Paco Rabanne

La queue d’un cheval, pas de problème pour la repérer : toujours à l’arrière .

Même un bourrin le sait, que c’est à l’arrière que ça se tient,

la queue.

Mais celle d’une comète, petite boule de neige sale, c’est toujours à l’avant, qu’elle flotte, quand elle retourne, dans sa hotte, vers les confins du système solaire .

Chevelure de gaz et de poussières, invisible, sombre et petite car trop lointaine puis, soudain, en raison d’une perturbation gravitationnelle, visiblement, traînée lumineuse .

Traînée de la nuit, aussi, dans « les Fleurs du Mal » « cheveux bleus, pavillon de ténèbres tendus », cette Jeanne Duval, compagne métisse du poète, « port retentissant où mon âme peut boire »

Comète noire , voie lactée, lumineuse à dessein.

Baudelaire ou Desnos, tout aussi bien, dans « Deuil pour deuil » :

«  L’Etoile du Sud assombrit son regard et penche sa tête brune sur son cou charmant. Le régiment féminin des comètes à ses pieds s’amuse et voltige : jolis canaris dans la cage des éclipses . »

Novembre et décembre, 1680, passage, en France, d’une des plus grandes comètes qu’on ait jamais vues .

Le peuple est saisi de frayeur et d’étonnement, persuadé que le passage d’une comète est le présage de quelques événements funestes.

Le calviniste Pierre Bayle veut dénoncer le préjugé selon lequel les comètes seraient envoyées par Dieu pour donner le temps aux pécheurs, s’ils font pénitence, d’éviter les maux qui les menacent de façon imminente.

Pour éviter la censure, Pierre Bayle se fait alors passer pour un catholique romain et, dans ses « Pensées diverses sur la comète », prend pour destinataire supposé un théologien , ce qui l’oblige à insérer sa réflexion dans un contexte où les questions fondamentales, sur ce phénomène astronomique, seront des questions de philosophie religieuse, (si cette alliance de mots « philosophie religieuse » est pertinente…)

Que dit notre huguenot pour combattre le caractère supposé maléfique de l’apparition d’une comète  dans le ciel commun ?

Tout d’abord : comment des corps aussi éloignés de la terre pourraient-ils avoir une influence sur celle-ci alors que la terre elle-même est incapable de produire des changements notables, à trente lieues de distance, sur son propre territoire ?

De plus, pourquoi, en bonne logique, choisir la catastrophe plutôt que le bonheur ?

« Si les comètes avaient la vertu de produire quelque chose sur la terre, ce pourrait être tout aussi bien du bonheur que du malheur ! »

Ridicule, aussi, l’astrologie qui fonde ses prédictions sur des principes arbitraires, incertains et imaginaires : parce qu’une comète traverserait le signe de la Vierge, alors , immanquablement, les femmes seraient stériles, feraient des fausses couches ou ne trouveraient pas de maris ? Principe du boulanger, dit Bayle : si l’artisan, en son fournil, dessine la figure d’un homme ou d’une femme sur une pâtisserie, alors, nécessairement, il convertit son gâteau en poison pour tous les hommes ou toutes les femmes qui en mangeraient !

Astraea Virgo, femmes enfarinées…

A cela s’ajoute une faute de raisonnement logique: confondre la constatation d’une succession temporelle avec le principe de causalité.

Déjà,  Bayle fait du Hume avant l’heure.

« Quand il serait vrai que  les comètes ont toujours été suivies de plusieurs malheurs, il n’y aurait point lieu de dire qu’elles en ont été le signe ou la cause. »

Et Bayle de prendre l’exemple du brave bourgeois parisien qui, du haut de sa fenêtre, voit les gens passer dans sa rue : qu’il les observe ou pas, ses regards n’ont aucune influence sur les passants, lesquels circuleraient dans sa rue , qu’il ait ou non regardé par sa fenêtre ! Même chose pour la comète qui n’a aucune influence sur les événements, lesquels se seraient déroulés de la même façon en l’absence de toute comète !

Erreur également de penser que les années qui ont suivi le passage d’une comète ont été saturées de désastres et de calamités : rien ne les distingue des autres années.

Il n’y a pas non plus de jours heureux ou malheureux, pas plus que de fatalité sur certains noms, ceux qui seraient supposés porter malheur ou bonheur. Et Bayle d’ironiser sur les femmes dévotes qui, dans leurs prières, ont privilégié tel saint plutôt qu’un autre pour obtenir la satisfaction de leurs voeux  :

« Par exemple, il ne faut pas douter que les femmes qui ont mal au sein ne se soient mises sous la protection de saint Mammard , plutôt que sous la protection d’un autre, à cause du nom qu’il porte ! »

Entendre aussi la critique contre le prétendu consentement universel qui serait critère de vérité. En bref, que l’opinion générale ne peut dire que le vrai. Ainsi la lune ferait croître ou diminuer la cervelle et la moelle des animaux, rongerait les pierres, règlerait le froid et le chaud, les pluies et les orages… Pourquoi de telles bêtises ? Parce que, dit Bayle, on préfère, par paresse, se laisser porter par le sentiment commun que faire usage de sa raison :

« J’aime mieux me servir de l’expérience et on la trouvera contraire à tout ce que le monde débite, et sur cela , je remarque qu’il n’est pas étonnant qu’une erreur devienne générale vu le peu de soin qu’ont les hommes de consulter la raison quand ils ajoutent foi à ce qu’ils entendent dire par d’autres et le peu de profit qu’ils font des occasions qui leur sont offertes de se détromper. »

Même remarque concernant les éclipses, cause ou signe du malheur, pour l’opinion générale .

Un parfum de Paco Rabanne

En quoi une éclipse serait-elle à l’origine du malheur sur terre du seul fait que la planète n’est plus, pour un temps bref, soumise à l’influence des rayons lumineux du soleil ? Quel prétendu lien de causalité entre cette éphémère plongée dans l’obscurité et les désastres planétaires qui devraient, nécessairement, en être la conséquence ?

Très jolie anecdote, prise, par Bayle, dans l’antiquité grecque, pour lever le voile sur cette superstition ;

« Périclès était prêt à faire partir pour une grande expédition la flotte dont il était général, lorsqu’une éclipse de soleil épouvanta si fort son pilote que ce dernier ne savait plus où il en était ni ce qu’il devait faire. Périclès étendit alors son manteau devant les yeux de son pilote et lui demanda s’il trouvait que ce fût un mal. » Non, répondit le pilote »- Ce n’est donc point un mal, reprit Périclès, que le soleil soit éclipsé car toute la différence qu’il y a entre mon manteau qui te dérobe la lumière du soleil et le corps qui cause l’éclipse, c’est que celui là est plus grand que mon manteau. »

Paco Rabanne, rentre dans ton flacon.

L’éclipse, à son tour : pas plus cause que signe de malheur.

En effet, les éclipses sont prédictibles au jour, à l’heure, et à l’endroit du ciel où elles arriveront plusieurs siècles avant leur arrivée. En conséquence :

« Si les éclipses sont une suite nécessaire et naturelle du mouvement des astres, elles arrivent indépendamment de l’homme et sans aucune relation à ses mérites ou à ses démérites, et par conséquent, elles arriveraient tout de même, soit que Dieu ne voulût point châtier les hommes soit qu’il voulût les châtier de sorte que ce ne peut être un signe précurseur de la justice divine . »

Comment l’éclipse, qui n’est en aucune manière à l’origine du mal sur terre, pourrait-elle en être le signe précurseur ?

Paco, comment te sens-tu ?

Supposer, encore, que les comètes soient des signes ostensibles de la colère divine, c’est entretenir le culte sacrilège des idoles. Si Dieu, en effet, avait crée ces vastes comètes comme signes de la colère céleste, il aurait contribué encore plus à abrutir les hommes dans la superstition païenne.

Créer des comètes miraculeuses , c’est se faire garant de l’idolâtrie: contradiction interne sur la nature même de Dieu, car, comme Créateur des lois de l’univers, il ne peut se mettre en opposition avec lui-même en produisant des objets astronomiques miraculeux qui échapperaient aux régularités physiques qu’il a lui-même ordonnées .

Sombre conclusion des courses pour notre calviniste qui pense que la vraie foi ne devrait pas s’accommoder de la superstition mais qu’elle est minée par un vice d’origine : déchu et corrompu depuis le Péché Originel, l’homme ne change pas à moins d’avoir été, individuellement, élu par Dieu, comme digne du Salut.

« Hélas! L’homme est toujours homme. La Providence divine n’ayant pas trouvé à propos d’établir sa grâce sur les ruines de notre nature se contente de nous donner une grâce qui soutient notre infirmité. Mais comme le fond de notre nature, sujette à une infinité d’illusions, de préjugés, de passions et de vices , subsiste toujours, il est moralement impossible que les chrétiens, avec toutes les lumières et toutes les grâces que Dieu répand sur eux, ne tombent dans les mêmes désordres ou tombent les autres hommes. « 

Et pourtant, même si Bayle reconnaît des vertus à l’athée, et se veut le chantre de la conscience errante,- soit le respect de la liberté de conscience,- comment ne perçoit-il pas, dans sa dénonciation de la superstition, qu’il est lui-même accroché à la queue de sa Comète Trinitaire et qu’il est tout aussi absurde et déraisonnable de croire à la Résurrection d’un homme qu’on divinise qu’à l’arrivée imminente des pires calamités au seul passage d’un astre lumineux dans le ciel noir d’une  existence  obscure?

Bayle perçoit très bien les exhalaisons fétides de la superstition mais, enivré lui-même par les fragrances de son Calvin , il ne sent pas, à quel point , il est partie prenante de la crédulité qu’il dénonce chez les tenants de la nature augurale des comètes.

Paco, tu es toujours au parfum du secret des astres de l’univers opaque ?

On se signe

Dans le conte d’Andersen,« Les Cygnes Sauvages », l’héroïne, la jeune princesse Elisa va tenter de redonner forme humaine à ses 11 frères que sa méchante belle-mère a transformés en cygnes.

Parole magique, sort , qui délie, sépare les onze princes de leur nature humaine pour les métamorphoser en oiseaux.

Ames, maintenant détachée des corps

Bel oiseau, cependant, que le cygne, la marâtre n’ayant pu, malgré ses pouvoirs, mettre toute la méchanceté souhaitée dans sa volonté de changement.

Elle n’a pu les transformer en rampants, bêtes au groin, affairées au sol et grognant, par exemple.

Non, pas toute la noirceur souhaitée.

Ce sont tous des oiseaux de haut vol, des cygnes, symboles d’Appolon, beauté et élévation , tout à la fois.

Mais ils on perdu figure humaine et sont réduits au silence.

« Envolez-vous, mais sans voix », dit le conte

C’est à Elisa de renouer le lien rompu par la méchante, de redonner à ses frères l’humanité dont ils sont maintenant privés 

Comme, dans la magie, – le même produisant du même-, c’est par la parole que la jeune princesse devrait annuler le maléfice initial

Mais Elisa est une figure du silence, elle est celle, qui tout au long du conte , ne parle pas.

Elle est vouée au silence

Se taire: c’est la condition impérative si elle veut obtenir une nouvelle métamorphose, opérer un changement de signe, ramener ses frères à l’usage de la parole.

Pour rompre le charme initial, renouer ce qui a été dénoué, elle devra tresser un grand filet en écorce de saule et tisser onze armures à longues manches qu’elle jettera sur les onze cygnes capturés au préalable.

Onze armures en lin, obtenues pas les orties qu’elle aura foulées au pied.

Urticante vêture du silence rédempteur

La petite sœur, avec un filet sans voix , capture et libère les cygnes

Andersen , le luthérien : devant un tel miracle, on se signe..

Et avec Mallarmé, que fait-on ?

Faut-il , aussi , pour son Cygne, religieusement, se signer ?

Ce poème sans titre de 1885, volatile sous sa plume, objet translucide sur lequel le poète s’entête au signe .

« Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui… »

Sonnet, déjà , dès le départ, décapité, blancheur et givre au col.

Pas de titre. Rien là-haut sur la cascade des vers  qui va s’abattre sur le Cygne déjà figé en son givre.

Sommet de la poésie du 19° qui laisse Hugo à ses illusions révolutionnaires : il n’y a pas de « bel aujourd’hui » de journée de la liberté qui annonce des lendemains qui chantent.

« Va-t-il nous déchirer avec un coup d’aile ivre »

Le pressentait-il, cependant, cet horizon sans torche lumineuse, l’exilé de Guernesey qui écrivait :

« L’ombre est noire toujours, même tombant des cygnes. »

Ce Cygne, sonnet pétrifié, col tourné aussi contre Baudelaire, qui voudrait qu’un bel aujourd’hui, vierge et vivace, existât au moins dans l’Idéal :

«  Tout son col secouera cette blanche agonie »,

Mallarmé assure qu’il n’y a pas d’aujourd’hui, pas de moment distinguable d’un autre, pas de merveilleux nuages, pas de hors-monde inconnu vers lequel s’élever.

Le mort, toujours, dans le jour atone, saisit le vif.

Il pourra tenter de se pousser du col, le poète, pour secouer sa plume contre cette blanche agonie

« Mais non l’horreur du sol où le plumage est pris

Fantôme qu’ à ce lieu son pur éclat assigne,

Il s’immobilise au songe froid de mépris

Que vêt parmi l’exil inutile le Cygne. »

Ici, dans Cygne, pas de conte de fées, pas de petite princesse pour prendre dans ses lacs ces albatros aux ailes de géant- mais cloués au sol- pour les métamorphoser en Progrès, en Idéal ou en Livre pur.

Le champ du signe : des plumes, du papier et du vent.

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