Beauté

C’est André Breton qui surgit d’emblée. Il faut lui faire confiance :

« La beauté sera convulsive ou ne sera pas.  »

C’est, à la fin de Nadja et au début de l’Amour fou, qu’on trouve cet attribut de la beauté qu’il s’agit de débusquer là où, d’ordinaire, on ne va pas la chercher : dans la vie même .

Pour cela, il faut être dans un état de disponibilité psychique, d’attente, de curiosité et d’appétit pour rencontrer la beauté vacante, là, devant nos yeux endormis.

Breton la nomme : beauté convulsive. Etrange définition qui doit salement chiffonner Mona Lisa en son Louvre !

C’est un nœud d’oxymores, cette injonction, car la beauté doit, selon le poète, être à la fois : érotique et voilée, explosante et fixe, magique et circonstancielle .

La beauté , émoi vital, secousse passionnelle donnant sens à la vie.

Pourquoi la nature de la beauté doit-elle avoir rapport avec le tremblement, la crise ?

Parce qu’elle dérange et vient heurter les représentations rationnelles classiques.

Parce qu’elle trouble, produit un saisissement, dérange et perturbe l’esprit comme les contractions violentes, involontaires et saccadées des muscles, dans le phénomène de la convulsion épileptique, chahutent l’organisme en proie aux décharges électriques.

Ce n’est pas la beauté attendue du canon grec.

Elle est le produit du hasard objectif quand une causalité externe et une finalité interne se rencontrent, quand nécessité et contingence se font écho pour satisfaire les désirs les plus plus profonds et les plus inconscients de l’homme.

Ne plus prendre ses désirs pour la réalité mais que le hasard objectif de la rencontre fasse que la réalité soit « réellement » la réalisation du désir.

Et belle.

André Breton le dit lui-même :  « Il arrive que la nécessité naturelle tombe d’accord avec la nécessité humaine d’une manière assez extraordinaire et agitante pour que les deux déterminations s’avèrent indiscernables »

Ainsi, Breton aspire passionnément à rencontrer et à aimer une femme inconnue. Le 29 mai 1934, une femme scandaleusement belle  entre dans le café où il se trouve. Il l’avait déjà observée quelques jours auparavant, au même endroit. Elle s’assied et commence à écrire. Il désire secrètement être le destinataire de cette lettre. Elle sort. Il la suit, l’aborde. Elle lui annonce qu’elle lui a écrit et s’étonne qu’on ne lui ait pas remis la lettre. Profondément troublé, il prend congé et lui donne rendez-vous à minuit.

Hasard objectif de la rencontre d’une personne.

Mais aussi, la trouvaille d’un objet peut être liée au hasard objectif.

Trouvaille dans laquelle on peut reconnaître « le merveilleux précipité du désir »

Au printemps 1934, le poète se promène avec Giacometti au Marché aux Puces de St Ouen. Dans les jours précédents, Breton était allé plusieurs fois rendre visite au sculpteur, dans son atelier. Celui-ci travaillait sur un personnage féminin en plâtre et éprouvait des difficultés avec la tête de la statue. Après plusieurs tentatives , plus ou moins heureuses, le visage avait du mal à trouver une forme satisfaisante.

Une fois sur le marché, un objet, soudain, exerce sur les deux amis, et en même temps, « l’attraction du jamais vu. »

Ils viennent de tomber sur un demi-masque, en métal, étrange et dont la fonction est inconnue.

Giacometti l’achète.

Breton est attiré, lui, par une cuiller en bois, au long manche, dont l’extrémité intérieure a la forme d’un petit soulier .

Quel sens donner à ces trouvailles ?

Pour l’auteur de l’Amour Fou, elles ont la fonction qu’occupe le rêve pour le désir inconscient. Elles lèvent les inhibitions, libèrent le refoulé et permettent donc de dépasser l’obstacle rencontré dans la réalité.

Ainsi Giacometti résoudra son problème plastique en utilisant le masque en guise de tête pour sa statue.

Et Breton se rendra compte, en posant sa cuiller sur un meuble, que ce petit soulier en bois pouvait lui servir de cendrier, ce cendrier qui remplaçait la petite pantoufle en verre,- rappelant celle perdue de Cendrillon – qu’il avait demandé à plusieurs reprises, mais en vain, à Giacometti, de réaliser pour lui !

Son désir avait donc été exaucé mais sous une autre forme !

Hasard objectif de la rencontre avec l’objet.

Quelle différence, cependant, entre ce« hasard objectif » du pape du surréalisme et la pensée magique de la toute puissance infantile, le délire d’interprétation du paranoïaque, l’inquiétante étrangeté freudienne ?

C’est, dans tous les cas, vouloir donner du sens à une interférence entre deux ou plusieurs séries de causes, réciproquement et relativement indépendantes.

Pourquoi cette fébrilité, cette urgence de découvrir des correspondances entre des éléments disparates de la réalité et d’y trouver de la beauté ?

Parce qu’il est insupportable, pour l’homme, que le monde soit muet et indifférent . Insoutenable que l’univers roule pour sa paroisse et fasse si peu cas de lui.

Quand l’homme aura disparu de la surface du globe en raison de sa folie industrielle, le vers de terre et l’abeille lui survivront et continueront à besogner le sol et à récolter le nectar sans en faire, pour autant, tout un foin.

Hasard subjectif, toujours. Foi de breton.

Il se dit, qu’à tout prendre, il préfère la définition de Rilke qui donne au Beau le caractère du tout autre que soi et dont la rencontre ébranle à jamais le confort narcissique de la certitude.

« Insoutenable Beauté quand tu nous prends sans jamais nous rendre à nous-même . »