A vue de nez

Le pape est le vicaire du Christ, son lieutenant, tout comme le nez est le vicaire du sexe, dans la théorie nasale des névroses de Wilhelm Fliess. Pour cet ami intime de Freud, il existe, en effet, une relation très étroite, sur un mode de projection isotopique, entre les muqueuses nasales et les organes génitaux, relation telle que chaque douleur, liée à l’appareil génital, est localisable sur un point précis du nez : cornet droit, cornet gauche… Sur un cornet inférieur droit fortement enflé, une dose de cocaïne, bien tempérée, fera disparaître les douleurs lombaires et oublier celles de la dysménorrhée. Il suffit de bien localiser la zone nasale appropriée et de la traiter à la cocaïne pour résorber, à distance, les troubles de l’appareil génital. Quel désir inconscient refoulé a bien pu guider la main de l’auteur de la Névrose nasale réflexe pour qu’il oublie, dans un remarquable acte manqué, un demi mètre de gaze dans la fosse nasale d’Emma Eckstein, avec le risque, à défaut de la guérir de son hystérie, de la conduire directement dans une autre fosse, rebelle à vue de nez, celle-ci, à toute ligne salvatrice de cocaïne ! Et que dire alors, par anticipation rétrospective, d’une intervention possible de ce Kepler de la biologie, selon l’expression même de Freud, sur l’appendice royal de Cléopâtre ou la truffe de Cyrano ?

L’aronde en sa voltige

Dans sa décision du vol, l’oiseau ne manque pas d’air, qui brusquant soudain la branche qui le porte, élit, pour l’éphémère, le déclic arbitraire d’un pli du vent, l’incarnat d’un bouquet de cerises, l’hésitation altière d’un lambeau d’eucalyptus. Vole à qui va le vol des ramures du frêle oiseau, esquif ailé à la carène d’osselets, qui, vague et vif, s’emporte sur les cimes et plonge, derechef, sur sa mer d’herbe rase.

Une chose est libre par la seule nécessité de sa nature, dit Spinoza, ainsi du roitelet en son nid qui, s’affairant à la brindille, cloue le bec au prétendu libre-arbitre du poltron et du dément, lesquels, ignorant des causes qui les déterminent, croient avoir librement choisi ce qu’ils font alors qu’ils n’agissent que sous l’empire de leurs passions.

Les virevoltes et les griffes sur l’azur de l’aronde n’ont pour chorégraphe que la tranquille assurance du mode aviaire de la Volonté du monde, arabesque de duvet et de toile sanguine qui signe, dans les piaillements et les volte-faces, la régularité d’une course à la boussole : l’oiseau suit , dans la nécessité du vol, la coercition des courants et, s’en tient, pour sa liberté, à l’heur de ses ailes et aux desseins du vent.

Il n’est pas mal armé, ce porte-plumes, que, l’azur, vierge de toute rature, n’accable en rien : le ciel, pour lui, n’est pas à fuir ni, feuille blanche, à consacrer au poème.

Dans sa conque vibrionnante et précaire, nulle trace d’âme vide, sur laquelle jeter une nuit hagarde : tout, en l’hirondelle, tient au battement de ses ailes ; hélice scellée à la turbulence des nuages et aux flux ascendants, elle se laisse aller, dans une boucle inversée ou dans la torsade d’une vrille, à la libre joie de sa voltige.

Le prix du sommeil pour Jules Goncourt

A l’origine du monde, c’est le chaos, le désordre sonore qui précède la manifestation des formes et des êtres. Dans la Genèse, Le brouhaha côtoie le vide, l’absence désertique, le fracas dans l’abîme. Le vocable vacarme, à son origine, n’est pas le grand tohu-bohu, discordant et désordonné des choses et des gens, mais la plainte du sujet qui ne peut se mettre à l’abri des sons qui lui broient les tympans. En moyen néerlandais, « wach-arme » est une interjection exprimant la souffrance de celui qui est tourmenté par la nature bruyante des objets sonores. « Wach-arme », pauvre de moi qui ai à subir tant de trouble et de tumulte ! Vient alors le vacarme absolument silencieux des pensées qui, jour et nuit, sous la boîte crânienne, est à la fois le sujet assourdi et l’écho retentissant du pilon du verbe en lui. Non, ça ne parle pas, ça tonne ! Nul abri où se réfugier pour ne plus entendre le boucan incessant des verbes, des adjectifs et des noms qui roulent et se suivent dans un ordre implacable, tambourins des osselets, fanfare du pavillon ! Trop optimiste, Jules Goncourt qui croit aux vertus apaisantes de la nuit, vague arme nocturne : « Pour nous faite aimer la vie, la Providence a été forcée de nous en retirer la moitié. Sans le sommeil, qui est la mort temporaire du chagrin et de la souffrance, l’homme ne patienterait pas jusqu’au trépas.»

L’araignée de Monsieur de Lauzun

L’araignée ne connaît que le monde de sa toile, sa vie ne tient qu’à un fil, qu’elle tire, de soie. Helvétius évoque, dans De l’Esprit, ce trait de la vie de Monsieur de Lauzun, emprisonné à la Bastille. Là, sans livres, sans occupation, en proie à l’ennui et à l’horreur de la prison, le détenu s’avise d’apprivoiser une araignée, seule consolation qui lui reste dans son malheur. Le gouverneur de la Bastille, par une inhumanité propre aux hommes habitués à voir des malheureux, écrase cette araignée, laissant le prisonnier dans la désolation la plus atroce. Il n’est point de mère, dit Helvétius, que la mort de son enfant n’affecte d‘une douleur plus violente. Pourquoi cette conformité de réactions pour des êtres si différents ? Le plus souvent, peu importe la nature de l’objet, on ne pleure, avec sa disparition, que l’ennui et le désoeuvrement où l’on tombe. Ainsi, dans le recoin d’une geôle, l’art est nié qui voit d’ordinaire, dans l’œuvre patiemment tissée, la sublimation des pulsions : écrire, en fait, ne serait qu’un remède à l’oisiveté et au bourdon, l’occupation, en lignes, d’un embastillé du verbe !

Dans le cercle d’Hadrien

Cercle.

Vicieux, par principe .

Les sceptiques grecs  l’appellent diallèle, ce cercle vicieux de la pensée : faire entrer dans une définition le mot même à définir.

Ainsi, la méchanceté: c’est ce qui fait qu’un être est méchant.

Pas méchant comme cercle, mais cercle vicieux quand même.

C’est Rousseau, dans ses Lettres écrites de la Montagne, qui met en évidence le cercle vicieux des miracles et de la Révélation  :

 « Puisque ces Messieurs veulent que le miracle serve de preuve à la Révélation, ils ne doivent pas employer l’autorité de la Révélation pour constater le miracle. »

Après avoir prouvé la doctrine par le miracle, il faut prouver le miracle par la doctrine !

Mais passons.

Il faut maintenant prendre de la hauteur, et restant quand même dans le bastion de la chrétienté, s’approcher d’un autre cercle, celui qui, à Rome, coiffe le sommet de la coupole du Panthéon.

Dans les Mémoires d’Hadrien, Marguerite Yourcenar fait parler l’empereur architecte qui voulait, avec cet ouvrage, inscrire le microcosme dans le macrocosme, métaphore stoïcienne de l’harmonie de l’homme dans l’univers. Temple, dédié à tous les dieux, aux dimensions parfaites : sphère de 43,30 m de diamètre sur une hauteur égale de 43,30m, avec un oculus de 8,7 m de circonférence, ouvert sur le ciel et seule source de lumière pour l ‘édifice, la pluie s’y engouffrant en cas de mauvais temps, eau lustrale tombant sur les épaules des hommes pour un baptême païen .

Oculus, orbite vide du ciel vide des arrières mondes.

Anneau que la divinité déserte.

C’est ainsi qu’Hadrien le voit, ce cercle, coiffant la coupole de son temple qu’il conçoit comme un cadran solaire dont toutes les heures blessent et que la dernière achève sans espoir d’être entendu par des dieux, indifférents et parfaits, tout occupés à jouir de leur autarcie extatique.

« J’avais voulu que ce sanctuaire de tous les dieux reproduisît la forme du globe terrestre et de la sphère stellaire, du globe où se renferment les semences du feu éternel, de la sphère creuse qui contient tout…La coupole, construite d’une lave dure et légère qui semblait participer encore au mouvement ascendant des flammes, communiquait avec le ciel par un grand trou alternativement noir et bleu. Ce temple ouvert et secret était conçu comme un cadran solaire. Les heures tourneraient en rond sur ces caissons soigneusement polis par des artisans grecs ; le disque du jour y resterait suspendu comme un bouclier d’or ; la pluie formerait sur le pavement une flaque pure ; la prière s’échapperait comme une fumée vers ce vide où nous mettons les dieux. »

Rien à attendre, rien à voir : les dieux ne sont là pour personne .

A moins de faire partie de leur cercle, très fermé: rien à espérer d’eux.

Adieu, Hadrien ! Loué sois-tu d’avoir, pour ton Panthéon, corrigé toi-même les plans trop timides de l’architecte Apollodore en  remontant, pour la structure même de l’édifice, aux temples ronds de l’Etrurie antique !

Se dire que le cercle de ses amis est très restreint, oculus ouvert sur peu d’espace, mais qu’après tout, le cercle parfait de la lune ne durant qu’une nuit, la minceur d’un cénacle vaut mieux, à tout prendre, que l’extension d’un entourage, gage, à coup sûr, de souffrances et de désagréments liés au foisonnement du multiple.

Vivre : cirque qu’on fait rance à force de tourner en rond.