Fibre sentimentale

Il y avait un grand balai qui était très triste car il était toujours tout seul derrière la porte de la cuisine.

Personne ne venait le chercher pour enlever la poussière du carrelage.

Il se sentait oublié et bon à rien,

Un poil mélancolique.

La maman de la maison préférait utiliser un gros aspirateur , tout noir, qui faisait un grand bruit d’avion.

Et son tuyau, tout noir aussi, était comme un serpent qui rampait sur le sol.

Le petit Raphaël n’aimait pas cette chose mécanique, bruyante et mal polie avec les meubles,

qui tapait dans la table, le lave-vaisselle, la chaise- haute sans jamais s’excuser du mal qu’elle leur faisait.

Et parfois, même, le petit enfant avait peur de cette bête à roulettes et il allait vite se cacher derrière la porte de la cuisine en serrant très fort le balai contre lui.

Ses petites mains restaient bien accrochées à cet arbre domestique.

Le balai était très content : il se sentait enfin utile à quelque chose.

Un jour, après un gros orage, l’aspirateur-serpent ne voulut plus se remettre en marche.

La maman avait beau lui appuyer sur les oreilles et le ventre, lui mettre le pied sur le dos, tirer très fort sur son long coup, rien à faire : il ne voulait plus respirer

Il était mort.

Un grand silence était tombé dans la cuisine.

Tout à coup, on vit la porte bouger tout doucement et le grand balai s’avancer en glissant lentement sur son pied unique de poils doux et lisses.

Un grand et beau sourire illuminait sa longue tête de bois.

Il se dirigea, sans hésiter, vers le petit Raphaël qui lui ouvrit largement les bras.

Alors, enfin délivrés de cette chose criarde et mal polie, ils commencèrent, tous les deux, bras dans les bras, à esquisser quelques pas de danse sur le sol tout blanc.

Depuis ce jour, la maman de Raphaël, émue par ce ballet improvisé, a décidé que la poussière de sa cuisine serait uniquement ramassée par ce grand bâton à la fibre sentimentale, l’ami fidèle de son petit garçon !

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Du dire

Royauté de l’homme: son entrée dans le langage s’est faite en son palais.

L’homme n’est pas le berger de l’être mais l’hébergé du verbe.

Dire la fleur ne la rend pas présente, ainsi de soi, qui , de se dire, toujours s’absente.

En tout état de cause, on naît sans le dire et on est ce qu’on peut dire.

Du dit vain au dit vent, verbe pélerin que nulle basilique ne hante.

Bois au taillis, ainsi le serf du langage qui remue d’autant plus la tête qu’il s’enfonce dans l’entrelacs du sens.

Je, suie, cendre verbale.

Tout ce qu’il croit être ne sera jamais que ce qu’il croit être, par contre, ce qu’il peut dire et comme il peut le dire sera ce qu’il est.

Les mots filent, bon sang!

Du dire

But

Avoir un but. L’univers a-t-il un but ?

Et l’homme, dans l’univers : a-t-il un but ?

Le gardien de but : toute religion.

Un dessein : des saints.

Le pape, gardien universel du but de l’existence et du mensonge de l’immortalité personnelle .

C’est Nietzsche au paragraphe 43 de l‘Antéchrist :

« Quand , au lieu de mettre le centre de gravité de la vie dans la vie elle-même, on la déplace dans l’au-delà, dans le néant, on prive tout simplement la vie de son centre de gravité.

Le grand mensonge de l’immortalité personnelle détruit toute raison, toute nature dans l’instinct ; ce qu’il y a dans les instincts de bénéfique, de profitable à la vie, de garantie d’avenir, tout cela éveille désormais de la méfiance.

Vivre en sorte que vivre n’ait plus de sens, voilà ce qui devient maintenant le « sens » de la vie.

Que chacun, « âme immortelle », soit sur le même rang que tous les autres, que le « salut » de chaque individu puisse, dans la totalité des êtres, revendiquer une importance éternelle, que de petits bigots aux trois quarts toqués aient licence de se figurer que la nature enfreint perpétuellement ses lois pour eux, on ne saurait avec assez de mépris stigmatiser pareille surenchère de tous les égoïsmes, portés à un degré infini d’impudence…

Le « salut se l’âme », traduisons : « le monde tourne autour de moi… »

Il y a, pour Rome, création, destination du vivant et son orientation vers un autre monde, pour le moment, invisible.

Avec l’eschatologie en prime : une fin des temps, la résurrection, le jugement dernier, l’immortalité.

Une origine, une fin : le paquet cadeau.

Mais les voyages déforment La Genèse.

Avec Darwin apparaît l’idée du déterminisme indifférent. L’ordre de l’univers se constitue sans cesse d’une interaction d’existences qui réalisent entre elles des combinaisons productrices d’équilibres sélectionnés, temporaires et non strictement prédictibles même s’ils sont observables et nécessaires.

C’est tout à fait l’opposé d’une pensée finaliste pour laquelle il n’y a pas de hasard, et qui assigne à toute forme d’existence un plan, une intention déterminant ses caractéristiques en fonction d’une destination fixée à l’avance.

C’est Bernardin de Saint-Pierre qui explique que le melon a été divisé en tranches par la nature afin d’être mangé en famille !

Freud tranchera, lui, pour le ça, le moi et la sur-moi. Chacun s’en paye une tranche.

Pour Darwin, pas de nature comme oeuvre supposant à sa source un plan, une finalité mais l’observation du vivant comme mouvance indéfinie de l’imparfait.

Le finalisme est la théologie naturelle qui induit, de la perception d’un ordre dans les objets de la nature, la nécessité d’un plan qui l’aurait précédé.

C’est l’exégèse du monde, ce grand livre offert à l’homme, seule créature capable d’y deviner les signes d’une Volonté Créatrice et d’un dessein intelligent ;

Freud, en matérialiste convaincu, reste néanmoins finaliste de tout en tout.

Il suffit, pour cela, de changer les signes.

L’inconscient est sa théologie naturelle qui lui permet de déchiffrer la nature humaine et d’en débrouiller les nœuds.

De la perception du désordre névrotique, il conclura à la nécessité de l’inconscient comme cause explicative des méandres du psychisme humain, grand livre désormais ouvert à l’analyste, seule créature susceptible d’y découvrir les marques de la volonté destructrice de la pulsion de mort.

Ce qu’on observe dans la peur irréfléchie du pygmée, aussi bien que dans sa reprise élaborée par le mythe, c’est qu’une intention habite chaque manifestation de la nature.

Si la feuille du ficus elastica penche à gauche, c’est qu’un esprit malfaisant de la forêt s’apprête à nuire au bon sauvage !

La psychanalyse est aussi, à ce titre, une pratique animiste, la psychopathologie de la vie quotidienne troquant le caoutchouc pour la peau de banane du lapsus et de l’acte manqué…

C’est là, mais c’est pas orienté.

C’est livré à la sauvette, sans mode d’emploi.

Aussi faut-il, sur le tapis, remettre ça, cinq fois par pour.

Il faut pour l’orant trouver un orient.

Une direction, et donc un sens.

Camus parle d’absurde, c’est encore trop de croyance car l’absurde présuppose l’antonyme qu’il dévoie, soit un ordre raisonnable, une logique, quelque chose de sensé, un but.

L’univers n’est pas absurde mais indifférent.

L’espèce humaine, qui le quadrille dans les mailles de ses interprétations foisonnantes, une fois disparue, ne fera ni chaud ni froid à un cosmos glacé.

Donner du sens au monde apaise la soif du sujet parlant mais n’altère pas le cours des rivières.

Le ver de terre, s’il résiste au trépas de l’humanité, continuera à faire son trou et la tortue, le gros dos.

La Thora, la Bible, le Coran, un flatus vocis, un pschitt pour beaucoup de sang versé .

Versant satanique de la foi ; âpre montagne dont le sommet se perd dans les nouages trinitaires, se coupe au cimeterre de l’Islam, bruit du murmure des Lamentations.

Tous les deux jours, de nouvelles exoplanètes sont découvertes grâce au télescope spatial Képler : étoiles binaires à éclipses, naines brunes, astres errants flottant dans la galaxie.

Quel est donc leur but, leur dessein ?

La finalité de leur course ?

En écho, la voix de Pascal et ses Deux infinis :

« Tout ce monde visible n’est qu’un trait imperceptible dans l’ample sein de la nature. Nulle idée n’en approche. Nous avons beau enfler nos conceptions au-delà des espaces imaginables, nous n’enfantons que des atomes, au prix de la réalité des choses.

C’est une sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part.

Que l’homme, étant revenu à soi, considère ce qu’il est au prix de ce qui est ; qu’il se regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature et que, de ce petit cachot où il se trouve logé, j’entends l’univers,il apprenne à estimer la terre, les royaumes, les villes et soi-même son juste prix.

Qu’est-ce qu’un homme dans l’infini ?

Qui se considérera de la sorte s’effrayera de soi-même, et, se considérant soutenu dans la masse que la nature lui a donné, entre ces deux abîmes de l’infini et du néant, il tremblera dans la vue de ces merveilles…

Car enfin qu’est-ce que l’homme dans la nature ?

Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable, également incapable de voir le néant d’où il est tiré, et l’infini où il est englouti…

Que fera-t-il sinon d’apercevoir quelque apparence du milieu des choses, dans un désespoir éternel de connaître ni leur principe ni leur fin ?…

Quand je considère la petite durée de ma vie, absorbée dans l’éternité précédente et suivante, le petit espace que je remplis, et même que je vois, abîmé dans l’infinie immensité des espaces que j’ignore et qui m’ignorent, je m’effraie et m’étonne de me voir ici plutôt que là, car il n’y a point de raison pourquoi ici plutôt que là, pourquoi à présent plutôt que lors.

Qui m’y a mis ? Par l’ordre et la conduite de qui ce lieu et ce temps a-t-il été destiné à moi ?

Combien de royaumes nous ignorent !

Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie. »

Laissant son Pascal à ses vertiges, il pense qu’il a été, vaticane attitude, un bon gardien de but de la Roma !

Sa Roma, son templum, son équipe, avec sa triplette d’attaque : le Père, le Fils et le Saint-Esprit !

Le terrain, maintenant à l’échelle de l’univers, lui semble beaucoup trop vaste pour défendre une paroisse qui fait eau de toutes parts

Seul dans sa cage, silence absolu dans les gradins de l’univers et aucun adversaire en vue : gardien de non-but.

Seul sur sa ligne

Pas de filets à protéger, de croyance à défendre, de victoire à espérer, de défaite à craindre.

Pas de coup de sifflet final, pas de jugement dernier par l’Arbitre sur son trône.

Pas d’immortalité personnelle en vue.

Rien.

A Vienne que pour rat

Du constat effaré: parler ment, on passe à la neutralité bienveillante du : parlez-m’en.

Etre à la traque de ce qui , dans le discours dément, oui , dément l’intention de l’énoncé: l’enfance de l’analyste fut celle d’un passionné de l’ordure et du tri.

Dans l’analyse, la vérité , c’est toujours l’un des sens.

Analyste, chasse d’eau des déchets de la parole.

Quand le lacanien ponctue l’orthographe de la faute.

Celui qui parle suppose à sa parole un entendeur, pas un salut.

Parler tombe dans la fausse décence de l’analyste.

Psychanalyse, politique de l’ascèse vide.

Un sujet loquasse, voilà ce qu’en bout de piste , on trouve.

Déconnaître, savoir à la con: parler ne résout rien de l’impasse de vivre.

Vienne, le temps de Freud et du malheur banal.