Le chagrin de Descartes

René Descartes avait une fille, Francine,

Qui est morte, à cinq ans , de la scarlatine.

 

La mère de l’enfant, Hélène Jans, sa femme,

était la servante d’un libraire d’Amsterdam.

 

Sur la page de garde d’un livre, à la page quatre,

il note  la date de sa conception: 15 octobre 1634.

 

Ce ne fut pas pour lui chose ordinaire et banale

d’être le père d’une petite emportée par le mal.

 

A l’époque, il écrivait un traité sur l’optique,

un livre au nom étrange et bizarre: La Dioptrique.

 

Il travaillait aussi , avec soin, son Discours de la Méthode

pour trouver la vérité que, sans cesse, le doute  érode .

 

La médecine aussi est au nombre de  ses préoccupations

et , chaque jour, pour étudier l’anatomie et ses questions,

 

Il assiste à l’abattage des bêtes chez le boucher

pour emporter chez lui des  pièces à disséquer.

 

Et bientôt il pratiquera l’ouverture d’animaux vivants

pour suivre dans leurs veines le cheminement du sang.

 

Avec Francine, il a perçu la vanité et le peu des choses abstraites.

C’est la vie qu’il fouille de ses mains dans les entrailles des bêtes.

 

Devant le corps de la petite, maintenant tout couvert de pourpre,

lui, qui doute, pense et sait, chaque fois qu’il pense , qu’il existe,

lui, le philosophe, face à la mort sans nom, à la mort malpropre

pleurant toutes les larmes de son corps , s’effondre dans le triste.

 

 

 

 

Bâton

Un jour, l’un des gardes du roi Louis XI, souverain peu soigné de sa personne, aperçut un pou sur l’habit du prince. Il s’en saisit et le jeta sans qu’on pût remarquer ce que c’était. A la demande du monarque le pressant de lui révéler la nature de cette chose, il finit par lui dire que c’était un pou ! Louis XI, alors, de lui répondre :

« C’est une preuve que je suis un homme ! »Et il donna quarante écus à ce serviteur honnête et discret.

Un officier,  alléché par l’idée de la récompense, s’approcha à son tour et fit semblant d’ôter quelque chose sur l’habit du roi.

-Qu’est-ce, dit le roi ?

-Une puce, répondit l’officier.

A ces mots, le roi se mit en colère et s’exclama :

« Misérable ! Tu me prends pour un chien ! »

Et au lieu des quarante écus, il reçut quarante coups de bâton.

S’il avait eu la puce à l’oreille, cet officier aurait su qu’on ne chatouille pas innocemment le double corps du roi ! S’il est vrai que le roi, comme tout un chacun, est un homme, mortel, qui souffre, doute et se trompe parfois, il incarne aussi le corps politique et immortel, celui de la communauté constituée par le royaume . Cette double nature du corps du roi, à la fois humaine et symbolique, est illustrée par l’adage : « Le roi est mort, vive le roi » !

En l’occurrence, Louis XI, excité comme un pou, semble oublier qu’il est aussi un corps abstrait, hermétique à tout parasite !

Lully, lors de la répétition du Te Deum qu’il devait jouer pour la guérison du roi Louis XIV, se servait, pour conduire l’orchestre, d’un bâton de direction, lourde canne à gros pommeau dont il frappait le sol pour mesurer la cadence.

N’arrivant pas à obtenir de ses musiciens la performance attendue, il s’emporta soudain et, de colère, se frappa violemment un orteil au lieu de frapper le sol !

La blessure s’étant infectée, la gangrène le gagna. Lully refusa qu’on lui coupât la jambe car il était danseur.

Il mourut le 22 mars 1687.

Retour de bâton !

C’est cher payer la note que vouloir, à tout prix, toucher le sol !

Thalassa! Thalassa!

La Perse étant en proie à une guerre civile des plus violentes entre les deux frères, Artaxerxès II et Cyrus le Jeune, ce dernier est défait en 401 avant J.-C et meurt dans la bataille de Counaxa . Les Dix Mille mercenaires grecs qui avaient combattu pour lui sont contraints à la retraite. A 2500 kms de leur patrie, sans armes, sans nourriture, il sont dans le plus grand désarroi. Xénophon prend alors la tête de cette armée en fuite qu’il conduit, à marche forcée, pendant huit mois, dans les sables de la Mésopotamie, le long du Tigre jusqu’à la Mer Noire. En plus de leur déroute, ces soldats humiliés durent affronter les peuplades féroces des montagne de Cappadoce et d’Anatolie, lutter contre la faim et le déchaînement des forces naturelles. Quand, enfin, arrivés au Pont–Euxin, ils aperçurent la Mer Egée , ils tombèrent à genoux en s’écriant : « Thalassa ! Thalassa ! La Mer ! La Mer ! » et les bras levés au ciel, ils remercièrent les dieux de les avoir aidés à survivre à un tel périple !

Le petit Raphaël, loin de toute guerre fratricide et de toute lutte intestine, est pourtant à sa façon, l’un de ces mercenaires avides de retrouver sa patrie d’origine ! Il suffit de le voir, sur son char à roulettes, les bras largement ouverts, s’exclamer à pleins poumons devant l’immense étendue d’eau qui s’offre à sa vue quand il arrive à la plage des Chevrets : « La Mer ! La Mer ! »

Sandor Férenczi, dans son ouvrage, bien nommé, Thalassa, croit observer une analogie entre l’océan et le corps maternel, la sexualité humaine, n’étant, à ses yeux, qu’une vaste régression « thalassale » !

Le liquide amniotique, avec l’embryon-poisson, serait, selon lui, une image de l’océan, ancêtre de toutes les mères, introjecté dans l’utérus…

Sentiment océanique, nostalgie des origines…

Ainsi court à sa matrie d’origine le petit Raphaël, les bras levés en signe de victoire et, à la bouche, l’exclamation extatique des Dix Mille : « La Mer ! La Mer !

Glotte préhistorique

Dans la glotte préhistorique de ma mère, ombre tremblante, je m’essaie au peu de lumière d’une parole du crépuscule. Ainsi, du monde, on ne peut dire que les mots d’elle, tissu serré, soi, dans le goulet de sa langue. Je suis à la lie du sujet, pris dans le discours étouffé d’une voix des tranchées, voix si peu arrimée aux filins du symbole.

Parler ne dit que le sexe qui coupe entre deux mots la jouissance de vivre encore un peu de temps. Mais mourir va au silence garer pour toujours les mots empruntés. Leur étant loué, je vis avec eux une vie d’obligé. L’expérience ne les touche pas. Les lèvres des siècles sont pour eux un velours d’officine. Toujours sur le qui vive dans le palais, les mots-valets attendent l’ordre de la jaculation.

On le voit aux gauches mots de son désir, celui qui parle ne peut chercher avec la langue ce qui, à l’origine, lui a été soustrait par la langue. La mère parle, et , à ce titre, enfile le jeune vivant dans le bas de contention de sa langue. Des cris, des borborygmes et du soupir, elle lui suppose un savoir et lui répond. D’elle, il sera fait aux mots.

Bête sur ses brisées, je parle à l’origine dans le flux moléculaire de sa voix. Je viens autant d’elle et de ses eaux que, partant, de ses cordes jouissantes. Sussuré ou, dans sa gorge, vomi, voué au crachat ou à la volupté de sa langue. Elle est aussi silence, sable saisi à la mer, et les traits tombés de son désir appellent mon recouvrement.

Comme à l’oubli d’une gare, le mot me cherche à son train et, la nuit, m’efface. L’effort de dire hors sa voix laisse au rêve les traces des animaux muets dont le sang est l’incarnat. Repris pour un bref repos dans les limbes de son non-dit, je laisse aux images le travail du bruit. La nuit est celle de la nuit d’origine, utérine cascade du cri sur ses vocales