Italiennes

Salo de Mussolini

Inquiétante familiarité de Salo, paisible station balnéaire située dans une crique naturelle, à l’ouest du Lac de Garde. Avec les montagnes en toile de fond, son Palais della Magnifica Patria de 1524, sa longue promenade Lungalago Zanardelli, on est loin d’imaginer que cette petite ville abrita, de 1943 à 1945, la République Sociale Italienne, dite République de Salo, où Mussolini, destitué par le Grand Conseil du fascisme et sous la garde rapprochée de l’Allemagne nazie, entendit revenir aux idéaux révolutionnaires de son parti.

Inquiétante étrangeté des sigles puisque la République Sociale Italienne, la RSI, consonne avec le RSI lacanien du Réel, du Symbolique et de l’Imaginaire, ces trois registres de la structure du psychisme humain se référant eux-mêmes au blason des trois anneaux entrelacés de la famille princière des Borromée de la Renaissance…

Hérésie, sans doute, de mélanger tous ces nœuds mais quelle tentation de pouvoir se représenter l’Imaginaire fasciste des chemises noires dans le Symbolique du slogan : «Multi nemici, molto onore », et le Réel de l’emprise idéologique du fascisme sur les esprits et sur les corps.

Faut-il y ajouter la touche de Pasolini avec son Salo ou les 120 journées de Sodome, libre adaptation cinématographique du brûlot de Sade ou la déshumanisation du régime totalitaire fasciste prend les couleurs de l’orgie et l’horreur d’une perversion de la sexualité, réduite à la mécanique de l’organe, à la jouissance de la torture et à la mort comme horizon ?

Salo, alors, dans sa crique ensoleillée…

Publicités

Italiennes

Rousseau à Venise

Passer devant le café Florian sur la Place St Marc et se dire que JJ Rousseau, durant l’année 1743-1744 pendant laquelle il a été secrétaire d’ambassade à Venise, était venu s’y asseoir, décodant peut-être, autour d’un café, quelque dépêche que le Comte de Montaigu, l’ambassadeur en titre , était bien en peine de déchiffrer.

Se demander , en se perdant dans les ruelles de la Sérénissime quelle pouvait bien être la maison de la Zulietta ,cette courtisane dont il crut, au premier regard, voir la « divinité en sa personne »,et auprès de laquelle il perdit néanmoins tous ses moyens quand, au moment crucial, il s’aperçut qu’elle avait « un téton borgne !» Angoisse de castration devant cette femme qui n’est pas-toute, effroi qui va entraîner sa défaillance sexuelle et la réplique cinglante de la dame le renvoyant à ses chères études plutôt qu’aux entreprises galantes :

« Zanetto, lascia le Donne e studia la matematica ! »

S’arrêter, sous le soleil, devant la Scuola Grande di San Marco , ornée de statues de marbre blanc et de niches byzantines finement décorées et être désolé de ne pas entendre, comme Jean-Jacques, ces motets des Vêpres du Dimanche, portés par les voix sublimes de jeunes filles , orphelines ou bâtardes, que la République de Venise recueillait dans des maisons de charité, ces Scuole, dont la Scuola Grande est le plus éminent édifice.

Pour rien au monde, Rousseau n’aurait manqué ces Vêpres : « Je n’ai l’idée de rien d’aussi voluptueux, d’aussi touchant que cette musique :les richesses de l’art, le goût exquis des chants ,la beauté des voix, la justesse de l’exécution… » Un seul regret pour le jeune secrétaire d’ambassade : ne pas apercevoir les visages de ces « anges de beauté » que des tribunes grillagées cachaient au public.

Il s’en plaignit auprès de Mr le Blond , l’un des administrateurs de la Scuola, qui lui proposa alors de les rencontrer :

« Mr Le Blond me présenta l’une après l’autre ces chanteuses célèbres, dont le nom et la voix était tout ce qui m’était connu. Venez,Sophie,…elle était horrible. Venez Cattina…elle était borgne. Venez,Bettina …la petite vérole l’avait défigurée…Presque pas une n’était sans quelque notable défaut. Le Bourreau riait de ma cruelle surprise… »

La Zulietta, au téton borgne, faisait-elle partie de ces « Anges de beauté ? »

Italiennes

Des Iles Borromées au nœud Borroméen

Les trois anneaux entrelacés, gravés dans la pierre du château de l’Ile Isola Bella ,sur le Lac Majeur,tirent leur nom d’une célèbre famille de princes italiens de la Renaissance- les Borroméo- qui les adoptèrent comme symbole héraldique de l’alliance indéfectible qui les unissait à deux autres grands familles, les Sfordza et les Visconti .

Trois cercles dont le nouage est tel que si l’un des ronds vient à se défaire, les deux autres tombent avec lui.

Jacques Lacan s’emparera de ce blason pour représenter les trois registres, noués ensemble, du Réel, du Symbolique et de l’Imaginaire qui , selon lui, rendent compte de la structure du psychisme humain.

Un petit garçon va naître, pur Réel, mais déjà noué au Symbolique de son prénom qui , dans la langue, le distingue, de toutes les autres nominations possibles, Aurélien, lequel est aussi enlacé dans les mailles de l’Imaginaire, ce rond du semblable où s’institue tout ce qui fait lien : « aurai lien » sonne dans la langue et déjà , flambe, avec la mère, dans le fantasme de l’attachement…

Ainsi, rien ne saurait exister que du Réel, rien ne saurait s’écrire que du Symbolique, rien ne pourrait se représenter que de l’Imaginaire : les trois ronds font la tresse et aucun des trois ne peut se défaire sans entraîner la débâcle des deux autres et, par conséquence, la chute dans le symptôme.

Dans le nœud borroméen, pas de préséance d’un registre sur l’autre, comme , dans le symbole héraldique des Borromée, pas de préséance d’une famille princière sur l’autre .

La Trinité du Christianisme, une RSI, pour les tenants du monothéisme, pur et dur, de l’Islam et du Judaïsme.

Charles Borromée

A Arona, sur le Sacro Monte di San Carlo, s’élève une statue gigantesque de plus de 30 mètres de hauteur,le Colosse de Saint-Charles Borromée, archevêque de Milan, dédiée à la gloire de ce fils de la famille princière des Borromée dont la devise était : Humilitas !

On peut pénétrer à l’intérieur de la tête du saint mais on n’est pas assuré de partager ses pensées…

Se souvient-il encore, dans son armature de cuivre et de bronze, de l’effroi qu’il ressentit quand, devant l’autel de la cathédrale de Milan, un religieux de l’ordre des Humiliés tira sur lui un coup d’arquebuse qui ne fit que lui effleurer la peau !

Ou souffre-t-il encore de la profonde déception, éprouvée à l’égard de son confesseur jésuite Ribeira en qui il avait la plus grande confiance et qui fut convaincu de pédérastie !

On peut se balader dans la tête du saint.

Ainsi en est-il de Dieu qui, dit-on, circule aussi dans la tête du croyant dont le statut de caisse de résonance de la parole divine lui permet de s’élever jusqu’à la Voix qui provient du Saint des Saints.

Humilitas !

Saint-Antoine de Padoue

Depuis 1263, et jusqu’à nos jours, une partie de la mâchoire et la langue de saint Antoine sont gardées comme les trésors les plus précieux de la basilique de Padoue..

En 1945, on décida de placer l’ensemble des reliques dans la chapelle du Trésor .On sortit le maxillaire, qui ne présentait pas d’altération notable, mais la langue, elle, avait perdu sa rigidité : elle était repliée sur la base et couverte de moisissures…On la nettoya et on la plaça entre deux lames de verre : elle retrouva, ô miracle, son rouge vermillon d’autrefois…

Antoine, comme théologien, écrivait que la langue a une affinité étroite avec la parole à tel point qu’elles ne peuvent être séparées l’une de l’autre. De la même manière, disait-il, qu’avec le Père, le Fils et l’Esprit-Saint sont inséparables puisqu’ils ne forment qu’une seule et même nature…

Que n’a-t-on, pour Freud, enchâssé, dans la basilique du 19 de la Berggasse à Vienne, la mâchoire dont il fut opéré à 25 reprises de 1919 à sa mort en raison du cancer dont il souffrait et dont le recours à St.Antoine, pour retrouver cet «objet » perdu, n’ a jamais permis la restitution d’un palais intact et sain …

Ah! Que n’a-t-on, surtout, serti la langue du Viennois dans un tube de cristal de roche, lui qui, à l’instar d’Antoine, n’a cessé de souligner l’étroite solidarité de la langue avec la parole sinon que la langue qui le fascinait, lui, était plutôt celle du lapsus et du mot d’esprit que celle de l’organe – fétiche de Padoue- qu’il laissait lucidement se calciner aux voluptueuses brûlures de son cigare assassin.

Italiennes

Le dieu paon

Quand ,dans les jardins d’Isola Bella, la plus sublime des Iles Borromées, le paon albinos, venu anciennement de Perse, déploie l’arc ostentatoire de sa traîne de dentelles blanches, il expose aussi, revers de la médaille, son séant, soit le fondement trivial de la banalité du mâle.

Pro, dis-je

Jésus n’est pas le seul à accomplir des miracles : tout homme , en effet, émergeant, de hasard, entre les deux néants qui précèdent sa naissance et suivent sa disparition, est aussi un thaumaturge car il lui suffit d’ouvrir les yeux pour que surgisse un monde, son monde, dont le soleil, les étoiles et les vastes océans sont les reflets lumineux d’une conscience qui , certes, s’éteindra, luciole soufflée dans l’Univers, mais qui, pour un bref instant, aura fait que quelque chose existe plutôt que rien .

Mai en Mars

Evoquer la planète Mars avec son petit fils de quatre ans, c’est déjà, grand-père septuagénaire, être pour lui, cet astre cramoisi à deux lunes, si étrange et si lointain… A moins que, par la magie propre à l’enfance, les distances soudain s’effacent, et que, dans les yeux de Raphaël, les deux planètes, pour un bref instant, se rejoignent et glissent sur le même axe de la tendresse partagée.