Le courage passe à la caisse

Dans sa Lettres sur les Aveugles, Diderot soupçonne les non-voyants de faire preuve d’inhumanité à l’égard de ceux qui voient car, privés de la vue, ils ne peuvent ressentir de la pitié devant le spectacle d’un être qui souffre. Seule, l’ouïe, sensible à la plainte, pourrait leur permettre de compatir à la douleur mais encore faut-il que la souffrance s’exprime en cris ou en paroles :

« Quelle différence y a-t -il pour un aveugle, entre un homme qui urine et un homme qui, sans se plaindre, verse son sang ? »

Aucune, sinon la sensation identique, au toucher, d’un liquide chaud sur la main.

De même, ajoute Diderot, les voyants perdent ou atténuent considérablement leur capacité d’aptitude à la pitié pour leurs semblables en détresse quand « la distance ou la petitesse des objets produit le même effet sur nous que la privation de la vue sur les aveugles ! »

Et d’ajouter que si l’homme était assuré d’une parfaite impunité, il tuerait sans scrupule un semblable qui serait éloigné de lui s’il lui apparaîssait aussi gros que « comme une hirondelle ».

Devenu à son tour aveugle, en raison du caractère microscopique de sa victime et assuré de ne subir aucun châtiment, le voyant perdrait, lui aussi, toute humanité et tuerait sans pitié!

Justification du snipper, raison du fusil à lunette !

Par contre, ajoute Diderot, il serait incapable, ce même voyant, « d’égorger un bœuf de ses mains » tant la proximité de l’animal, éveillerait en lui, par identification à la souffrance de la bête, un sentiment de pitié et de remords.

Un terroriste islamiste que le fanatisme religieux aveugle pourra donc, avec un couteau de chasse, égorger, sans pitié, le lieutenant-colonel de gendarmerie venu se livrer à lui, pour prendre la place d’une otage. Il ne verra plus, en effet, dans ce militaire, un semblable, mais une fourmi, un rien, une chose microscopique tellement éloignée de lui, qu’il pourra sans le moindre scrupule, assuré de l’impunité totale que lui offre sa certitude de répondre à l’injonction du Coran qu’il révère et à la promesse d’immortalité et des jouissances qui accompagne son geste meurtrier.

De quel discours religieux inconscient est-il la dupe?

Livre pour Livre, le Coran pour la Bible, qu’en est-il de l’aveuglement du gendarme chrétien qui, prenant son courage pour le versant lumineux du suicide, court à sa mort en se jetant dans les mains du terroriste, suivant, en cela, l’injonction intérieure de son Sauveur Jésus-Christ, qui, ayant donné sa vie pour le salut des Hommes, l’assure alors lui aussi, s’il suit cette voie de l’abnégation et du martyre, d’une promesse d’éternité à hauteur de la grandeur de son sacrifice ?

De quel discours religieux inconscient est-il l’otage?

Diderot conclut son raisonnement sur la fragilité des impératifs moraux qui diffèrent selon l’appareillage sensoriel des hommes – un voyant et un aveugle éprouve ou n’éprouve pas de la pitié- en y ajoutant l’hypothèse du sourd ou bien encore de celui qui posséderait un sens de plus : à quel type de comportement moral alors aurait-on affaire ?

Dans le cas du terroriste et du gendarme, la surdité aux injonctions sacrificielles des discours religieux, en eux, aurait eu au moins l’avantage d’empêcher la transformation d’un sinistre imbécile en sanguinaire et d’épargner la vie d’un homme bon et généreux.

Bien sûr, dans l’affaire, le courage y perd en lettres de noblesse, la mort , attendue, d’une caissière, prise en otage, n’entraînant pas, de facto, l’organisation d’obsèques nationales.

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L’abattement de l’ermite d’Aiguilles

Avant le milieu du 18° siècle, on pratiquait l’opération de la cataracte en faisant descendre cette prétendue pellicule dans le vitré, à l’aide d’une aiguille. La cataracte ainsi « abaissée » à l’intérieur du globe, l’aire pupillaire se trouvait alors dégagée.

En 1745, Jacques Daviel pratique, par hasard, la première extraction du cristallin sur un prêtre, le Frère Felix, l’ermite d’Aiguilles, dont un premier œil avait été perdu suite à un « abattement »  défectueux  de sa cataracte .

Cette fois encore, l’oculiste n’arrive pas à « abattre » la cataracte mais plusieurs morceaux du cristallin brisé passent dans l’espace aqueux situé entre l’iris et la cornée,  lequel espace se remplit alors de sang. Pour l’évacuer , ainsi que les fragments de cataracte passés dans cette chambre antérieure, il incise, à l’aide de petits ciseaux, la cornée transparente.

La pupille apparaît , nette.

Il laisse alors tomber « l’abattement  » à l’aiguille et prend  la décision de n’opérer, désormais, qu’en ouvrant la cornée pour aller chercher le cristallin dans son chaton, le faire passer par la prunelle dans la chambre antérieure et l’extraire ensuite de l’oeil.

Il venait de mettre en place le principe, toujours actuel, de l’extraction extra-capsulaire du cristallin.

Louanges soient rendues au Frère Felix, l’ermite bien nommé d’Aiguilles qui, ayant perdu un œil lors d’un abattement douteux en rendit un deuxième à la Science, oeil ruiné, cette fois, par une infection, à cause de l’intervention hardie de l’oculiste Daviel qui, après avoir extrait de son chaton le cristallin brisé de l’ermite, désormais aveugle, le brandit, victorieux, devant les yeux écarquillés d’un corps médical pas encore revenu de son nouvel « abattement » !

Mythe au moine

Esope, le fabuliste grec, maître de Jean de La Fontaine, était muet de naissance.

Pas de langue des signes, alors, pour donner aux cygnes la parole, au vent la colère, aux pierres la dureté de la loi.

Une nuit, en rêve, il reçut des dieux le don de la parole. Il se mit alors à raconter des fables, donnant à son tour, aux animaux et aux plantes, le don divin qu’il avait reçu pour effacer le mutisme apparent de la nature, revenir aux temps anciens où les bêtes parlaient.

La fable, parole divine, à l’origine. Mais potentiellement diabolique dans ses effets, perverse même, car elle porterait plutôt au vice qu’à la vertu : la philosophie dans le boudoir de la nature.

C’est l’avis de Rousseau qui, dans son « Emile »,s’en prend aux fables de la Fontaine et veut en interdire la lecture aux enfants. Elles auraient, selon lui, un effet pernicieux sur les jeunes esprits car « ils font toujours une application contraire à l’intention de l’auteur et, au lieu de s’observer sur le défaut dont on les veut guérir ou préserver, ils penchent à aimer le vice avec lequel on tire parti des défauts des autres . »

Ils affectionnent le renard et se moquent du corbeau car « on n’aime point à s’humilier ; ils prendront toujours le bon rôle : c’est le choix de l’amour-propre. »

Furetière, ancien ami de Jean de la Fontaine, écrit dans son Dictionnaire que la fable est aussi absolument fausseté : «  Tout ce que les païens ont dit de leurs dieux : des fables ! »

Pourquoi ne retourne-t-il donc pas le compliment à l’Eglise Catholique qui le baptisa à grands renforts de sel et d’onctions d’huile sur le front ?

La naissance du Dieu unique par une vierge, la résurrection des morts, la multiplication des pains, la marche sur les eaux, l’hostie corps du Christ, les guérisons miraculeuses,la Transfiguration, le Jugement dernier,la Vie Eternelle…, toutes ces fariboles, ces élucubrations, ne sont-elles pas des fables, elles-aussi ?

Histoires fabuleuses ! La Trinité, la plus fantastique des fables du Christianisme !

Fabula falbala, ornement à la traîne sur la robe du Crucifié, sparadrap qui colle aux mains des théologiens d’Alexandrie,empêtrés dans les circonvolutions délirantes et acrobatiques de ce nouveau concept, motif de dispute pour les poissonnières de Constantinople qui se battaient entre elles pour savoir si, oui ou non, dans la Trine sacrée, le Fils était réellement de la même substance que le Père et si l’Esprit-Saint, la troisième des Personnes, procédait bien des deux premières !

Fable à dos renversé : ce ne sont plus les hommes qui, comme les Grecs, attribuent des traits humains aux dieux. C’est Dieu lui-même qui, par l’incarnation de son Fils, prend forme humaine !

Fausseté pour les païens, vérité pour les chrétiens : la fable Janus, ou le double visage de la fiction mensongère selon qu’elle tourne en ridicule le panthéon antique tout en s’illusionnant sur les propres mythes qui soutiennent sa dénonciation de la crédulité des Anciens.

Imposture sur toute la ligne.

Pourquoi la fable?

Pour conjurer l’hostilité du monde à son égard, toutes les histoires les plus farfelues, les figures les plus grotesques ou sublimes sont bonnes pour l’homme plutôt que la sourde panique de devoir disparaître, laisser les siens à la fatalité du cadavre, à sa décomposition inéluctable.

Fable ! Issue de secours à la détresse humaine.

De la fable à la fabulation, il n’y a qu’un pas .

C’est Aragon à qui on a fait croire, jusqu’à l’âge de vingt-ans que sa mère était sa sœur et sa grand-mère , sa mère ! Comment, après une telle imposture ne pas être le héraut de la fable communiste et faire du mentir-vrai l’épine dorsale de la fiction romanesque : dévoiler le réel – le vrai– par la fable du récit : le mentir.

On présume que la tendance à l’affabulation, à la mythomanie serait liée à une profonde incertitude concernant la filiation. Mentir sur soi, en fait, serait une réaction au mensonge parental. Quelque chose serait caché à l’enfant en rapport avec son origine, ses conditions de venue au monde, les circonstances singulières du désir ou de l’absence de désir de ses géniteurs.

Entre se raconter des histoires et raconter des histoires, la fragile adjonction du pronominal: c’est pour soi, finalement, Esope du pauvre, qu’on se berce à l’écriture de la fable ou à la fable de l’écriture, pour, orphelin de la Grande Fable Chrétienne, mensongère à souhait, mettre à la place un dispositif de fiction plus modeste, qui, sur l’origine et sur la fin, n’offre à l’indifférence et au mutisme du Monde que le tremblement de la lettre, sa jouissance, son effroi.

Nostalgie, parfois, de la fable de l’Ecriture qui, entre ses deux Testaments extravagants, tenait ferme son fidèle hors de l’eau.

Reste, un anachorète de papier dans le désert du religieux, et sa prière sans adresse sinon celle d’une oreille de hasard et d’une attention distraite.

Mythe au moine de l’écriture, dans sa cellule, seul.