Qu’on fesse

L’enfant abandonné aux soutanes, aux aubes grises et aux chasubles, odeurs d’encaustique et d’encens dans les plis de la perversion.

Se confesser du péché d’être à des hommes en robe.

Le confessionnal où, chaque semaine, l’enfant à genoux, golgothe dans le relevé fébrile de ses fautes imaginaires.

Frissons du Golgotha, clous de l’infortune de l’enfant, croix dans le gosier.

Hainumération des griefs, plainte à ciel fermé, fausse route, asphyxie.

Petits cailloux du scrupule, balayage de la faute, l’enfant , sans appui, scanne, à qui mieux mieux, son péché hebdomadaire.

Battre, sa coulpe est pleine, jouissance sur le gril d’un Enfer qu’on fesse avec les verges de l’absolution.

On badine pas avec la Pénitence

Si Dieu voit tout , entend  tout , sait  tout, pourquoi ce détour inutile par l’oreille du clerc? Luther, lui, l’a compris qui, préfèrant l’original au modèle, s’adresse directement à son Saigneur et envoie aux chiottes ces canailles romaines qui se branlent derrière leur grille à l’écoute d’un misérable tas de petits secrets, sortis tout droit, d’une libido, marquée, à l’origine, du sceau de  l’infâmie.

Qu’on fesse un enfant.

Freud le dira à sa manière dans son article de 1919 « On bat un enfant »: jouissance masochiste d’être battu par le père. Du père au Père Eternel, le passage de la minuscule à la majuscule n’est pas une faute: seulement la confession d’un déplacement. L’auto-fustigation du pécheur dans la petite cabane grillagée de la chapelle est la réponse à la gaule du père s’abattant sur les fesses d’un fils parti trop longtemps, et s’en prévenir, à la pêche à l’anguille..

Plus tard, pour le fils, avoir la gaule sera un péché délicieux à déverser dans l’épuisette salace du clerc de garde.

Au Père Hameçon , c’est maintenant leurre du fils .Ca se tortille grave dans la liste des péchés  véniels et des péchés mortels à établir: que faut– il passer au crible, garder ou  rejeter à l’eau de l’innocence?

O felix culpa! Beauté du chant de l’Exultet dans la liturgie de la Nuit Pascale: « O bienheureuse faute d’Adam qui nous valut un tel Rédempteur! »

Exulte, ô pécheur, dans le champ de bataille de tes pulsions viciées! Le Rédempteur t’attend pour effacer l’ardoise que le Premier Homme a lourdement chargée en se prenant les pieds dans le soyeux tapis d’Eve.

Con fesse.

 

 

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Albatros à terre

Le 15 mars 1866, la langue soudain déserte le corps de Charles Baudelaire qui , sur les marches de l’église Saint-Loup , à Namur, lourdement, chute dans l’aphasie.

Du bouquet, défait, les Fleurs, sur le sol du Mal , éparpillées.

Silence.

Place en tas

A la naissance, l’enfant ne se sépare pas de sa mère mais se défait de soi, d’une partie de soi, comme la chenille de sa carapace. C’est de la mouvance tourbillonnaire des échanges sanguins, humoraux, aquatiques du mélange primordial, ce chaos domestique du placenta et des muqueuses utérines, glacis de glaires, chair molle et vitreuse des caduques, soi du déliquescent, c’est de ce membre fantôme qu’il convient de se détacher pour naître.

Et vivre.

Soi du déchet qui terminera sa brève carrière à la poubelle ou, s’il échappe la sauvagerie cannibale d’une ingestion maternelle, il finira, plus noblement, comme ferment cosmétique dans l’éventail des soins du derme. Enfuis ces temps anciens où cette relique de soi pouvait être enchâssée dans quelque lieu sacré, double mythique, présence-absence d’une âme de recours.

Sur le ventre, la cicatrice de l’ombilic, soi du double primordial à portée du regard et de la main.

Ainsi, le sein n’est pas le saint dessein du désir car son objet, à l’origine, est d’abord et déjà caduc .

Le mélancolique veut l’ignorer, qui, dans la déploration de la perte, sait qu’il a perdu quelque chose mais est incapable d’en préciser les contours.

Miroitement continu de cette chose de soi perdue, pépite d’or du désir qui insiste à sa restauration, cause perdue mais si délicieuse de candeur et de naïve espérance, seule vertu susceptible de donner à l’existence sa rondeur, son goût, sa fécondité.

Pas de place en tas pour qui, laissant à ses caduques le destin des eaux mortes et de l’oubli, paraphe, avec sa vie , les feuillets  d’un désir singulier.

Le pyjama du zèbre

Tomber dans les pommes, Adam et son Eve à nuire, la chute.

Après l’Eden, vivre nuit gravement à la santé : on y laisse des plumes et même, pour ceux qui n’ont pas le statut de l’ange, à la fin, on y laisse, en des peaux, son cadavre.

Avant cette ultime déposition des corps, dans la vie des langues, de toutes les langues déversées par Adam sur la terre, chaque usager du langage, passant sans cesse d’un mot à l’autre, achoppe toujours à se dire, assujetti qu’il est à la langue qui toujours le dit.

Plastic Bertrand, le planeur des tréteaux, l’a braillé de manière définitive :

« Ca parle pour moi! Ca parle pour moi ! »

Celui qui parle ne peut donc s’échapper de cette nasse symbolique qui sans cesse le parle, et il devra attendre le dernier mot- ultimum verbum– pour s’entendre dire, en s’évanouissant, cette fois pour de bon, ce qu’il aura été.

Le sujet, un futur-antérieur

Ce dernier mot n’est pas celui, qu’auprès des Grands, on recueille avec déférence. C’est Clémenceau mourant, voyant venir vers lui le prêtre qu’on était allé chercher :

« Enlevez-moi ca ! »

Non, c’est le dernier mot dit, sans répondant cette fois, celui de la paire habituelle qui , au moment crucial, se fait porter pâle .

Ca râle dans la coursive et personne sur le pont pour prendre le relais.

Au « Maman ! » ultime, cri brisé de l’agonie du vieux, pas d’écho sur la ligne qui seulement grésille, friture du néant.

La belle affaire !

Quand se faire la belle laisse un sujet sans cause

Pas tout à fait, hors symbole cependant : son patronyme et la tenaille de son inscription dans le temps devraient apparaître, gravés dans le marbre, ou sur l’urne de ses cendres.

Que ça dure, ces petites lettres du calendrier des Saints et de l’arbre généalogique, prêtées pour un temps à un être de hasard, que ça reste pour la pluie, les feuilles mortes et le vent, ces petites lettres, chrysanthèmes figés au parfum de la mort.

Il faut bien, pour les petites lettres, faire une concession à la Culture et, pour les éléments naturels, laisser la Nature jouir de ses droits.

Le cimetière a ses tombes pour mémoire; la nuit tombe assez vite pour le pourri soir.

La langue ne respecte pas l’étiquette, marche au duel, dégoise à tout va.

Nasse symbolique, la langue, mais pas connasse qui, maligne, du con, s’étire et s’allonge au suffixe.

La langue, on tombe dedans, comme un zèbre dans son pyjama à rayures : il ne pourra jamais s’en défaire ou le troquer contre la pelisse de l’ours, la robe tachetée du jaguar.

La zébrure le marque à tout jamais.

Ainsi le trait, la marque indélébile de la langue chez l’homme qui, pour autant, ne cesse, pape, pope ou pasteur, de faire le zèbre pour trouver, par le Haut, rabbin, imam, une sortie honorable à ce marquage de l’ignominie de la lettre qui le confine aux limites de ses combinaisons syntaxiques et de ses variations lexicales, à la fragilité de ses fictions, à la précarité de ses certitudes, à la platitude d’une vie, qui, avec l’alphabet pour labyrinthe, ne peut compter sur aucun fil d’Ariane pour lui offrir l’espoir d’une délivrance, d’un salut, d’un enchantement.

C’est dans Cap au pire de Beckett :

« Encore. Dire encore…D’où sortir. Où retourner. Non. Nulle sortie. Nul retour…essayer encore. Rater encore. Rater mieux. »

Et pourtant, Là -Haut , Le Verbe n’attend qu’un mot, Yahvé, son rouleau, Allah, son tapis.

D’une monture à l’autre, prendre le mauvais cheval, glisser sur la selle, tomber.

Ça porte chance, dit-on.

Quand la langue fourche, quand ce n’est pas le bon mot attendu.

Le trébuchement, avec le rire. On attend « ravin » et c’est « vagin » qui surgit .

« On a retrouvé le jeune homme, nu, près d’un.. .vagin ! »

Lapsus linguae

Le gouffre du sexuel. Freud dit que, dans le Ca, tout y est.

Tout toutillé, tout touillé.

On parle, en médecine, de collapsus, de détresse circulatoire par effondrement de la tension artérielle.

Lapsus et colle lapsus font la paire : détresse du sujet chez qui le sang ne fait qu’un tour et, psychiquement, s’effondre quand, dans un filet de voix, soudain, se colle à sa bouche, un désir de vérité qui refait surface.

Rappel à l’ordre du vivant, petit intermède de la honte, avant le coup de sifflet final, cette fois, effondrement réel, sans, pour le coup, avoir à en rougir.

Vivre à terre

Mon corps n’est pas un utopie, cet organisme sans défaut imaginé, à terme, dans l’ailleurs d’une médecine de la perfection, mais plutôt une topie, cet-être-là qui défaille à l’arthrose et aux remontée acides d’un estomac que, sans fin, la vie mastique, ou mieux encore, une toupie qui tourne le plus longtemps qu’elle peut, en équilibre sur sa pointe, mais qui, à un moment donné, finit par chuter sur le flanc, mon corps n’est pas ce petit derviche tourneur, qui, telle une planète tournant autour du soleil, la main droite levée vers le ciel pour recueillir la grâce divine que la main gauche, tournée vers le sol, transmet à la terre, silhouette immaculée qui tourne, jusqu’à l’extase, pour atteindre la source de toute perfection, le sans Corps absolu, le Désincarné, l’ombre du soma grec que la liturgie Soufie du sema met en lumière, Dieu, dans sa gloire, inaccessible.

Mon corps, que la vie, à terre.

Opium

Morphée caresse d’une fleur de pavot le visage du dormeur et donne ainsi forme à ses rêves. Mais, dans l’insomnie, la vertu dormitive de l’opium n’est pas asssez puissante pour faire taire l’animal malade du langage et le laisser aux seuls sortilèges de l’image. Dans le combat entre les forces du sommeil et celles de la pensée, pour le dormeur aux yeux désespérément ouverts, l’héroïne, c’est la pensée!

Loup, où es-tu?

Quand Freud, voulant illustrer l’invincible agressivité de l’homme à l’égard de son prochain, reprend dans son Malaise, la célèbre image de Hobbes: l’homme est un loup pour l’homme, il infléchit, en fait, la portée du sombre constat porté sur l’humanité par l’auteur du Léviathan. Ce dernier est beaucoup plus noir et tranchant que l’inventeur de la psychanalyse qui donnait comme horizon à la réussite d’une cure la possibilité de passer d’une misère névrotique au malheur banal. Soutenir, en effet, que l’homme est un loup pour l’homme, c’est affirmer que l’être humain ne reconnaît pas, dans le visage qui lui fait face, un être de son espèce, un semblable. Mais un loup ! Ce qui vaut pour le genre humain vaut aussi au regard de la différence des sexes. Il reste une trace de ce retranchement dans le loup, porté par la femme masquée qui, lorsque la sauvagerie du désir l’ameute, s’avance vers celui qui jamais ne sera de son espèce : l’homme.