Conversion

Actes des Apôtres, 9

« Il faisait route et approchait de Damas quand soudain une lumière venue du ciel l’enveloppa de sa clarté.Tombant à terre de son cheval, il entendit une voix qui lui disait : « Saoul, Saoul, pourquoi me persécutes -tu ?- « Qui es-tu, Seigneur ? »  « Je suis Jésus que tu persécutes . Mais relève toi, entre dans la ville et l’on te dira ce que tu dois faire »…

Saul se releva de terre mais quoiqu’il eût les yeux ouverts , il ne voyait rien. On le conduisit par la main pour le faire entrer à Damas.

Trois jours durant il resta sans voir…

Il passa quelques jours avec les disciples à Damas et aussitôt il se mit à prêcher Jésus dans les synagogues, proclamant qu’il est le Fils de Dieu. Tous ceux qui l’entendaient étaient stupéfaits et disaient : » « N’est-ce pas là celui qui, à Jérusalem, s’acharnait sur ceux qui invoquent ce nom et n’est-il pas venu ici tout exprès pour les amener enchaînés aux grands prêtres ?… »

Entendant une voix venue du ciel et aveuglé par un éclair, Paul de Tarse, le Saoul du récit biblique, tombe de cheval alors qu’il est en mission pour emprisonner des disciples de la jeune secte chrétienne et perd, temporairement, la vue.

Conversion, dit le texte, conversion brutale, le fervent prosélyte du judaïsme, retournant casaque, devient, sous l’effet d’une révélation divine, l’ardent défenseur de ses ennemis jurés de la veille…

Ce n’est peut-être, après tout, qu’une atteinte neurologique, la clarté venue du ciel, qui l’aveugle, pouvant être identifiée au halo blanc qui accompagne une crise d’épilepsie touchant le lobe occipital du cerveau …

Mais gardons le terme de conversion et plongeons le dans le chaudron freudien….

Pour Freud, conversion signifie qu’une énergie libidinale se détache d’une représentation mentale, se modifie, se convertit au niveau du corps.

C’est un classique des mécanismes de défense de l’hystérie. En 1910, il écrit un article : « Le trouble psychogène de la vision » dans lequel il indique que les aveugles , par hystérie, ne sont aveugles que pour la conscience : dans l’inconscient, ils sont voyants.

Autrement dit, quelque chose qui, sur le plan sexuel , a cherché consciemment à se satisfaire mais s’est heurté à la censure du sur-moi, devient, par culpabilité, tellement insupportable pour le moi que cette représentation n’est plus investie mais déplacée et convertie sur un organe du corps qui reste cependant en lien avec cette représentation maintenant refoulée.

Et Freud d’indiquer que, lors de l’apparition d’un trouble de la vision , d’une cécité temporaire, « c’est comme si s’élevait dans l’individu une voix qui disait : puisque tu voulais user de ton organe de la vision pour un mauvais plaisir des sens, c’est bien fait pour toi, maintenant tu ne vois plus du tout ! »

Par un télescopage historique et la magie de l’anachronisme, pourquoi ne pas imaginer Paul de Tarse, caracolant sur sa bête, avec, en tête, dans une sorte de rêve éveillé, la vision de la belle Lady Godiva, histoire que Freud se plaît à rappeler dans son article, pour illustrer le mécanisme de la conversion ?

Au XI° siècle en Angleterre, Lady Godiva est la très belle épouse de Léofric, seigneur de Coventry qui, pour financer ses guerres, harcèle de taxes ses sujets. Sensible aux conditions difficiles d’existence des habitants de Coventry, Lady Godiva plaide régulièrement auprès de son époux pour une réduction d’impôts. En vain.

Par ailleurs , si elle est très belle, elle est également fort prude, la dame ne se livrant aux ardeurs de son mari que dans l’obscurité et jamais entièrement déshabillée .

Exaspéré par les demandes incessantes de sa femme, il lui fait comprendre qu’il ne réduira les impôts qu’à la condition qu’elle traverse- nue et à cheval- la ville de Coventry…

Il pense ainsi la réduire au silence tant sa crainte de la nudité est importante…

Contre toute attente,elle le prend au mot et demande aux habitants de Coventry de rester chez eux lors de son passage dans la ville pour que personne ne puisse la voir nue . Toute personne qui enfreindrait cet interdit serait sévèrement punie.

Ainsi , vêtue seulement des ses longs cheveux qui cachent sa poitrine, Lady Godiva traverse, nue et à dos de cheval, la ville.

On dit que seul un tailleur, du nom de Peeping Tom, osa transgresser l’interdit .

Il devint aveugle sur le champ et pour le reste de ses jours…

Un homme à cheval, dans la mosaïque de ses fantasmes, rêve d’une femme nue à cheval…

La conversion de Paul de Tarse, frappé de cécité sur le chemin de Damas, aurait-elle alors plus à voir avec la punition prononcée par un Sur-Moi féroce , tonnant du Ciel, contre la satisfaction libidinale de l’apôtre, qu’avec la conversion religieuse dans l’abandon du judaïsme pour le ralliement au christianisme ?

N’est-ce pas , d’ailleurs, le même Paul, en hystérique, qui, dans son Epître aux Galates, proclamera, plus tard, que désormais, grâce au baptême, il n’y a plus ni juif ni grec, ni esclave, ni homme libre, ni homme ni femme ,car tous ne font plus qu’un dans le Christ, refoulant ainsi la seule question qui taraude l’hystérique , à savoir le mystère de son identité sexuelle : suis-je un homme ou une femme ?

Conversion à l’oeil, pour un disciple zèlè, à cheval sur ses principes mais un peu juste sur la conduite de ses intérêts pulsionnels .

Sa Marie

On comprend que Jésus ne suive pas les recommandations des scribes et des pharisiens qui, lui présentant une femme adultère, lui demande, si en bon juif, il approuve la Loi de Moïse qui ordonne de lapider les femmes coupables d’une telle faute …

Fils d’une mère célibataire, Marie, et élevé par Joseph, un père adoptif qui n’est pas son géniteur, comment aurait-il pu jeter la pierre à une telle femme ?

Aux canaris

Chez les oiseaux chanteurs , le canari domestique est un virtuose, les mâles les plus attractifs pour les femelles , étant ceux capables de déployer des signaux honnêtes, soient des chants très difficiles à contrefaire pour des mâles moins doués pour la vocalisation.

Pas de faussaires (ou de faux airs) chez le canari soucieux de séduire sa belle.

Les femelles ont une prédilection marquée pour une structure particulière du chant du mâle, qu’on appelle la séquence A, ou plus joliment , la phrase sexy…

Seuls , bien évidemment , les virtuoses y arrivent. Même avec une belle plume, n’est pas Proust qui veut.

Pour écrire une telle phrase, une telle lettre d’amour, il faut être capables de réunir cinq conditions.

D’abord,il faut soutenir un tempo syllabique élevé : 15 syllabes complexes par seconde, plus de 30 notes par minute…

Ensuite, une ouverture fréquentielle large (4khz) qui témoigne du dégagement, par alternance, des deux bronches de la syrinx, l’organe du chant de l’oiseau : la droite, pour les fréquences élevées, la gauche, pour les basses.

L’inclusion, impérative, dans la syllabe complexe, d’éléments présentant des fréquences basses.

La complexité syllabique également car chaque note de la syllabe, étant produite par une bronche différente, il faut utiliser , par une alternance très rapide, les deux bronches de la syrinx.

Enfin, la capacité de maintenir le plus longtemps possible ce tempo syllabique…

A cela , il faut ajouter que les deux hémisphères cérébraux, impliqués dans cette performance, doivent coordonner leur activité, le canari domestique devenant une sorte de jongleur asynchrone, lançant à toute vitesse, bronche gauche, bronche droite, ses trilles vers le ciel…

Comment, pour une belle à plumes, résister à une telle prouesse ?

La femelle canari n’en peut mais qui, par ses vocalisations en retour, les mouvements de sa tête et de sa queue, les vibrations de ses ailes, va alors donner son assentiment au virtuose du chant pour le plus grand bonheur de l’espèce, vérifiant l’observation de Darwin qui affirme que « La Nature ne s’occupe aucunement des apparences à moins que l’apparence n’ait quelque utilité pour les êtres vivants. »

Pour autant,on ne laisse pas au large les canaris quand on examine un peu le chant de l’homme , ce drôle d’oiseau domestique qui, lui aussi, doit donner de la voix et y aller de ses signaux honnêtes,de sa phrase sexy, pour charmer sa compagne et assurer ainsi sa descendance.

Schopenhauer ne s’y est pas trompé qui assure, sans broncher, que l’amour n’est qu’une ruse utilisée par la poussée aveugle et irrésistible du Vouloir-Vivre, afin d’assurer la reproduction et la perpétuation de l’espèce humaine, tromperie sans laquelle l’être parlant aurait vite baissé les bras, effaré par une existence de souffrance et d’ennui dans laquelle chacun finit, après avoir fait naufrage, par rentrer au port avec son vaisseau désemparé .

Mais plutôt que de continuer à étriller l’homme, ce porte-plume peu inspiré dans l’exécution de sa phrase sexy, il convient peut-être de terminer sur une note musicale, celle exprimée par Rousseau dans son Essai sur l’origine des langues.

Pour Jean-Jacques, en effet, les langues, avant d’être une algèbre, ont d’abord été une musique, les premiers hommes, à l’instar des canaris domestiques, laissant libre cours à leurs passions dans une parole au plus près des sons :

« Pour émouvoir un jeune coeur, la nature dicte des accents, des cris, des plaintes.Voilà les premiers mots inventés , et voilà pourquoi les premières langues furent chantantes et passionnées avant d’être simples et méthodiques »

Aux canaris, il n’est pas donné de vocaliser en espagnol, mais, de leurs petites bronches, gonflées comme des outres, s’échappe, à la vitesse de la lumière,une cascade de phrases sexy, ruisselant aux oreilles de leurs partenaires, langue rare et unique de signaux honnêtes.

Faire genre

Chez les goélands, on peut trouver des femelles qui forment des couples de lesbiennes et quand l’une d’entre elles va copuler avec un mâle, elle ne va installer aucun lien durable avec lui : une fois, leurs ovules fécondés, elles vont nidifier ensemble et élever leurs petits sans aucune aide extérieure.

Même chose chez les cygnes noirs qui peuvent former un couple gay après avoir temporairement honoré une femelle et l’avoir fertilisée. Quand elle a pondu ses œufs, ils la chassent pour s’occuper, seuls et avec succès, des jeunes oiseaux.

Pas de Procréation Médicalement Assistée, encore, pour les couples de goélandes qui, par répugnance, auraient résisté aux ardeurs des mâles et seraient restées stériles…

Pas de Gestation Pour Autrui, encore pour les cygnes noirs, qui certainement, au nom de l’égalité des sexes, vont manifester bruyamment leurs désir de progéniture au cas où une femelle récalcitrante aurait baissé pavillon devant leur peu d’enthousiasme à engendrer avec la gente féminine

Où pourraient donc, chez ces palmipèdes, nicher des lois de bioéthique, qui d’un coup de plume, conforteraient et leur orientation sexuelle et leur désir de procréation en cas de défaillance  des seuls géniteurs autorisés mis en service par la Nature ?