« Pansée » du soir

Si l’on veut aimer décemment les êtres qui nous sont chers, le bonheur n’est plus un luxe mais une nécessité.

Agnès C…q

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Lapsus et peau de banane

Le finalisme est la théologie naturelle qui induit, de la perception d’un ordre dans les objets de la nature, la nécessité d’un plan qui l’aurait précédé. C’est l’exégèse du monde, ce grand livre offert à l’homme, seule créature capable d’y deviner les signes d’une Volonté Créatrice et d’un dessein intelligent. Freud, en matérialiste convaincu, reste néanmoins finaliste de tout en tout. Il suffit, pour cela, de changer les signes. L’inconscient est sa théologie naturelle qui lui permet de déchiffrer la nature humaine et d’en débrouiller les nœuds. De la perception du désordre névrotique, il conclura à la nécessité de l’inconscient comme cause explicative des méandres du psychisme humain, grand livre désormais ouvert à l’analyste, seule créature susceptible d’y découvrir les marques de la volonté destructrice de la pulsion de mort. Ce qu’on observe dans la peur irréfléchie du pygmée, aussi bien que dans sa reprise élaborée par le mythe, c’est qu’une intention habite chaque manifestation de la nature. Si la feuille du ficus elastica penche à gauche, c’est qu’un esprit malfaisant de la forêt s’apprête à lui nuire. La psychanalyse est aussi, à ce titre, une pratique animiste, la psychopathologie de la vie quotidienne troquant le caoutchouc pour la peau de banane du lapsus et de l’acte manqué

Glisse cygne, oiseau de lourde voile

L’innocence du fruit, la pomme en sa rondeur. Le fruit de l’innocence, la pureté en sa grandeur. D’abord ne pas nuire, non nocere. Avant d’être impeccable, vierge de toute culpabilité, l’innocent est celui qui ne nuit pas, ne cause pas de tort. Mozart est innocent qui porte les péchés du monde à la rédemption des violons dans sa Messe en ut mineur. Le monde aussi est innocent qui, par la densité de son être là, ne lèse pas pour autant l’hypothèse du néant. Quelque chose plutôt que rien, l’innocence du cygne, crosse d‘albâtre qui courbe l’espace à la perfection de son geste. L’univers est un sans faute, innocence de la palombe dans la muette voltige des parfums de mai. Pas l’ombre de la moindre noirceur dans un cosmos sans dessein. Glisse cygne, oiseau de lourde voile, glisse sur l’innocente pureté des eaux.

 Le coup du signe

Festival de canes

Une troupe de canetons et leur mère, sur l’étang bleu d’un après-midi de juin, silencieusement, glissent. Le plan d’eau est, en miroir, un pan de ciel traversé par cette escadrille duveteuse, petite patrouille de France, évasée et calme, laissant sur l’onde les sillons ouverts par une charrue de palmes. Virevoltes, tours et virages au corps d’eau, la formation, nuée butée sur sa cible, parfois, éclate en flèches et fond, fugue au bec, sur quelque mie tombée du ciel. C’est une flottille légère, une brigade de plumes et de duvet, une armée d’édredon. Etant au crépuscule,- canne, bientôt, à l’appui de mon âge-, je suis sur la berge cette mobile et fascinante parade, l’œil humide sur ces petits qui nagent dans le bonheur de leur limpide et fragile existence

Au ciel, Yahvé personne

Moïse, dans sa corbeille en papyrus, flotte parmi les roseaux. Ainsi naît le judaïsme qui plonge ses racines dans la détresse d’un enfant laissé aux seuls bras du Nil. Vague petit pharaon de pacotille. Londres, 1939, 20 , Maresfield Gardens. Freud est au bout du rouleau de la Torah avec son Moïse et le monothéisme. Le cancer de la mâchoire tient parole. La morphine, dans sa seringue, attend son heure. Psychanalyse, politique de l’ascèse vide. Le dit vain de l’analyste, le dit vent de l’analysant : une synagogue à deux pour un Dieu aux abonnés absents. Quelle douche, en 1942, pour Rosa, Mitzi, Dolphi et Paula quand, pour une dernière fois, les mains des quatre sœurs de Freud se lèvent en vain vers un ciel de plomb ! Comment, dans la chambre à gaz, Yahvé se glissait-il dans les cristaux du Zyclon B pour asphyxier la Loi mosaïque dans le cœur de ces vieilles femmes, coupables d’être juives, coupables d’être vieilles, coupables de porter le nom de celui qui, quatre années plus tôt, en Angleterre, était mort en sécurité, négligent ou trop affaibli pour s’inquiéter du sort tragique de ses sœurs, exilées de l’intérieur, à Vienne, dans la terreur nazie ? Au ciel, Yahvé personne. L’enfer, c’est la version climatisée du surmoi freudien, étendue à l’éternité.

S Cargo

S cargo, petit navire qui zigzague sur les herbes vagues, tu ne chômes pas, toi qui tires, de ton propre corps, ton toit en hélice. Tu es, à toi seul, le container et l’esquif, sac à limace sans malice, qui laisse, à la lumière, mousser le pas lent de ta glisse. Pas de coquille sur cette feuille, les mots lisses te suivent à la trace et s’alignent sur tes antennes. Franc colimaçon, ton temple est sur ton dos et tu conduis tes frères, les petits gris, à la révélation du compas et de l’équerre: pas de salades sur le chemin de lumière, pas de planche de salut, le seul secret est dans la course.

S Cargo