Amare

Amare, de la latine, donne, en bout de chaîne aimer, en français. Les amarres ne doivent rien à l’ancrage étymologique du verbe amare, mais l’aimée, quand elle le largue, laisse à l’eau aller les larmes de celui dont elle ne veut plus qu’il tienne au quai de son cœur. Ferre l’amour, si tu le peux, quand l’abîme de l’abandon t’aspire à sa malédiction ! Dans son De natura rerum, le poète latin Lucrèce évoque, les pieds sur le rivage, le bonheur sûr d’être au sol quand, sur la mer, l’esquif emporté par les flots laisse aux vagues des bras qui battent en vain à la recherche d’un appui. Les corps d’âge, dans les liens défaits de la vieillesse, filins sans attaches sur la jetée nue. A marée, la basse , amare, quand à l’infini le sable humide cherche sa mer dont les plis vagues et les creux laissent au loin entendre le nécessaire retour, le largué cherche aussi celle qui dans les lames, file déjà au large, le regard sur les flots traînant l’amure de la voile, et, dans son sillage, une écoute qui bat, glissement humide du dernier adieu à l’attachement.

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Lit bidon de la libido

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Dans le baiser des amants, la langue tourne autour d’un point vide et s’acharne à dire l’amour contre la paroi lisse de muqueuses assassines.

Ils s’aiment accord perdu.

Que l’homme et la femme ne puissent se rejoindre, on le vérifie à la tentative mille fois répétée de leur précaire ajustement.

L’abysse sexualité

Chez les animaux, la première fois, c’est la bonne. Dans la bourgeoisie aussi, parfois, la première fois, c’est la bonne.

Il n’y appât de rapport sexuel.

Sans boiter l’un dans l’autre, version lumineuse du rapport sexuel, qu’il n’y a pas .

Triangle et castagnettes, couacs du sexophone: file, harmonie des cors!

Etre félin pour l’autre.

Je hèle: toute demande est dans ce je/elle.

L’hallalibido du corps, crocs à la chair de la meute pulsionnelle.

A mère phallique, père falot.

Ferre l’amour! Qu’il tienne à l’âme, ton poison!

Le choix de se lier à celui-ci ou à celle-là, sous le couvert de l’amour, tient à l’aveugle détermination du désir. On ne saura jamais ce qui, dans l’autre, nous accroche et tient à d’obscures liaisons/lésions infantiles.

L’amour est tôt, tôt érotique.

L’orgasme de Marie chavire aussi les anges dans un chapelet de plumes et de poudre d’or.

Et pourtant, une main seule ne peut se serrer la main.

 

 

 

L’Etreinte

Le poète Rainer Maria Rilke définit l’amour comme deux solitudes qui se saluent et le peintre Schiele, en 1917, le met en lumière dans l’Etreinte.

Sur le drap blanc de l’armistice des corps, le peintre ne saurait emprisonner, dans une forme, ce qui dépasse toute forme : l’image de l’étreinte échappe au cadre et tremble de son impuissance à la perfection du lien.

Tout comme les entrailles de la Vierge sont impuissantes à limiter
l’incommensurable Divinité qui les habite, ainsi l’étreinte ne peut réduire à l’enlacement le désir qui le fuit de partout.

Cette chevelure brune, défaite aux mains qui la froissent,
ces épaules mordorées qu’une bouche à jamais déchire, ces plissés, ces torsades, ces ors sur la toile orangée laissent au regard qui les couvre le désir qu’ils se dérobent à l’infini, afin d’entretenir toujours, dans le tumulte des couleurs et des plis, l’espoir d’une réunion des corps, rebelles encore au seul salut des solitudes.

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On s’incline

Tout est achevé et, inclinant la tête, il rendit l’âme. Le Christ commence par incliner la tête avant de mourir alors que d‘ordinaire, c’est l’inverse qui est attendu ! Il était inconcevable, sans doute, que Dieu fût à la merci de la chair comme le commun des mortels. Le Verbe, haut perché sur sa croix en appelle au Père et n’en rencontre que la muette absence. La libido moriendi s’empare alors du Fils qui prétend que personne ne peut lui enlever la vie qu’il a le pouvoir de déposer ou de reprendre à sa guise. Si Dieu est cause de soi, le Christ alors est mort volontairement car la violence faite à son corps n’a pu le dominer que dans la mesure où il l’a voulu lui-même. Dans la théologie baroque de John Donne, la mort du Christ est le suicide modèle d’un Dieu qui édifie l’univers pour y planter son propre gibet ! Ainsi, la mort même doit marcher au pas du pendu.

Monter, des cendres

Feu ce dévot, phobique en diable, croyait à l’enfer comme un malade. Pour rien au monde, il n’aurait choisi la crémation pour tirer sa révérence ! D’abord, c’était subir injustement le sort des réprouvés et, surtout, c’était rendre beaucoup plus délicate l’opération de la résurrection des morts, le jour du jugement dernier ! Comment, avec des cendres, monter au ciel sans risquer les courants d’air ascensionnels et une éventuelle aspiration par les trompettes des anges ou le souffle de Dieu s’échinant, en ce jour glorieux, à fabriquer des corps imputrescibles à partir des chapelets d’os se précipitant à son appel !

Chambord

Dans l’escalier, à double révolution, du château de Chambord, on se croise toujours sans se rencontrer jamais. C’est, dans la blancheur du tuffeau, la métaphore pétrifiée du credo lacanien : il n’y a pas de rapport sexuel. Et si, tel un oiseau de proie, l’ombre de Léonard de Vinci plane sur le nom de l’architecte qui creusa ce puits de lumière dont les deux rampes semblent n’en former qu’une comme les deux faces d’un ruban de Moëbius – monter dans un sens, descendre dans l’autre sans repasser au même endroit, par un chemin entièrement différent mais parfaitement identique-, cette ombre n’est pas sans rappeler celle du vautour que l’artiste et savant italien évoque, étrangement dans ses écrits scientifiques, à l’occasion d’un souvenir d’enfance : « Un de mes premiers souvenirs d’enfance est, qu’étant encore au berceau, un vautour vint à moi, m’ouvrit la bouche avec sa queue et , plusieurs fois, me frappa avec cette queue entre les lèvres. » Fantasme de fellation, dit Freud, souvenir-écran des jouissances de la tétée et des baisers passionnés d’une mère sur la bouche d’un enfant, privé de père et laissé à la toute puissance du désir maternel. Dans le livre que le maître viennois consacre à la double nature de Léonard, aussi bien sur le néant de sa vie sexuelle et sentimentale que sur sa capacité à être, à la fois, savant et artiste, ce souvenir des premières années tient lieu d’axe fondateur de l’édifice psychique du peintre de la Joconde, comme l’escalier à double révolution, de pivot central, pour le château de Chambord. Le dôme, en majesté, qui clôt ces marches vers l’azur et donne au lys qui le coiffe la végétale éternité de la pierre, c’est, à l’horizon, la mère, dans la rondeur minérale du sein.

M’illumino d’immenso

Le 26 juin 1917, c’est une matinée ensoleillée. Dans les tranchées autour de Trieste, le soldat Giuseppe Ungaretti aperçoit, soudain, à l’improviste, l’étendue infinie de la mer :

 M’illumino d’immenso !

Je m’illumine d’immensité

Voilà, dans un jour de guerre, l’inscription d’un moment qui  restera à jamais dans le coeur du poète italien.

Philippe Jacottet traduit ce distique en référence au sort des élus quand ils verront Dieu, non plus comme dans un miroir, mais face à face, selon St Paul dans son Epître aux Corinthiens, donnant ainsi à cette fulgurance poétique une dimension théologique, qu’elle n’a pas:

M’illumino d’immenso!

Je m’éblouis d’infini

Non, pas d’éblouissement dans la confrontation directe  à l’Eternel

Mais simplement la jouissance d’être là, en vie, dans la splendeur d’une matinée d’été, pénétré par la grandeur du monde, la perception sensible de la mer, son immensité palpable, mesurable et le sentiment diffus de l’imminence de la mort, cachée, toute proche, dans les lignes ennemies .

Perception partagée par  Camus dans Noces à Tipasa:

 » Sous le soleil du matin, un grand bonheur se balance dans l’espace. Bien pauvres sont ceux qui ont besoin de mythes… Ici même, je sais que jamais je ne m’approcherai assez du monde… Dans un sens , c’est bien ma vie que je joue ici, une vie à goût de pierres chaudes, pleine des soupirs de la mer… La brise est fraîche et le ciel bleu. J’aime cette vie avec abandon et veux en parler avec liberté: elle me donne l’orgueil de ma condition d’homme… »

M’illumino d’immenso !

Et la remarque de René Char , dans La postérité du soleil :

« D’autres , après nous encore, recevront sur cette terre le premier soleil, se battront, apprendront l’amour et la mort, consentiront à l’énigme et reviendront chez eux en inconnus. Le don de vie est adorable. »

Pour ceux dont la vie n’a pas été perçue comme un« don adorable», comment faire pour transformer « l’inconvénient d’être né » en « l’avantage d’être en vie » ?

On sait que l’éternité est une illusion, que la désagrégation du corps s’accompagnera, ipso facto, de la disparition de la conscience de soi et donc de celle de la temporalité. Il est possible, évidemment, de souscrire à l’éternité de l’Espèce et, par conséquent, à l’immortalité dans la recomposition atomique des éléments du cadavre avec les particules élémentaires d’une matière éternellement vivante. Mais en quoi cette perspective peut elle être rassurante et utile pour un sujet qui vient de disparaître puisqu’il n’y aura plus personne pour considérer cette suspension du temps à l’infini comme un dépassement ou une victoire sur la mort ?

Un sujet meurt et tout le royaume disparaît avec lui dans l’éternité du néant.

Néant de l’éternité dans l’éternité du néant

Et donc , et pourtant, et surtout :

 M’illumino d’immenso !

« Carpe diem », dit Horace.

Non pas « Cueille le jour », « Profite du moment présent », comme le serine le propos mièvre et convenu de la prolongation d’un plaisir dont on peut penser qu’il est, à souhait, pris dans la répétition du même.

Mais, plutôt, comme l’indique P. Quignard dans ‘ Une Journée de bonheur » la décision violente, la volonté, d’arracher, au Temps, un jour, comme on arracherait,  à la terre, une fleur!

Carpe diem ! Arrache un jour!

Carpe diem quam minimum credula postero !

Arrache le car iI n’y a pas de lendemain aux jours, pas de lendemain auquel on puisse croire.

C’est le contraire d’une croyance à l’Eternité : tout est appelé à disparaître!

Broute, alors, brin à brin, broute ce jour arraché au Temps car la mort est la seule frontière!

Mors linea ultima rerum :

La mort, ultime ligne des choses, dit encore Horace dans le premier livre des Epitres.

Pline L’Ancien raconte dans Histoires Naturelles que le peintre grec Apelle de Cos, quelque occupé qu’il fût, ne pouvait laisser passer un seul jour sans tracer au moins un trait sur sa toile.

Nulla dies sine linea 

La devise du peintre, reprise, trait pour trait, par Zola, dans son bureau de la maison de Médan:

Pas un jour sans une ligne

Linea, le fil de lin

De l’un à l’autre, du tableau à la page, écrire, au cordeau, contre la mort qui rode.

Et parfois, comme Ungaretti découvrant par surprise, la mer, sans limite, dans la splendeur d’une matinée d’été, apercevoir, étonné, la beauté de quelques lignes dans la houle des mots qui, vagues après vagues, s’abattent sur la plage blanche et ballottent la langue et ses miroitements dans l’éphémère éternité de l’écriture.

Alors, même pour un bref mortier, à la guerre comme à la guerre, s’écrier avec Giuseppe Ungaretti:

M’illumino d’immenso!