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A prendre à la Léger
A prendre à la Léger
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Imago

Le timide gréement des aurores, laisse au ciel, vaste nef, la résolution de l’appareillage du jour. Le cap n’est pas au pire qui donne à la vie le sursis d’un matin. Va de soie la chenille qui ronge au vent la rose, canicula, petite chienne aux dents de reps et de taffetas, étoffe, aux épaules nues de la femme qui rayonne. Va de soi, l’imago, au sortir de la chrysalide, l’hesperia comma , prototype ailé, qui ponctue, frêle virgule, la friche sèche de ma phrase papillonnant sur la pelouse de mon jardin intérieur. Il est de peu de jours cet insecte qui résiste avec peine à l’angoisse perfide des couchants, au zèle de l’obscur, au régime de l’oubli. Pour C.G Jung aussi, l’imago est un prototype, celui du premier butin de l’enfant dans la constellation familiale, image malaxée, mixée et déformée, à son goût, du parent cible qu’il projettera et retrouvera, comme par enchantement, dans ses objets d’élection, quand, énamouré ou transi de haine glaciale, il pensera, -c’est le bouquet-, aimer ou vomir une fleur choisie entre toutes pour sa radicale distinction alors qu’il ne cueillera, en fait, que l’or guidé de ses songes. Papillon bavard qui s’obstine jusqu’au bout, à tremper sa trompe dans le nectar du coeur qu’il affecte de trouver pur quand, déjà, sa chimie l’a converti au parfum de ses premiers émois. Pour Stendhal, dans De l’Amour, les reflets fluctuants de l’imago , ce sont ces rameaux d’arbres effeuillés par l’hiver, abandonnés aux mines de sel de Salzbourg et qu’on retrouve, quelques mois plus tard, petites pattes de mésanges couvertes d’une infinité de diamants mobiles et éblouissants : la cristallisation a fonctionné, cette opération de l’esprit qui tire ,de tout ce qui se présente, la découverte que l’objet aimé a de nouvelles perfections. De la métamorphose de l’insecte rampant en soie du vent, de la mue de l’image du proche en imago d’approche, seul, au gouvernail, le philtre de la langue.

L’échelle à Gogol

  Une échelle, vite, une échelle ! Voici, dit-on, les derniers mots de l’écrivain russe, Nicolas Gogol, avant de mourir . Pour grimper où ? Veut-il, comme dans le songe de Jacob, voir les anges monter et descendre le long des barreaux et entendre, la-haut, au sommet du ciel, la voix de Dieu l’appelant ? Quels seraient donc mes derniers mots ? Pour Goethe, c’est :  «  Plus de lumière ! » Pour Alfred Jarry, c’est :  «  Un cure-dents ! » Je ne pourrai pas ,comme Wittgenstein, dire que j’ai eu une vie merveilleuse mais j’aimerais, comme Clémenceau, voyant arriver un prêtre à son chevet, pouvoir m’écrier : « Enlevez-moi ça ! » Quels seraient mes derniers mots ? Lénine implorait ses meubles de lui accorder le pardon de ses péchés ; Sartre hoqueta sur un « J’ai échoué » ; Hume, dans l’épouvante, hurlait de terreur :« Je suis dans les flammes ! » ; Hobbes : «  Je dois franchir ce pas redoutable qui me conduira dans les ténèbres. » Quels seraient mes derniers mots ? Balzac, pour qui seule la littérature est salvatrice, demanda, au moment de mourir, qu’on allât, entre les pages de la Comédie Humaine, quérir son médecin de papier:  « Appelez Bianchon ! C’est le seul qui peut me sauver ! » Alfred de Musset en appelle au sommeil : «  Dormir, enfin, je vais dormir ! » et Rabelais, lui, réclame la fin de la comédie : «  Tirez le rideau, la farce est terminée ! » Quant au peintre Dufy, allongé dans sa chambre ensoleillée, il s’étonne de l’obscurité soudaine dans laquelle il se trouve plongé : «  Pourquoi a-t-on éteint la lumière ? » Quels seront mes derniers mots ? Il faudra attendre un peu pour le savoir mais je m’étonne qu’on n’ait jamais cherché à connaître les premiers mots de ceux qui arrivent au monde. En écho à l’urgence fébrile de l’auteur des Ames Mortes , voici les miens dont je me souviens comme si c’était hier: « Une échelle, vite, une échelle ! »

Gérard Garouste
Gérard Garouste

Atout faux

La mort mate à mort « Il y avait une fois, dans Bagdad, un Calife et son Vizir. Un jour, le Vizir arriva devant le Calife, tout pâle et tout tremblant : « Pardonne mon épouvante, Lumière des Croyants, mais devant le palais, une femme m’a heurté dans la foule. Je me suis retourné et cette femme, au teint pâle, aux cheveux sombres et à la gorge nouée par une écharpe rouge, était la Mort. En me voyant, elle a fait un geste vers moi…Puisque la Mort me cherche ici, Seigneur, permets-moi de fuir pour me cacher, loin d’ici, à Samarcande. En me hâtant, j’y serai avant ce soir. » Sur ce, il enfourcha son cheval et disparut dans un nuage de poussière en direction de Samarcande. Le Calife sortit alors de son palais et lui aussi rencontra la Mort au milieu de la foule : « Pourquoi avoir effrayé mon Vizir qui est jeune et bien portant ? » lui demanda-t-il. Et la Mort lui répondit :  «  Je n’ai pas voulu lui faire peur mais en le voyant dans Bagdad, j’ai eu un mouvement de surprise car je l’attends ce soir à Samarcande… » Atout faux, la faucheuse, en vérité,  ne laisse pas, aux oiseaux, le choix de disparaître entre les trembles ni, aux dés, l’aléatoire du chiffre.

La vie, une auberge

« Je considère la vie comme une auberge où je dois séjourner, jusqu’à l’arrivée de la diligence de l’abîme. Je ne sais où elle me conduira, car je ne sais rien. Je pourrais considérer cette auberge comme une prison, du fait que je suis contraint d’attendre entre ses murs; je pourrais la considérer comme un lieu de bonne compagnie, car j’y rencontre des gens divers. Je ne suis cependant ni impatient ni de goûts vulgaires. Je laisse à ce qu’ils sont ceux qui s’enferment dans leur chambre, amorphes, étendus sur un lit où ils attendent sans pouvoir dormir; je laisse à ce qu’ils font ceux qui bavardent dans les salons, d’où les voix et les musiques me parviennent et me frappent agréablement. Je m’assieds à la porte et j’enivre mes yeux et mes oreilles des couleurs et des sons du paysage, et je chante à mi-voix, pour moi seul, de vagues chants que je compose tout en attendant. La nuit descendra et la diligence arrivera pour nous tous. Je goûte la brise que l’on me donne et l’âme qu’on m’a donnée pour la goûter, et je n’interroge ni ne cherche davantage. Si ce que je laisse écrit sur le livre des voyageurs peut, relu quelque jour par d’autres que moi, les distraire eux aussi pendant leur séjour, ce sera bien. S’ils ne le lisent pas , ou n’y trouvent aucun plaisir, ce sera bien également. » F. Pessoa