Le hochet, le téton et l’oiseau

Dans les Trois essais sur la théorie sexuelle de Freud, on a tendance à isoler facilement le fameux slogan : l’enfant est un pervers polymorphe.

Or, il semble, selon le psychanalyste Joël Bernat, que, dans cette affaire, la traduction du texte allemand est pécheresse et qu’elle passe aussi sous silence l’influence, déterminante, d’un facteur extérieur à l’enfant: la part, active, d’un séducteur à son endroit.

Freud n’écrit pas que « l’enfant est un pervers polymorphe » mais qu’il est « polymorphiquement pervers. »

La nuance est de taille car c’est indiquer que c’est la pulsion sexuelle qui est perverse, par essence, dans ses manifestations partielles ( orale, anale, scopique, emprise…) et non la personne, le tout d’un sujet.

C’est le même écart de traduction qu’on trouverait, par exemple, entre les deux expressions suivantes caractérisant le comportement moralement critiquable d’un homme : c’est « bêtement humain » et  c’est « un homme bête ».

Dans le premier cas, on constate une attitude caractéristique de l’être humain : c’est bêtement humain de mentir, par exemple. Dans le second, on stigmatise et on réduit un être humain à un seul élément, négatif, de son identité : ce type est, par essence, un menteur .

La distinction est donc nettement à faire entre la prédisposition, universelle, chez l’être humain, à être, par essence, sujet à une sexualité perverse- les pulsions partielles sont repérables dans tout fantasme- et l’assignation, chez l’enfant, à n’être, par nature, qu’un pervers polymorphe .

Expression d’ailleurs d’autant plus sujette à caution actuellement que , en 1905, était perverse toute conduite qui n’était pas sous le primat du génital, qui n’avait pas la procréation comme finalité…

C’est ici qu’intervient la remarque si importante de Freud – laissée la plus part du temps sous silence- du facteur déterminant de l’intervention extérieure d’un séducteur pour mettre en branle une sexualité perverse polymorphe chez l’enfant :

« Sous l’influence de la séduction, l’enfant peut devenir polymorphiquement pervers et être entraîné à des débordements imaginables. Cela démontre qu’il porte, dans sa prédisposition, les aptitudes requises. Leur mise en acte ne rencontre que de faibles résistances car les digues puissantes qui entravent les excès sexuels : pudeur, dégoût et morale ne sont pas encore établies ou sont seulement en cours d’édification »

On le voit, pour que l’enfant devienne un pervers polymorphe, il faut l’intervention d’un agent extérieur, un séducteur qui va, par l’habileté de sa conduite, exploiter les composantes perverses de la pulsion en offrant des objets de satisfaction aux pulsions partielles de l’enfant, objets, jusque là, ignorés par lui.

Ce n’est pas pour autant que, sans séducteur à l’horizon, le bambin est un ange. Sade l’avait déjà bien repéré qui, dans la Philosophie dans le Boudoir, écrivait :

«Et moi j’ajoute que , d’après mon expérience  et mes études, que la cruauté , bien loin d’être un vice, est le premier sentiment qu’imprime en nous la nature: l’enfant brise son hochet, mord le téton de sa nourrice, étrangle son oiseau bien avant que d’avoir l’âge de raison… »

Le râteau de la méduse

Le petit garçon de deux ans pose sur le sable son râteau rouge et appuie légèrement dessus avec son pied. Quand il retire le petit objet en plastique pour le déposer dans son seau, il observe, médusé, la trace parfaite que l’instrument a laissée sur le sable.

C’est , en creux, le même râteau, mais sans couleur.

Pour ce petit Robinson Crusoé des plages, on dirait, solitude adoucie, l’empreinte du pas de Vendredi.

Son étonnement est total et si fort qu’il s’emploie à plusieurs reprises à répéter l’expérience initiale, pour, à chaque fois, ressentir cette même impression de familière étrangeté qui l’a saisi au moment du premier geste.

Ainsi tout peut encore être là quand tout tend à disparaître.

La trace, ce que l’objet, parti ailleurs, laisse de lui-même.

Il peut alors, revenant sur ses pas, son petit râteau à la main, effacer, délicatement, les lignes pures qu’il a inscrites sur le sable.

Même à la mer, loin de sa mère, sa mère est là .

Rousseau et Chopin au menu

« Le chat n’a pas de fourchette ni de couteau ni de cuiller pour manger. Pas de verre, non plus, pour boire. Pas de serviette pour rester propre . Le chat ne parle pas, ne sourit pas, ne pleure pas. »

Quand il entend ce petit discours, le bambin de deux ans, dans sa chaise haute, les doigts dans la purée, hésite un instant à les porter à sa bouche barbouillée tant il voit, soudain, avec cet art de la table, surgir son humanité, apparaître sa distinction du règne animal dont il partage pourtant, avec le félin roux de la maison, et la brusque impulsivité , et la sauvagerie, et la jouissance perverse et gratuite de la destruction.

Il aime grimper sur le tabouret du piano et taper à grands coups sur les touches noires et blanches. On lui a dit que, sur la console de l’instrument, la statue de l’homme, portant une perruque et s’appuyant sur un bâton, était celle de Rousseau.

Il a vu aussi le portrait d’un musicien au regard sombre et mélancolique qui joue merveilleusement du piano, instrument qu’il défonce, lui, sans vergogne, de ses petits poings rageurs.

On lui a dit que ce monsieur s’appelait Chopin.

Il a entendu des Nocturnes et il a répété, un peu interdit, que oui, c’était beau .

Le soir, sur sa chaise, devant son assiette, en piquant , si gauche, ses bouts de jambon , avec sa fourchette et son petit couteau à bout rond, il a dit , à la surprise générale, que Rousseau avait une fourchette et Chopin aussi mais pas Didi , le petit chat roux.

Il ne faut pas y aller avec le dos de la cuiller quand il s’agit de donner un gain d’humanité à l’enfant du sauvage appétit.

Le secret de la licorne

La seule preuve, irréfutable, de l’existence de Dieu est celle de sa présence réelle dans le dictionnaire , entre diététiste et diffamant, pour être précis. Au même titre, la licorne existe aussi, entre licol et licou, soit un double resserrement imaginaire autour d’un autre être de fiction qui n’est un problème que pour le capitaine Haddock

Rousseau, sur un ban

Sur les enfants de Rousseau, déposés aux Enfants-Trouvés de Paris, on ne sait rien ou presque rien : ni leur nombre exact, ni leur prénom, ni leur sexe, ni ce qu’ils sont devenus.

Cet abandon est, pour Jean-Jacques lui-même, une profonde énigme : « Jamais un seul instant de sa vie J.J. n’a pu être un homme sans sentiment, sans entrailles, un père dénaturé » 

Il laissera, dit-il, sur le linge de l’un de ses enfants, un signe de reconnaissance.

Lequel et pour qui?

Emile, Héloïse : à quel titre, un enfant est-il réduit à n’être qu’un enfant de papier, page vite tournée et oubliée?

En 1728, il fuit la calviniste Genève pour se convertir au catholicisme à Turin.

Sans argent, sans habit , sans linge.

Il fait lui aussi, pendant un mois, l’expérience de l’Hospice.

Celui des catéchumènes de Turin.

Abreuvé de catéchisme, baptisé, absout de son hérésie par l’Inquisition.

Ainsi sauvé, il est remis à la rue .

Privé de sa mère à la naissance, abandonné par son père, à son tour , il abandonne…

Pour vivre ainsi, il faut vouloir que le monde ne continue pas.

Orphelin va de pair avec le : j’abandonne, je laisse tomber.

Ecrire et abandonner ses enfants : vouloir que le monde se suspende pour conclure à la solitude.

C’est, à la fin de sa vie, celle des Rêveries :

« Me voici donc seul sur la terre, n’ayant plus de frère, de prochain, d’ami, de société que moi-même. Le plus sociable et le plus aimant des humains en été proscrit par un accord unanime. »

Le voici, maintenant, un de plus sur la liste de ses propres enfants abandonnés, pensant ce qu’ils auraient pu penser, eux, au moment de leur délaissement aux Enfants-Trouvés :

« Ils ont cherché dans les raffinements de leur haine quel tourment pouvait être le plus cruel à mon âme sensible et ils ont brisé violemment tous les liens qui m’attachaient à eux.

Enfant , à ban, donné.

Russe, 10

Le secret de l’Icône

( On voudrait, dans la rêverie délicieusement théologique d’une foi à jamais perdue, se laisser, encore une fois, ensorceler, par le halo poétique qui nimbe les visages lumineux et sacrés des icônes de l’Eglise Orthodoxe.)

Pour les Pères de l’Église, l’image n’est pas la représentation du Divin mais le mode spécifique par lequel se manifeste, en creux, le Divin, en tant qu’il n’est pas là mais toujours en horizon d’attente.

On regarde le Toujours Autre se manifester dans la fixité colorée et lumineuse du même de l’image.

Celui qui est au-delà de tout nom prononçable est nécessairement aussi au-delà de toute forme figurable.

L’icône, c’est une illustration de la théologie négative, apophatique, celle qui nie qu’on puisse savoir et dire quelque chose sur Dieu. Parler de « théologie négative », c’est donc produire un oxymore puisque, étymologiquement, la théologie est discours sur Dieu

L’icône, ténèbre lumineuse.

Le christianisme a modifié l’interdit biblique de la représentation de Dieu dans l’Ancien Testament : « Tu ne te feras pas d’image de ce qui est là-haut, dans les cieux… »

Le dogme de l’Incarnation, en effet, invite à la visibilité du Divin dans la figure du Christ puisque le Verbe s’est fait chair et a épousé, jusqu’à la mort, la condition humaine.

Le fondement du culte de l’image, c’est le dogme christologique. Jean Damascène l’affirme nettement :

« Jadis, Dieu, l’incorporel, l’invisible, n’était jamais représenté mais maintenant que Dieu s’est manifesté dans la chair et a habité parmi les hommes, je représente le visible de Dieu. Je n’adore pas la matière mais j’adore le Créateur de la matière,celui qui est devenu matière à cause de moi, qui a voulu habiter la matière et qui, par la matière, a fait mon salut. »

L’icône, c’est le Carré blanc sur fond blanc de Malevitch, appliqué au monde insondable des processions trinitaires. Les figures byzantines du Christ et de la Vierge n’ont aucune prétention à la reproduction exacte, fidèle, photographique, du modèle sacré qu’elles ne peuvent, par définition, fixer.

L’icône, c’est l’abstraction figurative.

Pellicules translucides , fenêtres ouvertes à l’infini sur le Divin qui s’éloigne à mesure que l’oeil glisse toujours plus sur les feuilles d’or des Visages Sacrés .

Elles ne sont qu’un semblant du Prototype céleste, étant dans l’impossibilité de circonscrire le caractère incommensurable et infini du Divin , au même titre que les entrailles de Marie ne pouvaient emprisonner, dans une enceinte charnelle, la divinité du Fils qui transcende toute forme.

De même qu’avec la théologie négative, on fait l’expérience de l’échec obligé du dire devant le caractère inconcevable et indicible du Divin, de même, la représentation du Christ, dans l’icône, signale combien le pinceau s’est résigné à ne pas représenter Dieu en tant que tel puisqu’il outrepasse toute possibilité de figuration

Formule admirable d’Irénée de Lyon :
« Le Visible du Père, c’est le Fils et l’invisible du Fils , c’est le Père. »

L’icône, dit Grégoire de Nysse, c’est une source, une eau infinie qui ne cesse de jaillir et de se répandre et celui qui reste près de la source en sera toujours au commencement de la contemplation de l’eau :

« Ainsi en est-il de celui qui regarde vers la beauté divine, illimitée : ce qu’il découvre sans cesse se manifeste à lui comme étant absolument nouveau et étonnant par rapport à ce qu’il a déjà saisi. Aussi admire-t-il ce qui, à chaque instant, se révèle à lui et ne cesse-t-il pas de désirer davantage car ce qu’il attend est encore plus magnifique et divin que ce qu’il a déjà vu. »

Dans toute peinture d’une Annonciation, c’est aussi de la conception de l’icône qu’il s’agit : l’ange annonce à une jeune fille solitaire que Dieu va se retirer dans la blancheur de sa virginité pour y laisser son empreinte, la trace désormais perceptible, visible, de l’image naturelle du Père, demeurée, jusqu’à cette conception virginale, toujours invisible.

Dans l’Empire Byzantin, au 8° siècle, La Querelle des images met en lumière le caractère fanatique des iconoclastes qui, massivement partisans de l’image naturelle et vraie de Dieu, et donc impossible à reproduire, prennent en haine toute forme de visibilité du Divin, toute image, étant, à leurs yeux, nécessairement défaillante et fausse au regard du Modèle initial.

Du moment qu’elle n’était pas vraie, l’icône était, pour eux, nécessairement fausse et donc à proscrire et à détruire au titre de trahison.

Or, le statut de l’image n’est pas dans le rapport vérité/fausseté : il est, dans le registre de la médiation, le support visuel qui met en situation de contempler, paradoxalement, une Présence qui s’éloigne d’autant plus dans le caractère insondable de sa nature qu’on se fond davantage en elle.

L’icône est ce qui nous met en présence de cette Absence, cette source dont parle Grégoire de Nysse, toujours nouvelle et jaillissante :

« C’est là, réellement voir Dieu que de ne trouver jamais satiété à ce désir. Mais il faut, en regardant toujours à travers ce qu’il est possible de voir, être enflammé du désir de voir davantage… »

Par l’icône, nous voyons ce qu’IL n’est pas ; nous ne voyons pas ce qu’Il est.

Russe, 9

Balai russe

Difficile de se faire la vodka du diable de Staline devant un tel bilan: 6 millions de victimes des grandes famines de 1932-34; 700.000 exécutions en 37-38 pour raisons politiques; 2 millions de prisonniers au Goulag en 39 : vraiment le petit père dépeuple.