Mais où est donc Ornicar?

Si le mot est le meurtre de la chose, qu’en est-il de la licorne, des conjonctions, des peut-être et des sans doute, de tous ces éléments du langage qui ne renvoient à aucun référent dans la réalité?

On peut imaginer qu’il est plus facile d’utiliser le signifiant « cheval« , quand on l’évoque, que de courir à l’écurie la plus proche pour en produire un échantillon dans la discussion en cours. Cependant, les « mais,où,donc, or, ni, car« , où donc, dans quelle conjecturie aller les chercher quand on veut mettre un peu de lien entre tous ces mots qui se poussent du col pour faire bonne contenance dans la conversation?

La licorne, pas de secret, comme le disait Locke,  car c’est la fusion de deux éléments appartenant au règne animal, sorte de mot-valise flottant dans le zoo du rêve. Mais Dieu, céleste conjonction, de quel réel ce signifiant est-il l’exécution?

 

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Credo

Je croise en linceul Dieu la mort, pas la résurrrection.

L’Eucharistie, ça ne mange pas de pain

L’Eucharistie : le plus abracadabrantesque de tous les sacrements de l’Église catholique !

Reprise monomaniaque, dans la liturgie de la messe, du dernier repas de Jésus qui annonce sa passion, sa mort et sa résurrection en se donnant à la manducation de ses disciples sous les espèces du pain et du vin pour le salut du Genre Humain.

Transsubstantiation, disent-ils.

Soit, lors de la consécration du pain et du vin, l’opération suivante: toute la substance du pain est transformée en la substance du Corps du Christ et toute la substance du vin est changée en la substance de son Sang.

Les espèces restent les mêmes, la substance est modifiée .

Présence réelle, disent-ils.

Pas symbolique. C’est pas du flan : Il est bien présent sous la miche, bien vivant sous la vigne .

Cannibale attitude ! Un catholique végétarien peut-il communier sans entendre, sous la dent, craquer l’os de son Sauveur ?

Voltaire , dans son Dictionnaire philosophique s’en donne à coeur joie :

« Non seulement un dieu dans un pain, mais un dieu à la place du pain ; cent mille miettes de pain devenues en un instant autant de dieux, cette foule innombrable de dieux ne faisant qu’un seul dieu ; de la blancheur sans un corps blanc ; de la rondeur sans un corps rond ; du vin changé en sang, et qui a le goût du vin ; du pain qui est changé en chair et en fibres, et qui a le goût du pain : tout cela inspire tant d’horreur et de mépris aux ennemis de la religion catholique, apostolique et romaine, que cet excès d’horreur et de mépris s’est quelquefois changé en fureur.

Leur horreur augmente quand on leur dit qu’on voit tous les jours, dans les pays catholiques, des prêtres , des moines, qui sortant d’un lit incestueux et n’ayant pas encore lavé leurs mains souillées d’impuretés, vont faire des dieux par centaines, mangent et boivent leur dieu, chient et pissent leur dieu… »

Pape aux toilettes, Jésus aux oubliettes !

Il en faudrait moins aujourd’hui- mutatis mutandis– pour une fatwa Vaticane !

Le théologien moque alors à son tour l’ignorant railleur qui en reste, lui, à la trivialité de son expérience sensorielle : un corps , ça se voit, ça se touche, ça vit , ça meurt et se décompose: comment donc, sinon par magie, pourrait-il changer de substance !

Non, non ! Erreur sur toute la ligne ! Dans l’eucharistie, Ce n’est pas du corps du commun qu’il s’agit, de celui qui, comme tout le monde , est né de l’union d’une vierge et de l’Esprit-Saint, mais bien du corps glorieux du Ressuscité, celui qui a vaincu la mort et qui promet le même sort à qui croit en lui !

Ca change tout ! Pour le définir, St Paul parle d’un corps spirituel, soit un corps qui a l’apparence d’un corps classique mais qui est transformé par la Grâce !

Du jamais vu en corps.

En clair, on dirait du pain mais en fait c’est le Corps glorieux du ressuscité : les apparences sont les mêmes mais la substance a été modifiée.

Aussi, on ne doit plus attendre d’un corps spirituel qu’il offre les mêmes caractéristiques perceptibles que celles du corps lambda, soumis à la pesanteur et hermétique à la Grâce.

L’hostie déçoit.

A l’évidence , il n’y a rien à voir.

Pauvreté sémantique de la rondelle sur le plan visuel: elle ne révèle rien de sa véritable identité, la chair et le sang du Christ.

Quasi néant d’offre de sens, cette hostie.

On montre l’invisible en tant qu’invisible .

C’est un pur signifiant. L’équivalent d’un nom propre.

Les Québécois le savent, qui l’utilisent comme juron : « Hostie ! »

Thomas d’Aquin proclame que le sacrement est un signe qui réalise ce qu’il représente: « Je te baptise au nom du Père… » et l’enfant est baptisé.

Quand dire, c’est faire. Valeur performative de la parole.

Ferdinand de Saussure dit aussi, du mot, qu’il est un signe et même que le mot est le meurtre de la chose puisqu’il ne fait que la représenter sans jamais avoir besoin de sa présence réelle. Pas besoin, dans le discours, d’aller chercher un troupeau d’éléphants au Kenya pour dire qu’un éléphant, ça trompe énormément!

Pas besoin d’y voir, pour l’hostie, ca trompe immédiatement!

Elle ne renvoie même pas à un référent dans le réel : ni vu ni connu, la substance glisse sous la substance, le signifiant pain  sous le signifiant Corps, on se signe et le tour est joué!

Alors que du signifiant arbre, par exemple, on peut, dans le réel, s’accrocher, quand même, à quelques branches !

Luther dénonce la transsubstantiation comme un imaginaire qu’on prend pour un réel: l’hostie, loin de se produire comme présence virtuelle, symbolique, se présente, dans le catholicisme, comme si elle avait une consistance concrète.

Le Protestant, lui, établit la vérité : l’hostie, c’est du semblant comme tel.

Pas plus d’os à se mettre sous la dent que de corps spirituel à incorporer.

Pas d’amalgame: la Cène, et sa reproduction dans la liturgie, c’est purement symbolique.

Un mémorial, ça représente, ça ne fait pas exister.

La célébration du souvenir au monument aux morts ne redonne pas chair, par miracle, aux soldats disparus.

L’eucharistie, ça ne mange pas de pain: avec l’hostie, Dieu se barre dans le dé-corps.

Virgile et Raphaël à la Broch

« Roulé dans les éboulis du rivage ténébreux de l’oubli, roulé vers le néant sans issue », voilà, c’est du Hermann Broch dans le feu-la descente , deuxième partie de « La mort de Virgile » et c’est ainsi pendant une centaine de pages, marée sans cesse reprise du ressassement et de la répétition, lui, Virgile, sans amour, dès l’origine, incapable de se faire précéder d’une mémoire aimante, lui, que nul souvenir ne guidait .

Dans La Notte d’Antonioni, traversant, avec Jeanne Moreau, les jardins d’une villa bourgeoise pour une réception nocturne d’anniversaire, Marcello Mastroianni aperçoit, abandonné par terre, un livre : « Tiens , dit-il,
quelqu’un, ici, lit Les Somnambules ! » Hermann Broch, encore, comme un météore dans le désert des riches : les somnambules, à l’image des silhouettes de ces convives errants, seuls et désolés, en quête d’une improbable rencontre, qui mettrait fin à la solitude qu’ils traînent, entre les arbres , incapables de se faire précéder d’une mémoire aimante. « La mort de Virgile », c’est une logorrhée lyrique, un évidement sans fin, et je suis dans cette houle verbale comme un fétu, transporté sans cesse, jeté, entre les pages, porté par les vagues de ce poète mourant qui n’en finit pas de s’éteindre et qui veut brûler l’Enéide, emporter avec lui, dans les cendres, l’oeuvre de sa vie.

Sans cesse, je suis poussé à refermer ce livre impossible tant le roulis de cette monstruosité verbale me chavire, moi, rat d’eau, à grignoter, derrière les noires parois cristallines de l’universel mutisme, une image au comble du délaissement , ce moi qu’Hermann Broch qualifie de centre mort, enserré, encerclé en lui-même, comprimé, étouffé par cette tristesse universelle et sans limites de l’existence encore subsistante, ce moi, annulé, aspiré et écrasé par l’immensité, ce moi, point sonore des sphères les plus éloignées d’où résonne le ricanement vide de la vacuité : oh ! Où y avait-il encore un salut?  Où étaient les dieux !

Tout en avançant, la nuit, dans « La mort de Virgile », j’ai la garde, le jour, de mon petit-fils Raphaël, âgé d’un an. L’un, Virgile, est dans une agonie de papier, l’autre, le petit enfant, est dans la véhémence de la vie, roulé dans les sables du rivage lumineux d’une existence de l’éclat, dans le triomphe du rire et de la joie, dans l’incandescence de la vie pour la vie.

Est né, ce petit héros d’une Enéide de peluches, de victoires sur les ombres, de descente aux doux Enfers des bisous et des câlins, d’une épopée de la tendresse désarmée.

Un tigre, un parc.

Le parc en bois du petit Raphaël est un parc à barreaux amovibles. Il s’y déplace, comme un fauve en cage qui n’aurait plus, de la savane, que le souvenir estompé de l’herbe sèche et des nuits de traque sous la lune rase.

Ses proies, à lui, sont des cubes de plastic, des autos, des bouts de musique enchâssés dans des livres durs. Son index gauche gratte toute surface polie comme source possible de vie, trace à élaborer de son passage tactile sur la dureté industrielle.

Il se hisse , de guingois, à la force du poignet, et titubant, passe une tête à hauteur de demi-homme: ses yeux n’ont pas l’éclat de ceux des félins qui sentent, imminente, la déchirure des os et le flux du sang de leur victime sous le silex de leurs crocs : ils guettent, eux, étonnés et immensément doux, l’approbation parentale de l’effort d’élévation qu’il a fourni pour se dresser jusqu’à la verticalité de la civilisation.

Sa liberté de déplacement se mesure au carré de sa clôture de menuiserie. Un jour, le père, décide, par jeu, d’ôter quatre barreaux à l’enceinte, offrant, gouffre de liberté dans l’enclos de la contrainte, une découpe à traverser, un vide où se faufiler. L’enfant laisse ouverte la porte et ne passe pas la main à travers l’espace dégagé pour récupérer la balle qui se trouve,maintenant, à l’extérieur.

L’univers est déjà barré, pour Raphaël, à l’échelle de son parc.
Chesterton l’a dit dans Orthodoxie : « Vous pouvez délivrer un tigre des barreaux de sa cage ; vous ne pouvez pas le délivrer de ses rayures. »

Expérience

Mourir n’est pas une expérience.

De l’événement, on ne peut rien dire et de l’état cadavérique, on ne peut rien faire.

Sur le mourir, rien.

Sur être mort, rien qui puisse être dit au vivant, lequel, seul, comme vivant, peut d’un événement autre que la mort, faire expérience.

Vivre est une expérience.

De l’événement, on peut dire quelque chose. Que c’est un inconvénient ou une joie. 

Qu’on peut apprendre de ses erreurs mais du mourir on ne peut rien apprendre ni transmettre.

Silence radio.

Mourir n’est pas une erreur. Contrairement à la vie, qui est une expérience, dans la mort, on ne peut pas se refaire.

Naître n’est pas une expérience.

De cet événement, non plus, on ne peut rien dire.

De l’état d’être né, on ne peut, par soi-même, rien faire non plus.

Les autres feront à notre place et diront qu’être parents, c’est une expérience.

Le suicide n’est pas une expérience, car l’expérience de la mort est la mort de l’expérience : rien à en tirer, en terme de connaissance.

Le suicidaire ne peut vouloir mourir car, de la mort, il ne connaît rien et ne pourra rien en dire.

On veut ce qu’on connaît ou ce qu’on peut se représenter.

On peut même maintenant vouloir la lune depuis que les Américains y ont planté le drapeau étoilé.

Mais on ne peut désirer ce qu’on ignore absolument.

Or, la mort, on l’ignore absolument. On ne peut donc la désirer sauf à se méprendre sur son objet.

Dans le suicide, il y a maldonne : ce n’est pas la mort que le désespéré réclame, mais la suppression de la souffrance.

Toutefois, c’est en tant que vivant qu’on apprécie de ne plus souffrir, pas en tant que mort, état sur lequel on ne peut rien dire.

Rien n’assure donc au désespéré, qu’une fois mort, il ne souffrira plus sinon qu’il ne sera plus là, comme vivant, pour faire l’expérience de l’absence de la douleur.

Rater son suicide n’est pas une expérience car, de la mort frôlée, on ne pourra toujours rien dire: le vestibule n’est pas le salon.

L’absence de toute souffrance, le repos de l’âme, ce que les Grecs appellent ataraxie: c’est pour les vivants, pas pour les morts.

Le christianisme prétend que la mort est une expérience car il  y met un dire et une image : on peut la vaincre – Christ est ressuscité !- ; on peut se représenter le lieu du Dam,- l’Enfer et celui de la béatitude,- le Ciel !

Naître et mourir, le même type d’ événement qui, en aucun cas, ne peut faire expérience : on arrive sans le savoir, on part sans le savoir.

Entre les deux, un savoir de bricole pour colmater les deux trous de l’origine et de la perte.

Silence absolu sur l’origine et le terme.

D’où la décence attendue sur le silence des mots que Wittgenstein a formulée définitivement :

« Ce  dont on ne peut parler, il faut le taire. »