Kant et sa besace à double fond

Tribu errante dans le monde des phénomènes, ma perception.

Impossible de sortir de moi pour voir comment serait le fleuve indépendamment de la vision que j’en ai. Seine qui, horde moi, coule aussi dans les yeux des autres, scène dont toute prunelle manque à saisir la basse-fosse qui la roule.

Si je forme, dans l’espace, l’image de l’eau que je perçois, je ne forme pas l’espace qui me permet sa conception.

Si je mesure dans le temps les pas qui me séparent de la rive, je ne crée pas le temps qui m’autorise ce calcul.

On peut faire table rase de tout ce qui occupe l’espace mais l’espace lui-même résiste à la razzia.

On peut effacer tous les souvenirs de la mémoire, mais on ne peut faire disparaître le temps même de leur disparition.

Espace, temps : petite besace à double fond pour le pèlerin du quant à soi.

La canine du président Washington

Quand George Washington devint le premier président des USA, en 1789, il ne possédait plus qu’une seule dent d’origine, une canine inférieure qu’il avait réussi à protéger des ravages de la saccharose . Révolution de palais, toutes les autres étaient tombées sous les coups de butoir de la canne à sucre. Il avait à sa disposition plusieurs dentiers qui lui déformaient la mâchoire et lui causaient d’atroces douleurs. Seule la teinture d’opium, le laudanum, l’apaisait dont il est dit que le mot provient d’une forme barbare du latin laudare: louer, bénir, encenser. Le pavot blanc flattait donc sa bouche endeuillée et meurtrie.

Le docteur Greenwood lui confectionna une prothèse en ivoire d’hippopotame, ornée de dents de vache, d’âne et de dents d’esclaves, tenue aux os par des fils d’or et des vis de laiton: machinerie animale, ménagerie en bouche pour la voix de l’Amérique. Des ressorts bruyants ouvraient et fermaient ce dispositif d’automate. Le dentiste avait prévu , dans la prothèse inférieure, un trou, pour laisser, en cas de chute, passer la canine orpheline. Georges Washington ne mâchait pas ses mots et ne souriait jamais.

Autre figure sombre, sur un autre continent, celui de l’inconscient, le Viennois Sigmund Freud. Atteint d’un cancer de la mâchoire supérieure, il passa les seize dernières années de sa vie, la bouche envahie par « le monstre », cette prothèse, sans cesse remaniée au cours de trente trois interventions chirurgicales, corps étranger qui le faisait, lui-aussi, terriblement souffrir. S’il la gardait trop longtemps, elle le blessait; s’il l’enlevait pour une trop longue période, elle risquait de se déformer et d’être inutilisable. Pour atténuer ses douleurs, pas de recours à la cocaïne de sa jeunesse ni aux opiacés, chers au président américain. Il restera fidèle, jusqu’à la fin, aux vertus dormitives du tabac, responsable, très certainement, de la tumeur de son palais. Le seul recours à l’opium sera l’injection de morphine que son médecin, Max Schur, lui administrera, comme convenu, au moment de mourir.

Sigmund Freud ne parlait presque jamais, la bouche prise dans les fers. Sa chienne, au pied du divan, donnait, en s’étirant, le signal de la fin de la séance. Elle finira aussi, en août 39, par s’éloigner de lui, le cœur soulevé par l’odeur pestilentielle qui se dégageait de la plaie ouverte dans la joue et du maxillaire qui commençait à pourrir. Trop malade pour parler,Freud écrira : « Mon univers est ce qu’il était auparavant : un petit îlot de souffrance nageant sur un océan d’indifférence. »

Un autre président américain, T.W Wilson, le vingt-huitième du rang, aura les honneurs de la sagacité freudienne. En effet, au début des années trente, l’inventeur de la psychanalyse dressera, en collaboration avec le diplomate William Bullit , le Portrait Psychologique de cet homme politique qui se disait en communication directe avec Dieu. Portrait à charge d‘un dévot aliéné, d’un idéaliste pitoyable, d’un menteur instable, d’un criminel fanatique, selon les termes de Freud lui-même.

La mâchoire arrimée à ses fers ne tremble pas et la dent est dure quand il s’agit de scruter, dans les délires d’un président, les effets nauséeux de l’opium du peuple.

Mistigri et les suppôts de Sade

On dit du chat qu’il a neuf vies. Plusieurs légendes sont à l’origine de cette affirmation. L’une d’elles, merveilleuse, vient de la tradition hindouiste et l’explique ainsi. Un vieux matou, très bon en mathématiques mais aussi très paresseux, somnolait à l’entrée d’un temple, ouvrant de temps en temps, un œil, pour compter les mouches du voisinage, et, vite fatigué de ses calculs, replongeait aussitôt dans sa torpeur. Shiva vint à passer par là. Saisi par la grâce naturelle que le félin avait su conserver, en dépit d’un embonpoint, rétif à toute soustraction alimentaire, le Seigneur des Mondes apostropha le savant mistigri, encore plongé dans un sommeil, peuplé de formules algorithmiques et de souris isocèles.

Il lui demanda ce qu’il savait faire. Le vieux chat lui répondit qu’il pouvait compter jusqu’à l’infini. Le prenant au mot, ou plus exactement au chiffre, Shiva lui demanda de s’exécuter- suicide arithmétique- pour voir s’il disait vrai. Après maints bâillements intempestifs, le matou s’élança et, arrivé au chiffre quatre, il était déjà à moitié endormi ! A neuf, il ronflait profondément . Ayant observé qu’il pouvait compter jusqu’à neuf, le grand Shiva lui accorda neuf vies. Voilà donc la raison des renaissances successives et de la longévité de nos chats de gouttière. Cependant, le Danseur Cosmique, le Seigneur des Mondes, qui était aussi philosophe, réfléchit profondément à cette anecdote et en vint à la conclusion que le chat calculateur, qui avait prétendu pouvoir compter jusqu’à l’infini et s’était finalement arrêté à neuf, puis s’était endormi, ce chat, donc, pouvait, après ses neuf vies, aspirer à l’accession directe à la Félicité Suprême .

En effet, le sommeil, sans nom, sans formes et sans pensées, n’est-il pas une fidèle préfiguration de l’Infini ?

Ce dont on ne peut rien dire, – le sans nom, le sans pensées – ce dont on ne peut faire image -le sans formes,- n’est-ce pas une autre appellation de la mort ?

A bon chat, bon rat ! Sur l’axe du néant, stricte égalité entre l’infini et la mort. Félicité Suprême, pour les dévots de Shiva et, malicieusement aussi, pour les suppôts de Sade!

Dans Histoire de Juliette, le Divin Marquis fait dire à Mme Delbène que les deux états de l’avant-naissance et de l’après-mort sont parfaitement équivalents en termes de jouissance et de souffrance : nuls dans les deux cas. Aucune raison donc d’éprouver de l’angoisse à l’idée de la disparition dans l’infini du néant : « Eh !Juliette, la certitude de n’être pas toujours est-elle plus désespérante que celle de n’avoir pas toujours été ? »

Tapis de gym

Chaque musulman pratiquant effectue chaque jour 85 inclinaisons et 10 prosternations devant Allah, soit, par année lunaire, 29090 inclinaisons et 3540 prosternations avec les récitations qui les accompagnent.

L’obligation de la prière rituelle: une sacrée fitness!

Séance courte

Une analyse de Malher.

Le 26 août 1910, Malher appelle Freud à Leyde.

Un après-midi de promenade dans la ville hollandaise au cours de laquelle Freud analyse le lien entre le processus créateur et les troubles sexuels dont souffre le célébre compositeur.

Quelques mois plus tard,  le musicien ayant retrouvé toute sa puissance, meurt.

Freud, alors, envoie la note.