Un sentiment océanique

Le 5 décembre 1927, Romain Rolland écrit à Freud pour lui demander s’il lui arrive, tout comme lui, d’éprouver un sentiment océanique d’appartenance au Grand Tout, sentiment religieux spontané qui, selon la recommandation de Spinoza, propose de voir les choses sous l’aspect de l’éternité .

Avec toute l’ironie dont il est capable, c’est en tant qu’ « animal terrestre  » que Freud répondra au « grand ami océanique  » ,  lui indiquant qu’il n’est absolument pas sujet à ce genre d’affect mais qu’il peut tout à fait concevoir que certains éprouvent un sentiment d’appartenance à l’Universel.

Malaise dans la civilisation montrera qu’on doit renvoyer cette sensation religieuse d’union indissoluble avec le Grand Tout aux toutes premières impressions du nouveau-né qui, dans un fantasme de toute puissance infantile, ne distingue pas son moi originaire du monde qu’il embrasse et surtout qui l’embrasse : l’univers maternel répondant à ses besoins ou les anticipant, donne ainsi au tout petit l’illusion qu’il est un être indifférencié se confondant avec le monde.

Notre sentiment actuel du moi, dit Freud, n’est qu’un reste ratatiné de ce moi primaire-plaisir qui englobe la totalité du monde.

Aussi, plus tard, restera, en l’homme, comme trace mnésique, la nostalgie de ce « sentiment océanique », mélange de la toute puissance initiale et du sentiment fusionnel avec le monde que l’attitude maternelle avait induit.

Se relier ou se fondre dans le Grand Tout sera alors une réponse au danger, provenant du monde extérieur, dont le moi perçoit la menace.

Rien de tel que le sentiment océanique pour redonner au moi, ratatiné et rabougri par son passage obligé dans les filets de la langue, la perception de son omnipotence et l’assurance imaginaire d’échapper à la finitude et à la mort.

Si l’océan toujours roule ses flots, la vague, « animal terrestre », disparaît, pour sa part, dans le fracas et l’écume: la vague n’est pas l’océan.

 

 

 

 

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Délices profondes

Le masculin ne l’emporte pas toujours sur le féminin, n’en déplaise aux thuriféraires de l’égalité des sexes qui vont, jusque dans la langue, traquer l’injustice faite aux femmes qui plieraient sous le joug de l’implacable seigneurie de l’orthographie du mâle.

Rimbaud le sait, lui, le rebelle, qui, aux voyelles, en fait voir de toutes les couleurs : Délices, au pluriel, est féminin ! C’est dans Une Saison en Enfer :

« C’est la Vie encore ! Plus tard les délices de la damnation seront plus profondes encore. Un crime, vite, que je tombe au néant, de par la loi humaine. »

Que les délices soient à la femme, le devin Tirésias le savait lui, qui seul, avait eu, dans sa vie, le privilège de connaître la double expérience des sexes : une fois homme, une fois femme.

A la question disputée par Zeus et Héra concernant lequel des deux sexes éprouvait le plus de jouissance, Tirésias répondit sans hésiter que s’il y a dix parts de plaisir, l’homme n’en éprouve qu’une et la femme, neuf !

En terme de jouissance, le féminin l’emporte sur le masculin!

A la vue de cette vérité qui devait rester cachée, Héra, furieuse, punit Tirésias de cécité.

Genre!

Qu’on laisse donc, en son palais, la langue en paix, qui se moque bien de préséance quand il ne s’agit, pour elle, que  du plaisir du texte!

 

 

 

 

Un bonheur catholique

Au journaliste l’interrogeant sur sa conception du bonheur, l’écrivain Thomas Bernhard, les bras largement ouverts et un sourire éclatant aux lèvres, répond qu’il est totalement heureux : de la main droite à la main gauche, de la tête jusqu’aux pieds ! Un bonheur en croix, dit-il, un bonheur catholique !

Sarcasme, cette ironie mordante, vient de sarx, en grec ancien: la chair. T. Bernhard bouffe, jusqu’à l’os, le porte-voix d’une telle inconvenance pour l’espèce humaine: l’idée même du bonheur !

La béatitude, c’est pour les chiens qui, répondant au sifflet du maître, salivent à l’ordre et frétillent de la queue à ses pieds.

Mais, dixit le dramaturge autrichien, pas de félicité en vue pour les hommes qui, sur leurs épaules, n’ont, pour leur salut, que la double traverse du poids de l’ennui et de la douleur de vivre, soit l’horizon de la croix.

Un parfait idiot

Quand Wittgenstein demande à Russell de lui dire s’il est, oui ou non, un parfait idiot, Russell s’étonne, à juste titre, qu’un jeune homme, aussi brillant intellectuellement, lui pose une telle question. La réponse est d’importance pour Wittgenstein, car s’il est un parfait idiot, il deviendra aéronaute ; sinon, philosophe. Après avoir lu la première phrase du Tractatus Logico-Philosophicus : « Le monde est tout ce qui arrive », Russell lui répliqua qu’il n’avait pas besoin de se faire aéronaute… Pourtant, si l’on s’en tient à l’étymologie grecque, Wittgenstein était un parfait idiot : milliardaire renonçant à sa fortune, rescapé du suicide , ingénieur en aéronautique, jardinier, logicien, infirmier, architecte, instituteur, bâtisseur de cabanes en Norvège, volontaire pour aller se battre sur le front, homosexuel rongé par la culpabilité, amateur de westerns, fou de Tolstoï, torturé par l’angoisse du péché, professeur d’appartement, réfléchissant à voix haute devant une poignée d’étudiants fascinés, assis à même le sol, mystique absolu devant l’énigme de la présence du monde, celui qui, mourant du cancer, s’écrie dans un dernier souffle : « Dites leur que cette vie a été pour moi merveilleuse ! », voilà bien le sens de idios en grec : « propre, particulier, singulier, qui ne ressemble à rien » Perfection de la singularité d’un désir.

La fente de timidité

Certains arbres, comme le chêne vert ou le pin parasol, par exemple, maintiennent, entre leurs branches maîtresses ou même  entre leurs racines, une certaine distance qu’on désigne, en botanique, sous le nom de fente de timidité: pas question , entre ces arbres, de se mêler les rameaux ou les radicelles!

Cette réserve, cette pudeur sylvestre, serait observée afin de laisser passer plus de lumière, geste favorable au développement de l’humus, ou bien encore, pour se prémunir des risques de mycose, maladie toujours possible, en raison du voisinage d’une végétation contaminée.

Qu’entre les deux sexes soudain se glisse une fente de timidité et , parasol en berne, l’espèce humaine serait bientôt sur le flanc, anéantie, en son taillis, par l’impossible rapprochement de ses membres aux abois.

Ecrire

Ecrire laisse une trace d’un sujet d’encre.

Ecrire pour penser et non l’inverse : c’est en écrivant que, parfois, les mots charriant les mots, de la pensée tombe dans la bousculade.

Il est juste alors de parler d’une pensée ramassée : il suffit de prendre soin de la phrase, sa civière verbale. 

Soigner sa phrase comme on soigne un blessé avec la même attention, la même délicatesse, car, si la vie est fragile, les mots qui la disent, au plus près de la blessure, le sont tout autant.

Il est juste d’écrire au plus juste de sa plaie même si le soin qu’on y apporte n’assure en rien d’un quelconque rétablissement.

Qu’y aurait-il d’ailleurs à rétablir si la santé est le silence des organes ? Le métier de vivre, comme le dit si  justement Pavese, ne s’exerce pas sur l’établi mais dans les conditions chancelantes et incertaines de l’exercice du vivant.

Les gens en bonne santé n’écrivent pas, tout comme le médecin met à distance sa souffrance, lui qui, l’oreille collée sur la poitrine de son patient, s’épargne, sourd aux sifflements de sa propre détresse, la douleur de vivre en la traquant chez le malade qu’il ausculte. 

Quand l’espoir d’être lu s’éloigne toujours plus, écrire ne rime à rien sinon à s’expliquer à soi-même les impasses dans lesquelles on s’est enfermé et dont on espère qu’un trait d’écriture va, comme on le dit d’un mot d’esprit, procurer, par surprise, au fidèle de la lettre, une forme de jouissance dont il serait bien embarrassé de définir la nature.

A l’horizon, le lecteur attendu : cet autre enfin, qui saurait le lire et  l’entendrait, sans qu’il ait besoin de s’expliquer sur le sens du propos, le choix de l’image, l’usage de la ponctuation, la longueur ou la brièveté de la phrase, son rythme et sa musicalité.

Cet autre qui, d’emblée, serait sensible à sa petite musique, à son style, soit son être de poinçon, le stilus romain qui grave la lettre dans les tablettes de cire, arête vive d’un acier auquel on ne demande pas de rendre compte de sa composition.

Très certainement, écrire s’adresse à un visage singulier, ce masque figé des lèvres muettes de la mère, quand l’enfant, dans son désir de l’échange, ne reçoit d’elle que le silence, l’indifférence ou, pire encore, le retrait décidé.

La détresse de l’infans, celui qui ne parle pas encore, mais dont le regard est perdu: sa soif d’être dit par une autre, la première, celle de l’origine, celle de la création: sa mère.

A défaut, il écrira plus tard ce qui, d’avoir, par elle, été tu,  éclaire, chez lui, son obstination à la lettre.

Ecrire, c’est se parler à soi-même comme à un autre, observer, mot à mot, la trace de ce dialogue intime pour ne pas le laisser à l’imaginaire du rêve, y revenir, le rendre plus beau et émouvant, frémir à sa musique, s’en bercer.

Materné sous les mots qui tombent parfois comme un lait d’abondance, écrire, c’est, au sein de la débâcle et de la solitude, se materner, venir à la source du soin, de l’attention, de la douceur, de la chaleur et de la protection de la langue maternelle en soi: écrire, c’est persister dans la demande primordiale du tout petit d’être lu, dit et mâché dans les mots de la mère et, à défaut, par l’écrit, en dérouler la phrase toujours espérée, jamais advenue.

Toute la machinerie maternelle appelée à la rescousse de la machine à écrire, coup d’épaule sur la main qui tremble sur les lignes, c’est ça l’écriture.

Il faut en soi beaucoup de réserve de mère, de puits d’elle, de don, d’amour, pour écrire, s’adresser la lettre jamais lue, celle qu’on imagine expédier au lecteur inconnu mais qui n’est jamais, en miroir, que l’image du seul visage qui vaille : celui de la mère qui veille sur vous.

Quelqu’un va lire.

Rousseau, à la fin, dans ses Rêveries du promeneur solitaire, n’y croit plus, lui dont la naissance coûta la vie à sa mère, forfait qu’il ne se pardonna jamais et dont les milliers de pages de l’oeuvre littéraire sont à la fois le linceul et le chant suave d’une voix qu’il n’a jamais entendue, et donc, toujours construite, la voix, en lui, d’une mère d’absence.

Ecrire, timbre de l’abandon mais espérance tenace d’un salut.

Voix artificielle de l’écriture, comme on le dit d’une conception in vitro : c’est pas naturel d’écrire, conception in littera.

Rousseau, dont la voix , pour sa mère morte, opéra

L’un seul de sa mère, Jean-Jacques, qui d’abord voulut être musicien et dont l’écriture, par surprise, lui tomba dessus et ne le quitta plus. Mère, matrice de tout écrit.

Dans la solitude, parmi les Grands et surtout parmi les méchants, l’écriture était, avec les fleurs dans l’herbier, toujours là pour le consoler.

Feuille après feuille, la botanique de l’écriture de soi, comme mode de réconfort et de dédommagement pour une perte jamais surmontée.

Mère toujours à portée de main, pour lui qui, orphelin de mère, abandonna ses cinq enfants mais que l’écriture, jamais, n’abandonna.