Osselets

Quand on demande à saint Louis de Gonzagues, enfant, ce qu’il ferait si, dans la minute même, on lui apprenait l’imminence de sa mort, il répond qu’il continuerait à jouer tranquillement aux osselets: roulant déjà entre ses doigts de petites vertèbres de hasard, quel meilleur entraînement à l’exercice du gisant?

Ce que l’être d’un homme laisse en des peaux, son cadavre.

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Emoi

Ignorant les raisons de ses émotions, l’homme ignore, de ce fait, leurs effets sur son jugement.

C’est Spinoza qui le dit : on pense juger en fonction de critères objectifs ; on raisonne, en fait, à partir du tumulte émotionnel.

Schopenhauer y rajoute la mémoire : les souvenirs continuent leur action souterraine en nous par les émotions qu’une situation nouvelle, en lien avec celle du trouble premier, réactive !

Un mouvement de colère, soudain, dépasse de beaucoup la cause souvent anodine qui l’a déclenché : la mémoire ne veille pas au grain mais le sustente!

Queue de poisson! Inutile de chercher bien loin: la première arête de l’humiliation infantile est mal passée!

Le dégoût de la coquille Saint-Jacques persiste longtemps après les premiers vomissements du repas de Noël de l’enfance.

L’émotion, dans son pèlerinage aux sources, le fait à l’estomac.

Par l’émoi, par l’émoi, dit le sourd, qui ne trouvant pas, chez son semblable, de pavillon d’accueil, de gîte pour une parole de consolation, se rabat sur l’appel à l’émoi, eaux troubles de la vie, pour briser le silence de ses lèvres, réparer le fracas d’une bouche que les mots désertent.

Une image vaut mille mots, dit-on .

Ainsi cette image de la petite vietnamienne, nue sur l’asphalte, brûlée au napalm, fuyant, dans la douleur et l’effroi, les flammes qui la dévorent.

L’émotion qu’elle suscite balaie sans aucun doute les milliers de pages ou les discours contrits sur la barbarie humaine.

Assurément, par son horreur, cette image vomit l’mot, renvoyant la condition humaine à ses souillures, à ses borborygmes des cavernes, à son animalité foncière, si éloignée des vertus apaisantes du verbe.

Le mol émoi,une belle jambe !

C’est la volonté de puissance qu’il faut mobiliser si les émotions sont le propre de l’homme, sa raison d’être au monde, la source vive de ses représentations.

En tant qu’une chose nous affecte de joie, nous l’appelons bonne, dit Spinoza. Augmenter sa puissance de vie en chassant les passions tristes.

Par l’émoi, mots délicieux du trouble amoureux qui prennent Racine à la gorge :« Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue.»

Où, dans le langage des signes, niche l’émoi amoureux, sinon dans le regard qui, au-delà de tout geste, offre le trouble muet à la traduction de l’aimé ?

Mde de Clèves renonce à Mr de Nemours par peur de perdre, dans les liens du mariage, les délices du trouble amoureux.

Mr de Clèves meurt de jalousie quand sa femme, à mots couverts, lui avoue son amour pour le Duc, rencontré au bal.

Mais une fois libérée du lien conjugal, la princesse renonce pourtant à vivre sa passion pour Mr de Nemours, par fidélité au souvenir d’un mari qu’elle n’a vraiment jamais aimé.

Admirable vertu du renoncement !

Alors que c’est probablement sa crainte d’éprouver de la jalousie,- car Mr de Nemours est beau et séduisant-, et sa peur du caractère éphémère de l’amour qui la poussent au sacrifice de sa passion.

Renoncer à l’émoi de l’amour par amour de l’émoi.

Moue de la mouette

Les mouettes éparpillées sur le sol vaseux de la baie, attendent, ailes repliées et face au vent, un signal pour l’envol.

Rien.

Rien qui vaille la peine d’offrir au vent un quelconque déploiement vers un ciel sombre et taciturne.

La mouette reste  à sa moue, immobile.

 

Cas d’école à Cadaquès

Les preuves de la naissance: les cris et les larmes. 

L’épreuve de la mort : les cris et les larmes.

 Entre les deux : l’alarme.

La preuve dans l’épreuve : l’ordalie, cette preuve judiciaire du jugement de Dieu consistant à soumettre l’accusé à une épreuve physique qui, sous le regard de l’autorité divine, décidera de son innocence ou de sa culpabilité.

Porter, par exemple, sur neuf pas, une barre de fer rougie au feu. Bander ensuite la main meurtrie dans un sac de cuir scellé par le juge.

L’évolution de la plaie décidera du sort de l’accusé : si la cicatrisation est belle, l’innocence sera établie. En cas de purulence : évidence de la culpabilité.

Pris la main dans le sac : brûlure de la vérité.

Mettre sa main au feu : être sûr de son fait.

Il aurait fallu soumettre à l’ordalie le peintre catalan à moustache, ce surréaliste de la paranoïa-critique qui ne pouvait résister à la vue d’un chèque se baladant sous son nez et dont des milliers de lithographies sont des faux !

Gravure du mensonge, gravité de la faute: aurait-il résisté à l’épreuve du fer rouge !

L’or Dali, le jugement du dieu de Cadaquès, ou le lingot en balance avec la vérité.

Vivre est en soi une ordalie puisque la mort, en bout de piste, signe la défaite du vivant et donc, l’irrémissible culpabilité de sa venue au monde.

L’innocence se niche dans la factice cautérisation d’un ombilic que le tranchant de la vie s’acharne à rouvrir jusqu’à la déchirure finale.

Vivre, morsure.

Eponge à tout crin

Et Ponge, tout de suite, l’absorbe avec son parti pris des choses.

Il ne sait, d’ailleurs, si le propre nom du poète, entre la crevette, l’huître et le savon, compte parmi ses prises d’écriture.

Finalement, oui, après recherches, Francis Ponge s’est intéressé à  l’éponge, son homonyme à flagelles, mais c’est pour la comparer à l’orange avec laquelle, dit-il, il y a une aspiration commune à « reprendre contenance après avoir subi l’épreuve de l’expression ».

Avantage, semble-t-il à l’éponge, car, à la différence de l’orange, ses tissus n’ont pas éclaté sous la pression de la main !

Animal colonial, l’éponge qui, longtemps éloignée de son milieu marin peut, une nouvelle fois immergée, revivre dans son biotope naturel jusqu’à 15000 ans !

Mathusalem peut aller se rhabiller…

Le baptême aussi passe l’éponge sur le péché originel, ouvrant ainsi, pour le pécheur à l’âme flagellée, la perspective d’une vie éternelle.

Avant de devenir un dieu immortel, et une divinité triste, on dit de Glaucos qu’il aurait été le premier pêcheur d’éponges .

Glauque homme, à la vision rétrécie, toi qui vas dans les profondeurs chercher ce qui t’absorbe quand, à la surface, tout se donne à l’oeil dans la brillante clarté.

La mésoglée, c’est la tunique translucide de l’éponge, cette gélatine extracellulaire dans laquelle se développe l’oeuf qui deviendra ensuite une larve nageuse recouverte de flagelles avant de se fixer sur un support pour entamer sa carrière d’éponge.

Ombrelle de la méduse, la mésoglée fait écho, musicalement, à la canopée, ce cou de girafe de la forêt qui va chercher jusqu’aux nuages la lumière qui l’inonde.

L’une est dans les abîmes, l’autre dans les cimes à éponger, feuille à feuille, le soleil qui goutte.

Si l’éponge est un animal, quelle est sa sensibilité ? Souffre-t-elle quand on la presse de rendre son jus ?

Trop élastique, on ne la mange pas.

Un éponge dépressive qui n’a plus envie d’exprimer les larmes qu’elle retient, qui reste au roc, à son support, dans ses bas-fonds.

L’éponge pilote de son peu de vérité, à quai.

A part l’homme, elle n’ a pas de prédateur.

Réaumur, au 18° siècle, prétendait expliquer les phénomènes atmosphériques par la structure spongieuse de l’air ! Il disait que les nuages étaient des éponges volantes qui aspiraient l’eau au dessus des mers et qui, pressés les uns contre les autres par le vent, la rendaient sur terre sous forme de précipitations…

Les nuages, éponges volantes, que le ciel chagrin, à la fin, froisse .

La petite éponge de l’école primaire dans sa boîte en plastique translucide : les traînées blanchâtres après le passage du minuscule animal industriel, soucieux d’effacer les traces de la craie, résidus de nuages sur le ciel noir de l’ardoise.

Les éponges, tapies au sol des fonds marins, ne manquent pas de retenue: sans elles, les océans déborderaient.

Inondations, tempêtes, tsunamis : l’éponge, dans  sa rage de l’expression.

Quand on utilise une image familière –l‘éponge- pour expliquer un phénomène physique complexe, l’espace, par exemple, on se heurte, toujours à ce que Bachelard appelle : le mécanisme de l’obstacle verbal.

Ainsi, prendre l’image de l’éponge pour caractériser l’espace peut conduire, assez vite à proclamer, dans l’oubli de la comparaison, que l’espace est véritablement une éponge, donnant ainsi à l’imaginaire, à l’effet de style, au « comme », une dimension de réalité, une propriété que posséderaient réellement les corps, à savoir : la spongiosité.

L’espace n’est plus alors comme une éponge mais est une éponge.

Il est toujours dangereux de prendre l’explication primaire que donne la familiarité de l’image pour une explication définitive. En effet, les comparaisons suggèrent des explications, mais elles ne permettent d’en formaliser aucune .

Voilà pourquoi Bachelard dit que la métaphysique de l’espace de Descartes est une métaphysique de l’éponge !

Par contre, pas d’éponge à portée de main d’Einstein pour exprimer sa théorie de la relativité !

Sa fameuse équation sur l’équivalence entre la masse et l’énergie ne prend pas l’eau et rejette à des années-lumière la vertu cartésienne de l’éponge comme métaphore explicative à tout crin.

Cependant, il ne faut pas jeter trop vite l’éponge avec l’eau du bain, car selon l’astrophysique contemporaine, et n’en déplaise à Bachelard, l’espace-temps semble bien avoir la plasticité de l’éponge dans sa courbure.

Les galaxies seraient disposées dans l’espace sur le modèle d’une géométrie spongieuse, sorte de toile cosmique dans laquelle de grands amas d’étoiles seraient reliés par de fantastiques chaînes filamentaires sur plus d’un milliard d’années-lumière de longueur, constituant ainsi les plus grandes structures de l’univers.

Flagelles galactiques reliant des amas d’étoiles, l’univers, cette éponge sidérale que ne fixe aucun support.

La Voie lactée, avec ses trois milliards d’étoiles : à peine une tête d’épingle !

Ainsi, Descartes, ce bretteur, n’aurait pas dégainé en vain avec son éponge passe partout !

Selon le Quatrième Evangile, la dernière, c’est encore l’éponge pour accompagner la mort du dieu sur son gibet :

« Un vase était là, plein de vinaigre. Une éponge imbibée de vinaigre fut fixée à une branche d’hysope et on l’approcha de sa bouche. Quand Jésus eut pris le vinaigre, il dit : tout est accompli, il baissa la tête et remit son esprit . »

Petit flagelle ensanglanté sur son support en bois, le Créateur, amer, jette, à la fin, l’éponge qu’il a lui-même produite : son Univers en majesté !