On se signe

Dans le conte d’Andersen,« Les Cygnes Sauvages », l’héroïne, la jeune princesse Elisa va tenter de redonner forme humaine à ses 11 frères que sa méchante belle-mère a transformés en cygnes.

Parole magique, sort , qui délie, sépare les onze princes de leur nature humaine pour les métamorphoser en oiseaux.

Ames, maintenant détachée des corps

Bel oiseau, cependant, que le cygne, la marâtre n’ayant pu, malgré ses pouvoirs, mettre toute la méchanceté souhaitée dans sa volonté de changement.

Elle n’a pu les transformer en rampants, bêtes au groin, affairées au sol et grognant, par exemple.

Non, pas toute la noirceur souhaitée.

Ce sont tous des oiseaux de haut vol, des cygnes, symboles d’Appolon, beauté et élévation , tout à la fois.

Mais ils on perdu figure humaine et sont réduits au silence.

« Envolez-vous, mais sans voix », dit le conte

C’est à Elisa de renouer le lien rompu par la méchante, de redonner à ses frères l’humanité dont ils sont maintenant privés 

Comme, dans la magie, – le même produisant du même-, c’est par la parole que la jeune princesse devrait annuler le maléfice initial

Mais Elisa est une figure du silence, elle est celle, qui tout au long du conte , ne parle pas.

Elle est vouée au silence

Se taire: c’est la condition impérative si elle veut obtenir une nouvelle métamorphose, opérer un changement de signe, ramener ses frères à l’usage de la parole.

Pour rompre le charme initial, renouer ce qui a été dénoué, elle devra tresser un grand filet en écorce de saule et tisser onze armures à longues manches qu’elle jettera sur les onze cygnes capturés au préalable.

Onze armures en lin, obtenues pas les orties qu’elle aura foulées au pied.

Urticante vêture du silence rédempteur

La petite sœur, avec un filet sans voix , capture et libère les cygnes

Andersen , le luthérien : devant un tel miracle, on se signe..

Et avec Mallarmé, que fait-on ?

Faut-il , aussi , pour son Cygne, religieusement, se signer ?

Ce poème sans titre de 1885, volatile sous sa plume, objet translucide sur lequel le poète s’entête au signe .

« Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui… »

Sonnet, déjà , dès le départ, décapité, blancheur et givre au col.

Pas de titre. Rien là-haut sur la cascade des vers  qui va s’abattre sur le Cygne déjà figé en son givre.

Sommet de la poésie du 19° qui laisse Hugo à ses illusions révolutionnaires : il n’y a pas de « bel aujourd’hui » de journée de la liberté qui annonce des lendemains qui chantent.

« Va-t-il nous déchirer avec un coup d’aile ivre »

Le pressentait-il, cependant, cet horizon sans torche lumineuse, l’exilé de Guernesey qui écrivait :

« L’ombre est noire toujours, même tombant des cygnes. »

Ce Cygne, sonnet pétrifié, col tourné aussi contre Baudelaire, qui voudrait qu’un bel aujourd’hui, vierge et vivace, existât au moins dans l’Idéal :

«  Tout son col secouera cette blanche agonie »,

Mallarmé assure qu’il n’y a pas d’aujourd’hui, pas de moment distinguable d’un autre, pas de merveilleux nuages, pas de hors-monde inconnu vers lequel s’élever.

Le mort, toujours, dans le jour atone, saisit le vif.

Il pourra tenter de se pousser du col, le poète, pour secouer sa plume contre cette blanche agonie

« Mais non l’horreur du sol où le plumage est pris

Fantôme qu’ à ce lieu son pur éclat assigne,

Il s’immobilise au songe froid de mépris

Que vêt parmi l’exil inutile le Cygne. »

Ici, dans Cygne, pas de conte de fées, pas de petite princesse pour prendre dans ses lacs ces albatros aux ailes de géant- mais cloués au sol- pour les métamorphoser en Progrès, en Idéal ou en Livre pur.

Le champ du signe : des plumes, du papier et du vent.

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