N’aie pas peur!

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Bavard

 Il semble que la coustume concède à la vieillesse plus de liberté de bavasser et d’indiscrétion à parler de soy.  Montaigne, les Essais, Livre II

Bave vient de bavasser, salive visqueuse, gruau des mots.

Bavarder n’est pas parler, écume à la bouche des mots de tête.

Le bavard- ce buvard du silence – a reconnu en lui sa logorrhée spontanée et, se branchant immédiatement sur son ça parle, se déverse du trop plein de sa langue .

Il veut que les mots aient le dernier mot.

Il veut faire passer le silence sous silence.

Avoir du débit, du bon grelot. Que ça sonne comme un hochet. On dit : moulin à parole, comme l’objet qui ne parle pas.

Babiller, être comme l’infans qui ne parle pas encore mais bave dans la bouillie des sons de l’indéterminé.

Dégoiser : qui sort du gosier. Pour les oiseaux. Bavard volatile qui débite, volubile, ses mots à la chaîne.

Bavard, drôle d’oiseau qui préfère, à la plume, le gosier et jabote.

A moins, jasant, de faire le jars et sa loi : troupe du caquet en sa bouche.

Ange

Un ange passe.

Les ailes ouatées et cotonneuses des anges qui montent et qui descendent, sur l’échelle de Jacob et, tout en haut des barreaux, Dieu.

La tête de Jacob repose sur une pierre, il rêve . Il est aux anges.

On peut lui proposer une terre promise.

L’ange gardien est la plus délicate attention des cieux, la poésie dans sa pureté . Qui n’a senti, soudain, sur son bras, la main de cet être voué à la bienveillance, contraindre, en une fraction de seconde, au brusque virage du volant quand un véhicule d’acier, surgi de nulle part, fonce vers votre perte, vous qui roulez dans l’innocence de l’enfant au berceau ?

Le bercement du moteur, mère qui ronronne la ballade de l’échappée belle .

Dans « Les ailes du désir », les anges Daniel et Cassiel surplombent la ville de Berlin et s’échangent les bribes de discours qu’ils entendent des hommes, se rapportent les petites choses de la vie, les pensées intimes, les peurs, les monologues intérieurs des berlinois qu’ils frôlent de leurs manches de trench-coat, ailes imperméables et souples.

Ils ont le désespoir du pur esprit, condamnés à rendre compte du bruissement du monde sans y participer .

Conscience de la belle âme, dirait Hégel. Mains pures du spectateur.

Saturés d’éternité, ils sont séparés du monde et en souffrent.

Alors l’un d’eux veut un corps, un désir, un présent. Daniel, pour l’amour d’une trapéziste, va renoncer à son statut d’ange, faire le saut de l’incarnation .

Plaisir d’enlever ses chaussures, le soir, et, en  posant les pieds sous la table, laisser ses ailes au vestiaire de l’éternité.

Ange bis

                                                                          )°(

Baptême

Le 23 avril 2007, le pape Benoît XVI supprime le concept des Limbes et décrète que les petits enfants morts, sans baptême, ont désormais accès au Paradis.

Ils n’auront plus à séjourner éternellement dans les Limbes.

Le limbe, non d’un lieu dans la géographie de l’au-delà, en bordure (limbus), à la marge, du Paradis, du Purgatoire et de l’Enfer.

Mais même au Paradis, au Purgatoire ou en Enfer, les morts, après le premier jugement individuel, sont en attente du Jugement Dernier qui n’interviendra qu’à la fin des temps.

Jugement qui décidera de leur affectation définitive dans l’un des trois logements.

Eternité provisoire pour les pensionnaires de l’au-delà.

Sauf pour les enfants morts sans baptême, relégués aux Limbes, enfants pour lesquels l’éternité de l’attente est, d’emblée, le sort définitif.

Limbe, lieu d’une attente éternelle.

Nos vies qui ne sont qu’attente d’on ne sait quoi, qui n’a ni visage ni nom .

Dans le Premier Cercle de l’Enfer, Dante évoque cette souffrance d’un désir qui brûle éternellement d’une absence d’objet.

Il dit des enfants des limbes :

« Ils furent sans péchés et ils ont des mérites. Ce n’est pas assez car ils n’ont pas eu le baptême et, s’ils vécurent avant la loi chrétienne, ils n’adoraient pas Dieu comme il convient.

Pour un tel manque et non pour d’autres crimes, nous sommes perdus et notre unique peine est que, sans espoir, nous vivons en désir. »

Vivre, éternellement, en désir, dans le cercle de la privation.

Pas d’histoire pour l’enfant des limbes qui vit, orienté par la tension d’une attente sans objet.

Chagrin de l’enfant des limbes dont personne ne se soucie.

S’il est dans son limbe, c’est pour l’unique raison qu’il n’a pas été baptisé.

L’enfant du limbe est abandonné .

Il souffre de disparition précoce. On ne sait où le mettre. Il embarrasse . On ne peut l’admettre au Paradis ni tolérer sa damnation en Enfer.

Sauf pour Saint Augustin qui indique que ces enfants, morts sans baptême, doivent connaître la peine du dam mais la plus douce possible.

Saint Thomas d’Aquin , lui, pense, que les enfants des limbes ne souffrent pas d’être privés de la vision béatifique de Dieu.

N’ayant pas eu, par le baptême, le privilège de la grâce, ils ignorent cette privation et donc ne peuvent en souffrir : l’homme , dépourvu d’ailes, souffre-t-il de ne pouvoir s’envoler dans les airs ?

Si l’enfant du limbe ne sait pas de quoi il est privé, ignore-t-il, pour autant, le chagrin de la relégation ?

Limbago, dans le dos d’une enfance sans amour et sans grâce, douleur.

Le petit innocent du limbe est dans l’abandon car il n’a pas été baptisé.

Pas d’eau lustrale à courir sur la surface de sa peau pour effacer le Péché Originel et lui donner accès au Royaume des Cieux .

Pas de signature du Dieu lui-même, sur le front, pour indiquer que Quelqu’un se rend présent, à jamais, auprès de lui.

Pas d’attribution d’un nom de baptême pour cet enfant délaissé, déjà sans identité et sans sépulture.

Sans rémission, sans consolation, sans identité, il erre, pour toujours, dans son limbe.

Il se souvient, qu’à l’âge de neuf ans, il avait dû se rendre dans la cathédrale de St Malo, pour participer, comme enfant de choeur, à une cérémonie de baptême.

L’officiant était un certain abbé Louis, impulsif et aux réactions imprévisibles. Au moment où le parrain devait prendre la parole pour réciter quelque prière de la liturgie en usage, ce dernier refusa , prétextant qu’il ne croyait à rien de tout cela et qu’il n’était pas question qu’il s’exécute.

Rouge de colère, l’abbé lui dit alors qu’il ne pouvait pas être le parrain et qu’il devait quitter les lieux illico ! S’approchant alors du jeune garçonnet, tout tremblant dans sa petite soutane cardinalice, il lui ordonna de se substituer au mécréant et d’occuper la fonction de parrain à sa place !

C’est ainsi qu’il est encore maintenant le tuteur, le protecteur supposé, d’une « petite fille » dont il ignore tout, et de l’histoire et du nom.

Brutalité liturgique, même trempée à l’eau bénite.

Violence du symbolique qui inscrit un enfant dans le registre de l’usurpation de signature pour une paternité spirituelle dont il est, à mille lieues, de percevoir et les enjeux et la portée.

Aucun de ses enfants n’est baptisé.

Encore échapperont-ils, grâce à l’intervention miraculeuse d’un pape démissionnaire,  à l’éternelle  mélancolie  du  limbe.