »

« Les clochers d’église sont des entonnoirs retournés afin de conduire la prière vers les cieux »

« L’escargot tire sa maison de son propre corps »

« La bière est un pain qui se boit »

« Il est bien entendu, qu’après l’eau, la vie est ce qu’il y a de plus précieux pour l’homme. »

« Potence avec un paratonnerre »

« Sur le perfectionnement bourgeois des moineaux »

« Même si pour l’homme le fait de marcher sur ses deux jambes ne lui est point naturel, il est cependant avéré que cette invention lui fait honneur »

« Le perroquet ne parlait plus que sa langue maternelle »

« Une vis sans commencement »

« Un moyen d’extraire les dents avec de la poudre à canon

Drôlement grave ou gravement drôle :

« Vivre sans le vouloir est chose épouvantable mais ce serait bien pis encore d’être éternel sans l’avoir demandé »

« Les sabliers ne nous rappellent point seulement le rapide cours du temps, mais, à la fois, la poussière où nous tombons un jour »

« L’animal qui dans une larme se noie »

« Mon visage est une règle à chagrin, mensura curarum »

« Comparer quelqu’un à un flocon de larmes »

Sourire de l’élégance et de la délicatesse :

« L’homme qui retira son gant en indiquant la route à quelqu’un »

Mais aussi, un sacré chameau, ce Lichtenberg :

« Si un livre et une tête se heurtent et que cela sonne creux, le son provient-il toujours du livre ? »

« Un sérieux affecté qui se termine par une paralysie morale des muscles faciaux »

A Léopardi, maintenant;

Drôle de zèbre,  ce quasi nain, disant de lui-même qu’il est :« un tuberculeux, affligé de deux bosses, persécuté par toutes les maladies de la terre. »

La maladie de Pott, en fait, cette tuberculeuse osseuse qui ne lui fera jamais dépasser le 1 m 41.

Humour noir de Léopardi qui, dans les quatre mille pages manuscrites de son Zibaldone, n’aura de cesse de tourner autour du caractère irrépressible du désir d’infini qui anime et tourmente tout être humain .

Avec, comme conséquence, une insatisfaction assurée pour qui mesure la distance immense entre l’infini de son désir et la finitude de son plaisir.

Drôlerie du penseur à deux bosses qui assure que : « pour jouir de la vie, il faut être nécessairement désespéré. »

Rire à chaudes larmes, pleurer à se tordre !

« Grande et terrible est la puissance du rire : contre elle, nul ne saurait se prémunir et l’homme qui a le courage de rire est le maître du monde comme celui qui est toujours prêt à mourir. »

Sans doute en faut-il du courage, pour rire, quand il écrit à Bologne, le 11 mars 1826 :

« L’homme, comme les autres animaux, ne naît pas pour jouir de la vie mais seulement pour la perpétuer, pour la transmettre à ceux qui lui succéderont, pour la conserver. Ni lui, ni la vie, ni aucun objet de ce monde n’existent spécifiquement pour lui ; c’est lui, au contraire, qui existe pour la vie. Affirmation effroyable mais vraie, et qui est la conclusion de toute métaphysique. L’existence n’est rien pour l’existant, n’a pas plus pour but l’existant que son bonheur. Si l’existant éprouve quelque bonheur, ce n’est là que pur hasard : l’existant est fait pour l’existence, entièrement fait pour elle, car elle est sa seule vraie fin. Les existants existent pour que l’on existe. L’individu ne naît et n’existe que pour que l’on continue d’exister et que l’existence se maintienne en lui et après lui. Tout cela est évident dès lors que l’on considère que le seul vrai but de la nature est la conservation de l’espèce, non la conservation ni le bonheur des individus. Bonheur qui n’existe nulle part au monde, ni pour l’individu ni pour l’espèce. Ce qui, en dernière analyse, nous mène nécessairement à la conclusion générale, lapidaire, définitive et terrible que je viens d’énoncer. »

Léopardi, s’il avait la bosse de l’écriture, n’était manifestement pas doué pour le bonheur. Il lui manquait, sans doute, ce grain de folie, qui permettait à Lichtenberg de rouler la sienne, de bosse, en faisant le gros dos car on ne peut pas, même affligé des pires disgrâces, ne pas sourire à la drôlerie de la vie quand on est capable d’écrire :

« On dit à un homme que l’âme était un point, ce à quoi il a répondu : « Pourquoi pas un point-virgule, ainsi elle aurait une queue. »

Des chiffres et de l’être

2ooo ans de christianisme: à peine un millionième de seconde dans une journée de Brahma, journée qui , à elle seule , compte quatorze âges du monde, soit 306.OOO.OOO d’années chacun…

La Croix à laquelle s’accroche, pour des clous, des millions  de fidèles, n’est qu’un avatar de Civa qui, sur un Golgotha d’opérette, danse un pas de  Dieu.

Un pas de Dieu sur une orbite creuse, voilà dans le temps de la sombre beauté du monde, le battement de cil de la manifestation de l’être.

Si  Homo Sapiens est arrivé il y a 200 OOO ans, son apparition représente 0,OOO13% de la durée d’existence de l’univers, estimée à 15 milliards d’années. Quel sens pouvait donc avoir la vie avant cette manifestation intempestive – et si nécessaire! – de l’homme sur terre?

460: non, ce n’était pas le matricule des anges mais , comme à Auschwitz, sans les cendres, le tatouage d’un enfant promis à la promiscuité du sans nom dans le camp de l’Ecclesia.

La mathémathique m’aura laissé sur le flanc: pour savoir compter, encore faut-il compter pour un autre.

Néant moins, vertige de la soustraction.

La planète, bientôt asphyxiée par la copopulation.

Le 26 août 1910, Malher appelle Freud à Leyde. Un après-midi de promenade dans la ville au cours duquel le psychanalyste viennois analyse le lien entre le processus créateur et les troubles sexuels dont souffre le grand compositeur.

Etre là, dans cet espace circonscrit et ce point du temps, vivre, se reproduire et disparaître: des milliards d’années auront précédé cette existence infime qui, un jour, sera silencieusement défaite et à jamais oubliée dans les temps immémoriaux d’un après de brumes opaques.

Dans l’univers, la terre est un pixel, une tête d’épingle qui se pique de rendre compte de l’ensemble qui l’englobe.

Branler mille fois du chef et baiser le Mur des Lamentations, boire l’eau de Lourdes et plonger dans la piscine des miracles, tourner 7 fois autour de la Kaaba et toucher la pierre noire: que l’Autre, pour une foi, cesse enfin de se faire prier!

Devant le délire collectif des soumis qui , dare-dare, offrent , cinq fois par jour, leur cul à Allah, les frappés du divin divan apparaissent, finalement, comme des cinglés bien sympathiques.

Dieu, peu d’être/ Satan, certes Un.

Rodin ne panse pas

Ma traque de la parole, mal à la tête.

Tout un foin pour la pensée qui pourtant, in fine, laisse son homme sur la paille.

La cépahalée, c’est phallique ou du moins le mâle rudement s’entête aux murs de sa casa à ne pas répondre aux ordres – ou trop-  d’une jouissance attendue.

Pas d’esprit sur le pont sans le corps en sa soute.

Bois au taillis, ainsi le serf du langage qui remue d’autant plus la tête qu’il s’enfonce dans l’entrelacs du sens.

L’anaconda glisse sans doute dans les herbes du cerveau de l’homme mais à la fin, il l’étouffe.

Donner du sens au monde apaise la soif du sujet parlant mais n’altère pas le cours des rivières.

Une conscience sur bientôt neuf milliards de consciences, luciole tremblotante qui bientôt va s’éteindre sans laisser derrière elle le moindre éclat de lumière.