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Narcisse douteux

Stratégie de la consolation, Rousseau herborise contre la solitude et le flanc des alpages. Conter fleurette à son chagrin ne préjuge pas toujours de sa rémission. La laîche noirâtre, le narcisse douteux, l’épervière glauque, la valériane des débris, autant de fleurs ouvrant leurs corolles au bleu du ciel et à la nomenclature de l’insouciance ! La soie mouchetée des silènes prostrés se froisse à la fausse raiponce, campanule mauve aux cloches qui tombent sur la chicorée amère. Le jonc diffus, l’orpin âcre, l’euphorbe laiteux noircissant à l’air, l’onagre stricte, l’épilobe obscure dans ses blancs, sombres qualificatifs de la flore qui plient sous la férule commune. Dans la Cinquième Promenade des Rêveries, Jean-Jacques se plaint du dépérissement de son imaginaire, de la fadeur des sensations d’un vieil homme de soixante-cinq ans. Il entreprend alors de faire la cartographie de l’Ile de Bienne, en Suisse, d’en décrire toutes les plantes, sans en omettre une seule, avec un détail suffisant pour l’occuper le reste de ses jours ! Avec l’herbier ainsi constitué, il demande à la plante de devenir un signe mémoratif, de le rendre à lui-même en faisant surgir dans la conscience actuelle un état d’âme du passé, soit la plénitude heureuse des innocents plaisirs de jeunesse. En 1916, dans son Cours de linguistique générale, Ferdinand de Saussure, autre citoyen de Genève, fera de la langue un système clos, un pré carré, un herbier pas possible, dans lequel les signes linguistiques glissent sans cesse en se renvoyant les uns aux autres, sans jamais épingler un élément du réel, comme tel. La langue, botte à niques signifiantes, n’a de fleurs que de rhétorique et la rose, en Papouasie, se dit dans le parfum d’un alphabet de vanille .C’est pour imposer silence à son ressassement du malheur que Rousseau va entreprendre sa Flora petrinsularis et se perdre avec les fleurs dans le recensement des charmantes structures de la flore helvétique. Dieu, fasse, bouquet final, qu’il n’ait pas recueilli dans son herbier, la Saussurée des Alpes, dite encore la depressa, Narcisse douteuxcette amoureuse des éboulis calcaires et du glissement des signes.