D’yeux

Dans « L’Essence du Christianisme« , Ludwig Feuerbach affirme que Dieu n’est que la projection des propriétés humaines, la conscience que l’homme a de Dieu n’étant que la conscience qu’il a de lui-même.

Prière de Ludwig Feuerbach:

« Notre Père qui êtes os, yeux…« 

Céleste

Entre le cormoran et le corps mourant, la différence n’est pas que de l’être: l’un est sûr de son ciel, l’autre laisse à une Main improbable son élévation vers les cieux.

Le timbre de Yahvé

Quand les dieux foisonnent dans le panthéon grec, Yahvé, sans article, tonne, seul, sur le Mont Sinaï.

Celui dont on ne doit pas prononcer le Nom n’a pas besoin qu’on lui fasse l’article.

Empêtré dans les consonnes, YHVH ne peut se dire, on ne peut le dire.

Alors , on le prie

d’accepter deux voyelles pour pouvoir le rouler sous la langue et annoncer la couleur: YAHVE.

Le Tétragramme ,-YHVH-, timbre imprimé sur l’enveloppe charnelle du peuple de l’Alliance.

Ce courrier humain, bien timbré, arrivera, par le train, à l’heure et à destination, dans la boîte à lettres de la dévastation.

On peut exterminer un peuple, on ne peut mettre en cendres un nom : YAHVE brûle encore de mille feux dans les coeurs de ceux qui ne peuvent se faire à une vie absurde, au ciel désert, à la mort promise.

Se taper la tête contre le Mur des Lamentations laisse Yahvé de marbre.

Les fondations des baraquements d’Auschwitz sont coulées dans le sable du désert du Sinaï

L’affranchi se ment, il tient à sa servitude

Dans le murmure de la prière, le mur, mur.

Notre Père qui êtes zoo cieux, bête obscure de la préhistoire de l’humanité, restez donc en cage pour l’éternité

Une coquille dans le texte

Sans doute ignore-t-elle, la petite , quand elle joue à la marelle dans la cour de l’école, qu’elle est en train de cheminer vers St Jacques de Compostelle. Le vrai nom, en effet, de la célèbre coquille qui orne le chapeau de tout pèlerin est la merelle qui donnera, plus tard, le nom du jeu de la marelle.

Le dessin du chemin de la marelle, à 7 ou 9 cases, ressemble au plan d’une cathédrale, itinéraire spirituel qu’il s’agit de parcourir de la Terre jusqu’au Ciel en poussant, à cloche-pied, un petit palet, de case en case, en évitant de tomber dans l’Enfer.

Monter et descendre, sur un seul pied, le long de cet axe vertical, l’axe du Monde, ce passage entre la Terre et le Ciel.

La petite, claudicante, qui malgré les embûches apprend, justement, de case en case, à marcher droit, à aller de l’avant.

Boiteuse mais pas tant qui, dans l’effort, progresse vers le Ciel.

Cette petite qui pousse son palet dans son labyrinthe de craie éphémère, c’est l’arcane 22 du Tarot de Marseille, le MAT, le fol boiteux, blessé à la cuisse mais qui va son chemin avec le strict nécessaire dans son maigre baluchon .

Il est épris de liberté

Il regarde vers le Ciel

Il est dépourvu de peur.

Elle saute à cloche-pied, fait glisser le petit palet, d’une case dans l’autre, de la Terre jusqu’au Ciel.

Pas d’échec

Elle évite l’Enfer.

La récréation est finie.

Compose-t-elle, en classe, sur le jeu de la coquille ?

A considérer

Considerare. En latin, cum/sideris : avec l’astre, l’étoile.

Quand on demande de la considération , on demande que l’autre lève les yeux vers vous, vous regarde, comme, dans une nuit de pleine lune, vous contemplez dans le ciel l’astre dans la gravité de sa pure et mystérieuse présence.

Un mousquet, un Bousquet

Le 27 mai 1918, à 21 ans, l’écrivain Joë Bousquet, touché par une balle allemande à la bataille de Vailly, est grièvement blessé à hauteur de la colonne vertébrale.

Pas de bosquet, de pierrailles ou d’arbre salvateur pour détourner l’acier qui le meurtrit.

Il perd l’usage de ses membres inférieurs et demeurera alité, jusqu’à sa mort, en 1950, 53  rue de Verdun à Carcassonne, dans une chambre dont les volets seront fermés en permanence.

Le soleil n’est jamais rentré dans cette chambre.

Telle une araignée dans sa toile de lit, il naviguait, immobile , dans les fils du langage, au milieu des vapeurs d’opium, et des parfums que de belles visiteuses laissaient s’évaporer à leur passage .

C’était un gisant dressé. Il disait que sa blessure existait avant lui et qu’il était né pour l’incarner.

Il faut vivre, vivre, rien que vivre, disait-il

Vitrail flamboyant en sa nef, il disait que son corps était une église et qu’il en avait fait son cheval.

Sa carcasse sonne, rue de Verdun, tous les jours , comme un tocsin d’armistice, une victoire sur la mort.

Lui , le foudroyé, disait que le corps est le firmament de tout le réel imaginable et que l’instant, qui ne lui apportait pas un enrichissement, ouvrait en lui une blessure.

Une blessure plus douloureuse encore que celle reçue , un matin de printemps 1918, sur le front de l’Aisne.