Route, dur homme

Dans le saint désert de Port-Royal des Champs où palpitait encore, avec une force austère, la vie fervente d’un grand rêve, les Solitaires défendaient l’Augustinus, ouvrage de l’évêque Jansénius que Rome avait déclaré hérétique.

Le 31 mai 1653, le pape Innocent X condamnait Cinq propositions du livre, considérées comme blasphématoires, impies et injurieuses à la miséricorde divine.

Les quatre premières soutenaient que la Grâce efficace est indispensable pour être sauvé et, qu’au surplus, Dieu ne donne pas à tous la Grâce suffisante pour obtenir le Salut. La cinquième affirmait que le Christ n’est pas mort pour tous, que seuls quelques élus échapperaient à la damnation éternelle.

Racine réclama une tombe dans le cimetière des Champs, parmi les Solitaires.

Pascal les défendit avec fougue dans ses Provinciales, attaquant les Jésuites qui mettent des coussins sous les coudes des pécheurs, faisant du christianisme une religion obligeante et accommodante le scandale de la Croix est supprimé

Entre le don gratuit de la grâce divine, la prédestination, le libre-arbitre : que choisir pour son salut ou sa damnation ?

Avec la grâce efficace et suffisante du vent, les Solitaires de la Route du Rhum, nouveaux jansénistes des mers, chez qui palpite encore la vie fervente d’un grand rêve, ont fait le choix, eux, de la liberté.

Pas nécessairement prédestinés à l’avarie, à la chute originale, à la noyade, pensent-ils, sur leurs machines à vent.

Et, avec la grâce de Dieu à pleins seaux, le paradis des îles, en bout de course.

Hérésie, cette course, pour les petits jésuites des quais,  dévots adeptes de l’accommodation à la religion du principe de sécurité : pas de vagues, surtout pas de vagues, dans une vie d’eaux dormantes .

Sur le pont de L’Augustinus ,- catamaran sponsorisé par Saint-Cyran, Antoine Arnault et Pasquier Quesnel, tous fervents partisans d’une théologie de l’extrême-, Blaise Pascal en skipper.

Il ne faut pas être un Christ aux bras étroits pour hisser les voiles 

Le mât immense se dresse vers les cieux, scandale de la Croix, miroir des souffrances du navigateur solitaire, sans lesquelles, il n’est pas d’élu.

Ni de vainqueur dans la religion du vent.

Une traversée, par la douleur, du sombre hiver de la culpabilité à l’éclat étincelant de la rémission des Antilles . Point à pitre, mais à sévère: c’est pas un clown, le solitaire.

Janséniste à ses nœuds, ses cordes et à ses chaînes, ses cilices sont ses voiles

Il est dans son élément, la mortification, celui qui, dit-on, se bat contre les éléments

La Route, dur homme.

Vers, mètre, peinture

Produire de la métaphore au mètre tient lieu de pensée au poète du dimanche qui se met au vers comme d’autres, inspirés, au tarot ou à la peinture sur soie.

Sonore

 Cet homme rend le son visible !

Mot de Napoléon découvrant, avec enthousiasme, l’expérience du physicien Friedrich Chladni au début du XIX siècle.

En saupoudrant de sable fin une plaque de cuivre puis en la faisant vibrer à l’aide d’un archet, le scientifique allemand obtient, en effet, d’étranges dessins, les ondes sonores produisant des figures géométriques différentes selon l’intensité de la vibration imposée à la plaque.

Nietzsche se référera à cette expérience quand il voudra montrer l’impossibilité, pour l’homme, d’avoir accès à la  connaissance de la réalité à partir du langage.

Selon lui, en effet, le mot n’est rien d’autre que « la transposition sonore d’une excitation nerveuse », laquelle excitation sera d’abord convertie en une image mentale puis ensuite transformée en un son articulé.

Ce double processus de fabrication du mot interdit, d’emblée, une quelconque adéquation entre le mot et son référent extérieur, la sensation éprouvée initialement au contact du réel ne pouvant correspondre au balbutiement sonore qui tente alors d’en rendre compte.

La rose est une rose est une rose est une rose, sans doute, mais l’épine est déjà dans la langue, qui, un peu au parfum du réel, il est vrai, ne dira cependant jamais l’énigme de cette fleur, totalement absente du bouquet de l’interprétation sonore qui l’enclôt.

Mallarmé, d’une main qui se voudrait d’initié, s’use au vers sibyllin quand l’obscur, le caché est d’emblée dans le maigre alphabet -inanité sonore– qu’il applique, impuissant, au  monde, poème, en soi, à jamais hermétique. 

Le concept « feuille », mot unique pour toutes les feuilles du monde, alors, qu’idéalement, il faudrait autant de mots que de feuilles et même de mots différents pour désigner les transformations multiples d’une même feuille au fil des jours !… L’arbre de la désignation, de l’identité générale, cache la forêt des feuilles.

Autant dire que devant le foisonnement et la luxuriance du réel, le langage cherche, par le concept, à identifier du non-identique pour dominer le chaos de l’apparence, mettre de l’ordre sinon dans le monde, du moins dans la pensée qui s’y colle.

La « Feuille », pour les représenter toutes, une fois pour toutes, ces feuilles, et qu’on soit tranquille avec ça…

Et pourtant, nommer les choses ne nous apprend rien d’elles.

Le réel reste dur de la feuille.

Illusoire de penser connaître quelque chose des choses en les nommant.

En révélant la dimension métaphorique, puis conceptuelle, du mot, c’est l’accès à la vérité des choses que Nietzsche interdit: connaître, c’est toujours interpréter. Jamais d’adéquation entre la pensée et le réel.

Pauvre Thomas d’Aquin avec sa définition de la vérité  comme correspondance entre langage et réalité: aedequatio rei et intellectus !

L’airain de la Scolastique, brisé par le marteau de Zarathoustra !

Ainsi, la connaissance des choses que peuvent donner les mots ressemble à celle qu’un sourd peut avoir du son en examinant les dessins tracés dans le sable par les vibrations sonores sur une plaque de cuivre. Autant dire qu’il n’aura jamais ni l’expérience ni l’idée d’un son : il pourra seulement en saisir une transposition dans un autre registre sensoriel, celui de la vue.

Sourds au monde, les mots, dont pourtant, sans cesse en soi le sens sourd.

Les mots, cuivres dans les oreilles, vibrations sonores à desseins multiples, arabesques verbales promises à la dispersion du sable…

S’il l’avait connu, le vaincu de Waterloo aurait pu dire de Nietzsche :

« Cet homme rend le son risible ! »… quand il s’agit de saisir l’essence des choses!!

L’art de la baudruche

Une toile du street-artiste Bansky, représentant une petite fille tenant au bout d’une longue ficelle un ballon rouge, en forme de coeur, s’est en partie auto-détruite à l’issue d’une vente aux enchères chez Sotheby’s à Londres.

A peine le marteau était-il tombé sur la table pour signifier l’adjudication et la vente de l ‘oeuvre à 1, 2 milllion d’euros qu’une alarme, provenant du tableau, s’est mise à retentir tandis qu’une broyeuse à papier, dissimulée dans le cadre, lacérait et broyait l’image de l’enfant, ne laissant, sous les yeux médusés du public, qu’un quart de toile disponible pour un ballon, au coeur perdu, désormais erratique dans un ciel orphelin !

La main refermée sur la grosse ficelle du marché de l’art, la fillette actionne sa ceinture d’explosifs et se volatilise  dans le ciel factice d’une toile de pur papier-monnaie.

Explosion en plein vol de la « valeur » de l’argent, cette supercherie, visible et perceptible, de l’abstraction qui préside à l’échange des marchandises !

Magnifique illustration ,in situ, du fétichisme de la marchandise, analysé par Marx dans le Capital ! En effet, de même que les peuples primitifs vénèrent leurs idoles en ignorant que les qualités divines qu’ils leur reconnaissent  ne sont que le résultat de leur propre création projective, le marché de l’art sacralise un « objet artistique » en faisant croire que sa « valeur », extraordinaire, lui appartient en propre, alors que cette prétendue propriété , cette « valeur » n’est que le résultat d’une opération comptable, fondée sur le calcul d’une rentabilité maximale, au profit de financiers, qui, faute de génie artistique, s’achètent le talent qui, par nature, leur fait défaut. Marx le dit magnifiquement:

« Je suis laid mais je peux m’acheter la plus belle femme, donc je ne suis pas laid car l’effet de la laideur, sa force repoussante est anéantie par l’argent. Je suis sans esprit mais l’argent est l’esprit réel de toutes choses: comment son possesseur pourrait-il ne pas avoir d’esprit? L’universalité de la qualité de l’argent est la toute puissance de son essence. » 

On peut continuer à gloser: je suis sans talent mais je peux m’acheter les toiles les plus chères, donc je suis un génie créatif car ma médiocrité personnelle est anéantie par l’argent.

C’est l’échelle de valeurs de l’économie marchande qui donne à l’échelle, réelle, sa valeur: pas la qualité intrinsèque du bois ni celle du travail de l’artisan, ni son talent créateur..

C’est cette imposture fétichiste que le dispositif de destruction installé dans le tableau de Bansky dévoile: la toile se déballonne, ce dessin ne vaut rien et surtout pas  cette somme astronomique qu’un nanti est prêt à débourser pour compenser un sentiment abyssal d’insuffisance personnelle.

Bonne affaire , au demeurant, pour l’acheteur de « Girl with balloon », le tableau broyé prenant une « valeur » inestimable, comme prototype du meilleur canular organisé sur le marché de l’art, depuis, en son temps, celui de Marcel Duchamp avec son Urinoir  !