Sans domicile fixe

Entre les 4,5milliards d’années, naissance supposée de l’univers et les 1,8 milliards d’années, date de l’apparition de l’homme, dans quelle cervelle Dieu pouvait-il bien trouver refuge ?

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Monter, des cendres

Feu ce dévot, phobique en diable, croyait à l’enfer comme un malade. Pour rien au monde, il n’aurait choisi la crémation pour tirer sa révérence ! D’abord, c’était subir injustement le sort des réprouvés et, surtout, c’était rendre beaucoup plus délicate l’opération de la résurrection des morts, le jour du jugement dernier ! Comment, avec des cendres, monter au ciel sans risquer les courants d’air ascensionnels et une éventuelle aspiration par les trompettes des anges ou le souffle de Dieu s’échinant, en ce jour glorieux, à fabriquer des corps imputrescibles à partir des chapelets d’os se précipitant à son appel !

Chambord

Dans l’escalier, à double révolution, du château de Chambord, on se croise toujours sans se rencontrer jamais. C’est, dans la blancheur du tuffeau, la métaphore pétrifiée du credo lacanien : il n’y a pas de rapport sexuel. Et si, tel un oiseau de proie, l’ombre de Léonard de Vinci plane sur le nom de l’architecte qui creusa ce puits de lumière dont les deux rampes semblent n’en former qu’une comme les deux faces d’un ruban de Moëbius – monter dans un sens, descendre dans l’autre sans repasser au même endroit, par un chemin entièrement différent mais parfaitement identique-, cette ombre n’est pas sans rappeler celle du vautour que l’artiste et savant italien évoque, étrangement dans ses écrits scientifiques, à l’occasion d’un souvenir d’enfance : « Un de mes premiers souvenirs d’enfance est, qu’étant encore au berceau, un vautour vint à moi, m’ouvrit la bouche avec sa queue et , plusieurs fois, me frappa avec cette queue entre les lèvres. » Fantasme de fellation, dit Freud, souvenir-écran des jouissances de la tétée et des baisers passionnés d’une mère sur la bouche d’un enfant, privé de père et laissé à la toute puissance du désir maternel. Dans le livre que le maître viennois consacre à la double nature de Léonard, aussi bien sur le néant de sa vie sexuelle et sentimentale que sur sa capacité à être, à la fois, savant et artiste, ce souvenir des premières années tient lieu d’axe fondateur de l’édifice psychique du peintre de la Joconde, comme l’escalier à double révolution, de pivot central, pour le château de Chambord. Le dôme, en majesté, qui clôt ces marches vers l’azur et donne au lys qui le coiffe la végétale éternité de la pierre, c’est, à l’horizon, la mère, dans la rondeur minérale du sein.

M’illumino d’immenso

Le 26 juin 1917, c’est une matinée ensoleillée. Dans les tranchées autour de Trieste, le soldat Giuseppe Ungaretti aperçoit, soudain, à l’improviste, l’étendue infinie de la mer :

 M’illumino d’immenso !

Je m’illumine d’immensité

Voilà, dans un jour de guerre, l’inscription d’un moment qui  restera à jamais dans le coeur du poète italien.

Philippe Jacottet traduit ce distique en référence au sort des élus quand ils verront Dieu, non plus comme dans un miroir, mais face à face, selon St Paul dans son Epître aux Corinthiens, donnant ainsi à cette fulgurance poétique une dimension théologique, qu’elle n’a pas:

M’illumino d’immenso!

Je m’éblouis d’infini

Non, pas d’éblouissement dans la confrontation directe  à l’Eternel

Mais simplement la jouissance d’être là, en vie, dans la splendeur d’une matinée d’été, pénétré par la grandeur du monde, la perception sensible de la mer, son immensité palpable, mesurable et le sentiment diffus de l’imminence de la mort, cachée, toute proche, dans les lignes ennemies .

Perception partagée par  Camus dans Noces à Tipasa:

 » Sous le soleil du matin, un grand bonheur se balance dans l’espace. Bien pauvres sont ceux qui ont besoin de mythes… Ici même, je sais que jamais je ne m’approcherai assez du monde… Dans un sens , c’est bien ma vie que je joue ici, une vie à goût de pierres chaudes, pleine des soupirs de la mer… La brise est fraîche et le ciel bleu. J’aime cette vie avec abandon et veux en parler avec liberté: elle me donne l’orgueil de ma condition d’homme… »

M’illumino d’immenso !

Et la remarque de René Char , dans La postérité du soleil :

« D’autres , après nous encore, recevront sur cette terre le premier soleil, se battront, apprendront l’amour et la mort, consentiront à l’énigme et reviendront chez eux en inconnus. Le don de vie est adorable. »

Pour ceux dont la vie n’a pas été perçue comme un« don adorable», comment faire pour transformer « l’inconvénient d’être né » en « l’avantage d’être en vie » ?

On sait que l’éternité est une illusion, que la désagrégation du corps s’accompagnera, ipso facto, de la disparition de la conscience de soi et donc de celle de la temporalité. Il est possible, évidemment, de souscrire à l’éternité de l’Espèce et, par conséquent, à l’immortalité dans la recomposition atomique des éléments du cadavre avec les particules élémentaires d’une matière éternellement vivante. Mais en quoi cette perspective peut elle être rassurante et utile pour un sujet qui vient de disparaître puisqu’il n’y aura plus personne pour considérer cette suspension du temps à l’infini comme un dépassement ou une victoire sur la mort ?

Un sujet meurt et tout le royaume disparaît avec lui dans l’éternité du néant.

Néant de l’éternité dans l’éternité du néant

Et donc , et pourtant, et surtout :

 M’illumino d’immenso !

« Carpe diem », dit Horace.

Non pas « Cueille le jour », « Profite du moment présent », comme le serine le propos mièvre et convenu de la prolongation d’un plaisir dont on peut penser qu’il est, à souhait, pris dans la répétition du même.

Mais, plutôt, comme l’indique P. Quignard dans ‘ Une Journée de bonheur » la décision violente, la volonté, d’arracher, au Temps, un jour, comme on arracherait,  à la terre, une fleur!

Carpe diem ! Arrache un jour!

Carpe diem quam minimum credula postero !

Arrache le car iI n’y a pas de lendemain aux jours, pas de lendemain auquel on puisse croire.

C’est le contraire d’une croyance à l’Eternité : tout est appelé à disparaître!

Broute, alors, brin à brin, broute ce jour arraché au Temps car la mort est la seule frontière!

Mors linea ultima rerum :

La mort, ultime ligne des choses, dit encore Horace dans le premier livre des Epitres.

Pline L’Ancien raconte dans Histoires Naturelles que le peintre grec Apelle de Cos, quelque occupé qu’il fût, ne pouvait laisser passer un seul jour sans tracer au moins un trait sur sa toile.

Nulla dies sine linea 

La devise du peintre, reprise, trait pour trait, par Zola, dans son bureau de la maison de Médan:

Pas un jour sans une ligne

Linea, le fil de lin

De l’un à l’autre, du tableau à la page, écrire, au cordeau, contre la mort qui rode.

Et parfois, comme Ungaretti découvrant par surprise, la mer, sans limite, dans la splendeur d’une matinée d’été, apercevoir, étonné, la beauté de quelques lignes dans la houle des mots qui, vagues après vagues, s’abattent sur la plage blanche et ballottent la langue et ses miroitements dans l’éphémère éternité de l’écriture.

Alors, même pour un bref mortier, à la guerre comme à la guerre, s’écrier avec Giuseppe Ungaretti:

M’illumino d’immenso!

On se signe

Dans le conte d’Andersen,« Les Cygnes Sauvages », l’héroïne, la jeune princesse Elisa va tenter de redonner forme humaine à ses 11 frères que sa méchante belle-mère a transformés en cygnes.

Parole magique, sort , qui délie, sépare les onze princes de leur nature humaine pour les métamorphoser en oiseaux.

Ames, maintenant détachée des corps

Bel oiseau, cependant, que le cygne, la marâtre n’ayant pu, malgré ses pouvoirs, mettre toute la méchanceté souhaitée dans sa volonté de changement.

Elle n’a pu les transformer en rampants, bêtes au groin, affairées au sol et grognant, par exemple.

Non, pas toute la noirceur souhaitée.

Ce sont tous des oiseaux de haut vol, des cygnes, symboles d’Appolon, beauté et élévation , tout à la fois.

Mais ils on perdu figure humaine et sont réduits au silence.

« Envolez-vous, mais sans voix », dit le conte

C’est à Elisa de renouer le lien rompu par la méchante, de redonner à ses frères l’humanité dont ils sont maintenant privés 

Comme, dans la magie, – le même produisant du même-, c’est par la parole que la jeune princesse devrait annuler le maléfice initial

Mais Elisa est une figure du silence, elle est celle, qui tout au long du conte , ne parle pas.

Elle est vouée au silence

Se taire: c’est la condition impérative si elle veut obtenir une nouvelle métamorphose, opérer un changement de signe, ramener ses frères à l’usage de la parole.

Pour rompre le charme initial, renouer ce qui a été dénoué, elle devra tresser un grand filet en écorce de saule et tisser onze armures à longues manches qu’elle jettera sur les onze cygnes capturés au préalable.

Onze armures en lin, obtenues pas les orties qu’elle aura foulées au pied.

Urticante vêture du silence rédempteur

La petite sœur, avec un filet sans voix , capture et libère les cygnes

Andersen , le luthérien : devant un tel miracle, on se signe..

Et avec Mallarmé, que fait-on ?

Faut-il , aussi , pour son Cygne, religieusement, se signer ?

Ce poème sans titre de 1885, volatile sous sa plume, objet translucide sur lequel le poète s’entête au signe .

« Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui… »

Sonnet, déjà , dès le départ, décapité, blancheur et givre au col.

Pas de titre. Rien là-haut sur la cascade des vers  qui va s’abattre sur le Cygne déjà figé en son givre.

Sommet de la poésie du 19° qui laisse Hugo à ses illusions révolutionnaires : il n’y a pas de « bel aujourd’hui » de journée de la liberté qui annonce des lendemains qui chantent.

« Va-t-il nous déchirer avec un coup d’aile ivre »

Le pressentait-il, cependant, cet horizon sans torche lumineuse, l’exilé de Guernesey qui écrivait :

« L’ombre est noire toujours, même tombant des cygnes. »

Ce Cygne, sonnet pétrifié, col tourné aussi contre Baudelaire, qui voudrait qu’un bel aujourd’hui, vierge et vivace, existât au moins dans l’Idéal :

«  Tout son col secouera cette blanche agonie »,

Mallarmé assure qu’il n’y a pas d’aujourd’hui, pas de moment distinguable d’un autre, pas de merveilleux nuages, pas de hors-monde inconnu vers lequel s’élever.

Le mort, toujours, dans le jour atone, saisit le vif.

Il pourra tenter de se pousser du col, le poète, pour secouer sa plume contre cette blanche agonie

« Mais non l’horreur du sol où le plumage est pris

Fantôme qu’ à ce lieu son pur éclat assigne,

Il s’immobilise au songe froid de mépris

Que vêt parmi l’exil inutile le Cygne. »

Ici, dans Cygne, pas de conte de fées, pas de petite princesse pour prendre dans ses lacs ces albatros aux ailes de géant- mais cloués au sol- pour les métamorphoser en Progrès, en Idéal ou en Livre pur.

Le champ du signe : des plumes, du papier et du vent.

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