Faire genre

Vivre, sa trappe, c’est la vieillesse et même Bouddha meurt. Qu’en est-il de l’illusion de l’ego dans la dégénérescence cérébrale et le court-circuit électrique qui ouvre toutes les cellules du pénitencier de l’âme ? Les adeptes du Nirvana envisagent leur rapport au monde du point de vue de l’Espèce et, de ce fait, ne meurent pas comme individu. Faire Genre, voilà la voie. Ivresse de la vacuité. Le Soi a une autre allure que le moi du loqueteux minable promis à la déchéance et à la mort. Sortir de la dualité, faire Un, c’est vouloir sortir du langage qui, toujours passage, trimbale, mot à mot, un sujet d’incomplétude jusqu’à l’ornière de sa tombe. Deux à deux, voilà l’arithmétique du parlant, les deux traverses de sa croix, et il n’aura pas le dernier mot. Que devient la Conscience de l’Eveillé dans la nuit des replis du rêve ?

Faire genre

Tino

Un plus un ne font pas d’eux, la paire. Mais de cette aléatoire rencontre, ils en feront cependant toute une histoire. J’attendrai le jour et la nuit, j’attendrai toujours ton retour, chante, de sa voix sirupeuse, le Tino de l’Ile de Beauté. L’heure est exquise, enivrons-nous d’amour. C’est toujours cette histoire du discours d’Aristophane dans le Banquet : la créature humaine, sphérique à l’origine, doublement mâle, femelle ou androgyne et que Zeus divise irrémédiablement en deux parties pour la punir d’avoir voulu prendre la place des dieux. Et chaque fraction, maintenant orpheline, pleure sa moitié disparue et tente de la retrouver pour s’unir à elle et reconstituer l’unité première. Mais c’est en vain et l’affaire se corse : ce qu’on n’a pas, ce qu’on n’est pas, ce dont on manque, voilà, d’après Platon, l’objet du désir et de l’amour.

J’attendrai le jour et la nuit, j’attendrai toujours ton retour.

Nuit cardinalice

C’est la nuit cardinalice, la pourpre efflorescence du végétal. Elle n’est pas de notre monde, c’est celle de la Volonté. L’autre non plus n’est pas de notre monde, celui dont on voudrait pourtant qu’il fasse de nous son élection, son renouveau. Mais il se déplace sur son propre territoire, son regard, sa voix, son corps sont à ses rêves, pas aux nôtres. Son sexe creuse sa différence, sa langue l’accentue. Le temps l’a défait par la torsion du souvenir, l’illusion d’une netteté de l’image que l’accumulation des jours n’aurait pas flétrie. Les mots sont pauvres, petites embarcations de peu de place pour le sentiment voyageur. La mer est vaste, si vaste étendue d’abris incertains et d’horizons trop lâches. Le vague à l’âme a sa bouteille à la mer, opaque transparence offerte à un destinataire, muré, lui aussi, dans sa propre représentation du monde.

Judas de la nuit

Dieu n’est pas regardant, pas de prunelle divine collée à la lune, ce judas de la nuit. Nulle traîtrise à attendre de cet œilleton jaunâtre qui, s’éloignant de nous à raison d’un mètre par siècle, nous a, depuis longtemps déjà, signifié son retrait. Pupille de la nation des cieux, fente orpheline qui jette sur notre cellule le regard lumineux de la toute absence. Les enfants, parfois, ont dans leur chambre obscure une veilleuse pour les prémunir de l’effroi des songes funestes. Pour nous, ce trou de lumière dans le linceul du noir des astres n’a pas de quartier, lanterne du sombre abandon. Verrou, tendre le cou pour espérer une évasive lueur.

Un four banal

Banal, qui concerne, se rapporte, appartient au ban.

Au Moyen-Age, le ban est un droit de fief par lequel le suzerain contraint, contre redevance, ses sujets à utiliser son four, son pressoir, son moulin.

Four banal.

Le dirait-t-on maintenant à propos de l’échec d’une exhibition, d’un spectacle ?

Il a fait un four banal.

Le ban, c’est aussi la proclamation publique d’une nouvelle, portée à la connaissance de tous.

Dans les deux cas de la définition, c’est le caractère commun, universel, qui apparaît. Tous peuvent utiliser les biens du seigneur

Tout le monde doit être informé.

Est banal, donc, ce qui est à la portée de tous, ce qui n’est pas singulier, remarquable, rare, exceptionnel : un compliment banal, un prétexte banal.

Et voilà – ce n’est pas banal– Eichmann, ce responsable nazi du Bureau IV B4 de l’Office Central de sécurité du Troisième Reich en charge de l’application de la Solution Finale.

Personnage falot, petit poisson transi dans son bocal de verre lors de son procès à Jérusalem, le 11 Avril 1961.

Hannah Arendt, en tant qu’envoyée spéciale du New Yorker, est chargée de rendre compte du procès.

Elle observe alors, stupéfaite, l’écart considérable qui existe entre un accusé qui ne cesse de proclamer que la haine n’est en rien le moteur de son action et la défense qui veut en faire un emblème de monstruosité.

C’est en prenant conscience de ce malentendu qu’elle invente le concept de la banalité du mal.

A l’encontre de Kant qui postule un mal radical, Annah Arendt soutient que le mal absolu, extrême, qui organisait les actes d’Eichmann ne peut être qualifié de radical car il est en effet impossible de remonter aux racines des intentions ou des raisons du tortionnaire nazi car elle lui faisaient, tout simplement, défaut.

En effet, Eichmann ne pense pas.

Ni pervers, ni diabolique, il applique seulement la loi et met en œuvre les actions considérées comme légales.

C’est une mécanique désertée de ses affects qui ne prend aucun plaisir à envoyer à la mort .

Il fait seulement son travail avec le seul souci de le faire à la perfection,se conformant aux ordres qui auraient, en eux-mêmes, leur sens et leur justification.

Il démissionne de toute responsabilité, refuse d’interpréter, d’évaluer, par lui-même, ce qu’on lui demande d‘exécuter et de porter un jugement sur l’intention de ses propres actes. 

Applicateur zélé des directives sans jamais être en contact avec les horreurs des conséquences de ses gestes.

Nature technique et administrative d’un travail quotidien dont les victimes étaient des colis.

Il fallait organiser rationnellement le flux de ces colis.

Listes, horaires des transports, taches techniques de coordination qui s’évaluent en termes de rendement et non en vertu des conséquences humaines et morales.

Pour Arendt, la banalité du mal apparaît avec d’autant plus de netteté que la distance entre la conscience tranquille du tortionnaire et l’atrocité des actes commis par lui est grand.

Ce criminel de guerre se présente donc comme un citoyen respectueux de la loi. Il déclara , un jour, qu’il avait vécu toute sa vie selon les principes moraux de Kant !

Selon la définition que le philosophe donne du devoir.

A une demande de précision de la défense, Eichmann répondit que le principe de sa volonté devait toujours être tel qu’il puisse devenir le principe de lois générales…

Reprise bancale de la dimension universelle de l’impératif catégorique de Kant, signifiant seulement , ici, que le motif de ses actes devait s’identifier à celui du législateur ou des lois du pays !

Que sa pensée devait être, en miroir, celle de l’État qui ordonne.

Dans la banalité du mal, la pensée est anesthésiée.

La pensée, cet écart entre soi et soi, qui permet de porter un jugement de valeur morale sur ses actes.

Le Furhër aurait demandé à Eichman d’exécuter ses propres parents, il l’aurait fait, au nom de l’impératif catégorique de la volonté du Chef.

Il n’y a pas de mal radical chez ce fonctionnaire nazi dans la mesure où sa conscience n’est pas capable de se déterminer pour le Mal.

Il n’entend pas, en lui, la voix de la conscience morale qui lui permettrait de distinguer entre le Bien et le Mal. 

Il ne cherche pas à biaiser avec elle, se trouver des excuses.

Esquive de la responsabilité. Système de la bonne conscience : autre nom d’une conscience qui s’ignore comme telle.

Il répond aux ordres qui sont sa conscience.

Il ne pense pas. Il exécute.

Ainsi, à partir du ban du Moyen -Age, -droit d’utilisation du four du suzerain- en arrive-t-on à la banalité du mal chez Eichmann .

En fait, on n’aura jamais quitté le four.

Cendres du festin des hommes, d’un côté , et de l’autre, pulvérulence du destin d’un Peuple.

Mai, joli mai

Dans le champ hormonal, les humeurs poussent au petit bonheur et décident d’un destin.

Que l’autre vous laisse qui, autrefois, semblait faire cas de vous, et voilà votre aptitude au chagrin qui , sur sa meule, aiguise sa lame rêche.

La mélancolie sied aux humains qui ont la parole quand les bêtes aux yeux vides s’assoupissent dans la muette rumination de pensées  végétales.

Tout un foin pour la pensée qui pourtant, in fine, laisse son homme sur la paille.

On parle d’un passage sur cette terre comme il en serait de la visite inopinée d’un cousin à une vieille tante.