On s’incline

Tout est achevé et, inclinant la tête, il rendit l’âme. Le Christ commence par incliner la tête avant de mourir alors que d‘ordinaire, c’est l’inverse qui est attendu ! Il était inconcevable, sans doute, que Dieu fût à la merci de la chair comme le commun des mortels. Le Verbe, haut perché sur sa croix en appelle au Père et n’en rencontre que la muette absence. La libido moriendi s’empare alors du Fils qui prétend que personne ne peut lui enlever la vie qu’il a le pouvoir de déposer ou de reprendre à sa guise. Si Dieu est cause de soi, le Christ alors est mort volontairement car la violence faite à son corps n’a pu le dominer que dans la mesure où il l’a voulu lui-même. Dans la théologie baroque de John Donne, la mort du Christ est le suicide modèle d’un Dieu qui édifie l’univers pour y planter son propre gibet ! Ainsi, la mort même doit marcher au pas du pendu.

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Chambord

Dans l’escalier, à double révolution, du château de Chambord, on se croise toujours sans se rencontrer jamais. C’est, dans la blancheur du tuffeau, la métaphore pétrifiée du credo lacanien : il n’y a pas de rapport sexuel. Et si, tel un oiseau de proie, l’ombre de Léonard de Vinci plane sur le nom de l’architecte qui creusa ce puits de lumière dont les deux rampes semblent n’en former qu’une comme les deux faces d’un ruban de Moëbius – monter dans un sens, descendre dans l’autre sans repasser au même endroit, par un chemin entièrement différent mais parfaitement identique-, cette ombre n’est pas sans rappeler celle du vautour que l’artiste et savant italien évoque, étrangement dans ses écrits scientifiques, à l’occasion d’un souvenir d’enfance : « Un de mes premiers souvenirs d’enfance est, qu’étant encore au berceau, un vautour vint à moi, m’ouvrit la bouche avec sa queue et , plusieurs fois, me frappa avec cette queue entre les lèvres. » Fantasme de fellation, dit Freud, souvenir-écran des jouissances de la tétée et des baisers passionnés d’une mère sur la bouche d’un enfant, privé de père et laissé à la toute puissance du désir maternel. Dans le livre que le maître viennois consacre à la double nature de Léonard, aussi bien sur le néant de sa vie sexuelle et sentimentale que sur sa capacité à être, à la fois, savant et artiste, ce souvenir des premières années tient lieu d’axe fondateur de l’édifice psychique du peintre de la Joconde, comme l’escalier à double révolution, de pivot central, pour le château de Chambord. Le dôme, en majesté, qui clôt ces marches vers l’azur et donne au lys qui le coiffe la végétale éternité de la pierre, c’est, à l’horizon, la mère, dans la rondeur minérale du sein.

On se signe

Dans le conte d’Andersen,« Les Cygnes Sauvages », l’héroïne, la jeune princesse Elisa va tenter de redonner forme humaine à ses 11 frères que sa méchante belle-mère a transformés en cygnes.

Parole magique, sort , qui délie, sépare les onze princes de leur nature humaine pour les métamorphoser en oiseaux.

Ames, maintenant détachée des corps

Bel oiseau, cependant, que le cygne, la marâtre n’ayant pu, malgré ses pouvoirs, mettre toute la méchanceté souhaitée dans sa volonté de changement.

Elle n’a pu les transformer en rampants, bêtes au groin, affairées au sol et grognant, par exemple.

Non, pas toute la noirceur souhaitée.

Ce sont tous des oiseaux de haut vol, des cygnes, symboles d’Appolon, beauté et élévation , tout à la fois.

Mais ils on perdu figure humaine et sont réduits au silence.

« Envolez-vous, mais sans voix », dit le conte

C’est à Elisa de renouer le lien rompu par la méchante, de redonner à ses frères l’humanité dont ils sont maintenant privés 

Comme, dans la magie, – le même produisant du même-, c’est par la parole que la jeune princesse devrait annuler le maléfice initial

Mais Elisa est une figure du silence, elle est celle, qui tout au long du conte , ne parle pas.

Elle est vouée au silence

Se taire: c’est la condition impérative si elle veut obtenir une nouvelle métamorphose, opérer un changement de signe, ramener ses frères à l’usage de la parole.

Pour rompre le charme initial, renouer ce qui a été dénoué, elle devra tresser un grand filet en écorce de saule et tisser onze armures à longues manches qu’elle jettera sur les onze cygnes capturés au préalable.

Onze armures en lin, obtenues pas les orties qu’elle aura foulées au pied.

Urticante vêture du silence rédempteur

La petite sœur, avec un filet sans voix , capture et libère les cygnes

Andersen , le luthérien : devant un tel miracle, on se signe..

Et avec Mallarmé, que fait-on ?

Faut-il , aussi , pour son Cygne, religieusement, se signer ?

Ce poème sans titre de 1885, volatile sous sa plume, objet translucide sur lequel le poète s’entête au signe .

« Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui… »

Sonnet, déjà , dès le départ, décapité, blancheur et givre au col.

Pas de titre. Rien là-haut sur la cascade des vers  qui va s’abattre sur le Cygne déjà figé en son givre.

Sommet de la poésie du 19° qui laisse Hugo à ses illusions révolutionnaires : il n’y a pas de « bel aujourd’hui » de journée de la liberté qui annonce des lendemains qui chantent.

« Va-t-il nous déchirer avec un coup d’aile ivre »

Le pressentait-il, cependant, cet horizon sans torche lumineuse, l’exilé de Guernesey qui écrivait :

« L’ombre est noire toujours, même tombant des cygnes. »

Ce Cygne, sonnet pétrifié, col tourné aussi contre Baudelaire, qui voudrait qu’un bel aujourd’hui, vierge et vivace, existât au moins dans l’Idéal :

«  Tout son col secouera cette blanche agonie »,

Mallarmé assure qu’il n’y a pas d’aujourd’hui, pas de moment distinguable d’un autre, pas de merveilleux nuages, pas de hors-monde inconnu vers lequel s’élever.

Le mort, toujours, dans le jour atone, saisit le vif.

Il pourra tenter de se pousser du col, le poète, pour secouer sa plume contre cette blanche agonie

« Mais non l’horreur du sol où le plumage est pris

Fantôme qu’ à ce lieu son pur éclat assigne,

Il s’immobilise au songe froid de mépris

Que vêt parmi l’exil inutile le Cygne. »

Ici, dans Cygne, pas de conte de fées, pas de petite princesse pour prendre dans ses lacs ces albatros aux ailes de géant- mais cloués au sol- pour les métamorphoser en Progrès, en Idéal ou en Livre pur.

Le champ du signe : des plumes, du papier et du vent.

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Ca ne peut plus sphère

Platon, dans son Banquet, imagine, qu’à l’origine, il y avait trois sexes, ronds comme les corps célestes dont ils étaient issus : des mâles, venant du soleil , des femelles, issues de la terre, et des androgynes, provenant de la lune.

De forme sphérique, avec quatre bras, quatre jambes, deux visages, deux appareils génitaux, non reproducteurs. Forts et orgueilleux, il menaçaient les dieux, en souhaitant comme eux, habiter les arrières-mondes des cieux.

Sphère, les dieux.

Pour les punir de leur arrogance et obtenir encore plus d’offrandes de leur part, Zeus alors décide de les couper en deux, doublant ainsi leur nombre tout en diminuant leur force.

C’est Apollon qui se charge de la besogne, tournant leur visage du côté de la coupure afin qu’ils n’oublient jamais leur culpabilité d’origine : avoir voulu être à l’égal des dieux.

Un petit air d’Eden avec la musique du serpent qui incite Eve à manger du fruit défendu :

« Vous ne mourrez pas ! Le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux… »

Du côté de l’Olympe, couple et coulpe font aussi la paire. 

Résultat des courses, les moitiés se cherchent désespérément pour rétablir l’unité première : les parties des femmes d’origine deviennent des femmes qui aiment les femmes. Les parties des hommes d’origine deviennent des hommes qui aiment les hommes. Et les parties des androgynes : des hommes qui aiment les femmes et des femmes qui aiment les hommes.

Ils se cherchent désespérément , se frottent, se collent mais ne peuvent s’unir, leurs organes génitaux, placés à l’arrière, n’étant pas disposés à la reproduction.

Ils se cherchent, ne pensent plus à boire, à manger, meurent.

La coulpe est pleine.

Pris de pitié devant un tel désespoir, Zeus décide de déplacer les organes sexuels vers l’avant du corps pour l’accouplement et la reproduction afin qu’ils trouvent du plaisir dans leurs étreintes et en tirent assez de force pour continuer à vivre.

Ainsi la sexualité n’est ni originelle ni naturelle mais un bricolage divin, bancal, après intervention chirurgicale pour compenser la perte de l’union première.

C’est la division de l’homme primitif en deux, l’hémisphère, qui a instauré la sexualité.

Et c’est à partir de la division de l’alliance première des contraires -l’androgyne- que la différence des sexes est apparue avec la reproduction possible.

Le désir, châtiment infligé par les dieux pour expier la faute originelle : avoir voulu quitter la condition humaine et, par orgueil, rejoindre celle de dieux .

Eros, c’est ce mouvement de l’âme qui pousse chaque moitié à réaliser l’union avec sa moitié perdue et, dans ce désir érotique, ce n’est pas la relation sexuelle qui est recherchée en tant que telle mais l’union primitive, la sphère.

Zeus, avec deux moitiés, fait deux uns

Dés lors impossible avec deux uns de faire un.

Lacan s’invite alors au Banquet et nous sert sur un plateau : il n’y a pas de rapport sexuel.

S’il y a, depuis la coupure d’Apollon, relation sexuelle possible entre les moitiés, il n’y a plus, selon la mathématique, rapport possible entre elles.

Ca ne peut plus sphère : l’addition des uns ne fait pas conjonction.

Et rosse, qui tire, à la diable, le couple dans sa charrette, cuir et lanières sur l’encolure du temps, s’en va, à pas comptés, délivrant encore pour tous les deux, les plaisirs dont ils rêvent, à moitié, dans les soubresauts d’un désir de sphère.

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Bouche de la…

Bouche de laA bouche, que veux-tu ? Avec abondance, profusion. Embrasser à bouche que veux-tu. S’emmêler les langues, fouillis reptilien dans l’obscurité des niches humides .

Que veut la femme ? se demande Freud. Enigme, pour lui, du continent noir.

Résoudre l’énigme peut être très dangereux.

Destin malheureux du prophète.

Voyons, à propos du fouillis reptilien, la figure de Tirésias

Avant d’être devin, ce dernier a été femme.

Pour avoir séparé deux serpents qui copulaient, Tirésias a été métamorphosé en femme. Puis , une deuxième fois, pour s’être de nouveau attaqué à un couple de reptiles, il est redevenu homme.

En raison de son passage par la féminité, il connaît donc l’expérience des deux sexes.

Un jour, Zeus discutait avec Héra sur la jouissance sexuelle. Le roi de l’Olympe soutenait que la femme avait plus de plaisir que l’homme lors de l’acte sexuel alors qu’Héra prétendait le contraire.

Le mieux était encore de demander l’avis d’un expert.

Tirésias, ayant connu les deux jouissances, était à même de donner raison à l’un ou à l’autre.

« S’il y avait dix parts de plaisir, la femme en jouirait de neuf et l’homme d’une seule : voilà la vérité. » dit Tirésias

Furieuse, Héra condamna Tirésias à la cécité et Zeus, vainqueur de la dispute, lui octroya le don de la divination.

Tirésias dut payer de la perte de la vue sa proclamation de la suprématie de la jouissance féminine sur celle de l’homme.

Il y gagna la prédisposition à la clairvoyance.

On le retrouve dans Oedipe Roi de Sophocle . C’est lui qui va révéler à Oedipe qu’il est le meurtrier de son propre père et le mari de sa propre mère.

Enquêteur acharné, Oedipe traque le meurtrier du roi Laios pour mettre fin à la peste qui sévit à Thèbes : peine collective pour la faute d’un seul.

Il ne sait pas que l’assassin qu’il poursuit, c’est lui-même et que le responsable de l’épidémie qui s’abat sur la cité, c’est encore lui.

Lacan, le devin Lacan , rejoint Tirésias quand il dit de la femme qu’elle peut connaître une jouissance supplémentaire, telle qu’on la voit s’exprimer, par exemple, dans les excès des mystiques.

Voir, ainsi, sur la statue du Bernin, le visage extatique de Sainte Thérèse, dans l’église St Marie de la Victoire, à Rome.

Autre version du destin du devin dans les Hymnes de Callimaque. 

Venu s’abreuver à l’eau d’une source, Tirésias ne se doute pas qu’une déesse y prend également son bain.

Il voit, alors, à l’improviste, et contre la volonté de la divinité, « les seins et le ventre d’Athéna »

Il la voit, sans le vouloir : ce n’est pas un voyeur. Ca lui tombe dessus.

Et il tombe aussitôt, de ce fait, sous le coup de la loi de Cronos : « Qui verra un immortel paiera cette vue d’un prix très lourd »

Il est, en effet, interdit de voir un être divin sans que celui-ci l’ait voulu.

Athéna, c’est la déesse vierge, qui a fait voeu de chasteté : le corps interdit par excellence.

Il doit donc être puni par la peine de l’aveuglement. Ayant vu le spectacle de la déesse nue, il est nécessaire, en termes d’échange, « qu’on lui prenne les yeux ».

La vie doit lui être rendue impossible car il a vu une chose impossible à voir.

Toutefois, Athéna lui accordera le don de divination, autre forme de la vue ainsi que l’octroi du bâton de cornouiller qui lui permettra de se déplacer, magiquement, comme en plein jour.

Elle lui purifiera aussi les oreilles de telle façon qu’il comprenne le langage des oiseaux. Et, sans doute aussi, celui des hommes. Il vivra également une vie plus longue, sur sept générations.

Avec les deux versions du mythe, Tirésias dit la force de la jouissance féminine et voit ce qui lui était interdit de voir: il y perd la vue, il y gagne en divination.

Pas besoin d’être devin pour s’apercevoir que  le nom de Tirésias lui est sorti du mot bouche et que, pensant naviguer aux marches du palais, il s’est hasardé sur le chemin de la divination et confronté au mystère de la jouissance sexuelle .

Fin du clap sur le sort du prophète qui ne supportait pas les arabesques serpentines et qui fut frappé, par l’Olympe, pour avoir surpris une déesse au bain.