Soprano s’offre à nous

Chaque être se signe par sa voix, et le souvenir de la voix d’un mort trouble plus que les traits du visage qui, avec le temps, lentement s’effacent et se défont. Nuée d’oiseaux qui, dans la trille, soudain s’élance de la gorge de la soprano, essaim sonore sous la voûte, virevolte du timbre qui ne laisse au lied de Schubert « Der Hirt auf dem Felsen » que la frêle ossature du sens pour capter, dans les modulations du souffle, comme un vent qui la trouble, oriflamme du chant dont les mots sont des sons qui flottent et claquent sous la voûte blanche, voix, vrille de la chose absente à la source du vide, lame de fond,- venue de quelle mer- , qui arrache à soi, être et disparaître avec elle dans le tremblement de ses cordes, sentiment exquis de la première et dernière fois, certitude absolue d’être témoin d’une présence éphémère, d’une apparition qui va s’évanouir, d’une voix, non pas qu’on écoute, mais qui vous déchire et vous troue.

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Charme

En cas d’orage, ma vieille branche, être sous le charme ne met pas à l’abri du coup de foudre. Tout au contraire !

Mais combien, mon cher Hamlet, être ou ne pas être sous l’hêtre manque de charme !

Charme tombe de carmen : chant, formule magique, incantation.

Ulysse pour ne pas tomber sous le charme du chant des sirènes est attaché au mât du navire, oreilles bouchées.

Hêtre dur de la feuille et se porter, pourtant, comme un charme .

Jankélévitch dit du charme qu’il est évasif, pas plus repérable que localisable. Pas dans le regard, pas dans le sourire: où ?

 Il s’échappe tout en étant toujours présent, comme la musique ou le parfum qu’on ne peut ni voir ni toucher.

Radioactivité de la chose charmante , ça diffuse. Enveloppe le sujet, fascination de la présence.

Fait de rien et toujours autre chose que la grâce, le naturel.

Un-je-ne -sais-quoi, dit Jankélévitch, un résidu insaisissable.

Présence de l’âme : un corps qui charme est un corps animé

Jankélévitch, toujours, et sa théologie négative du charme. Voici ses non-attributs: «indicible,ineffable,impalpable,inexplicable,irréductible, indivisible,indéfinissable,inexprimable. »

Ce qui fait le charme du charme, c’est, finalement, son impossibilité à le définir.

Charmant, comme mot, charme !

Anagramme de charme : marche. Le charme, ça marche.

Monter les marches du Palais, au Festival de Cannes : cette fois, ce sont les charmes de ces dames qui se donnent à voir, leurs attraits

Un pluriel, et le charme s’évanouit dans les blandices des seins.

Est-ce trop, les stars, cet « s » au bout de vos appâts ?

Deuxième anagramme : mâcher. Ne pas mâcher ses mots : peu de chance d’être sous le charme de l’interlocuteur quand ce dernier s’emporte contre vous dans sa diatribe !

S’acharmer contre quelqu’un :  vouloir, à tout prix, lui trouver un petit quelque chose, y mettre du chien malgré la désolation du regard, l’insipidité de la voix, le désert de la conversation.

Le charme des penseurs tristes pour lesquels vivre est une sale hébétude, un tic dont il faut au plus tôt se défaire.

Un pli à renvoyer à l’expéditeur.

On dit du charme qu’il est marcescent : ses feuillent meurent à l’automne mais restent sur l’arbre.

Marcescent: qu’il en soit donc ainsi de ce charme, à peine planté sur cette feuille, mais que l’automne de l’écriture a jauni aussi vite qu’un printemps présomptueux en a suscité la pousse.

Marre de ce charme insaisissable qui se refuse à tomber sous la plume.

Cessant, donc.

Au plus près

Je suis au plus près dans le mot suivant

Et déjà m’enfuis, le disant. L’aube suit

Sa nuit et laisse au jour la trace de son oubli.

 

Je suis au plus près dans le mot suivant

C’est l’enfant qui point et meurt à la ligne.

Sur l’eau sombre est l’ombre du cygne.

 

L’oiseau est au plus près de l’envol du mot

Suivant la courbe du vent, son ascendant.

Le ciel est odieux, vertige des ailes veules.

 

Je suis au plus près dans le mot suivant,

C’est moi dont on dit l’image en son reflet.

Le regard vient d’ailleurs, d’un autre feu.

 

Et la voix dans le mot suivant attend son plus près

Ele dit l’absence au corps le plus près, son geste

Est à la corde et touche à la gorge son noeud de serre.

 

Les mots sont au plus près dans la bouche des morts

Aux dents livides la herse tombe et la nuit se tait.

L’arbre suivant sa ligne est dans l’ordre des mots.

 

Je suis le suivant au plus près dans le mot de la mort

Le silence est un lit aux draps de suie, nappe nue.

Et la parole enlevée, m’absente, toute bouche tue.

Ange

Un ange passe.

Les ailes ouatées et cotonneuses des anges qui montent et qui descendent, sur l’échelle de Jacob et, tout en haut des barreaux, Dieu.

La tête de Jacob repose sur une pierre, il rêve . Il est aux anges.

On peut lui proposer une terre promise.

L’ange gardien est la plus délicate attention des cieux, la poésie dans sa pureté . Qui n’a senti, soudain, sur son bras, la main de cet être voué à la bienveillance, contraindre, en une fraction de seconde, au brusque virage du volant quand un véhicule d’acier, surgi de nulle part, fonce vers votre perte, vous qui roulez dans l’innocence de l’enfant au berceau ?

Le bercement du moteur, mère qui ronronne la ballade de l’échappée belle .

Dans « Les ailes du désir », les anges Daniel et Cassiel surplombent la ville de Berlin et s’échangent les bribes de discours qu’ils entendent des hommes, se rapportent les petites choses de la vie, les pensées intimes, les peurs, les monologues intérieurs des berlinois qu’ils frôlent de leurs manches de trench-coat, ailes imperméables et souples.

Ils ont le désespoir du pur esprit, condamnés à rendre compte du bruissement du monde sans y participer .

Conscience de la belle âme, dirait Hégel. Mains pures du spectateur.

Saturés d’éternité, ils sont séparés du monde et en souffrent.

Alors l’un d’eux veut un corps, un désir, un présent. Daniel, pour l’amour d’une trapéziste, va renoncer à son statut d’ange, faire le saut de l’incarnation .

Plaisir d’enlever ses chaussures, le soir, et, en  posant les pieds sous la table, laisser ses ailes au vestiaire de l’éternité.

Ange bis

                                                                          )°(