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L’île rousse, bleue.

Bâtons d’huile

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Tentative d’élévation

Essai pastels

Élévation 

Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées,
Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,
Par delà le soleil, par delà les éthers,
Par delà les confins des sphères étoilées,

Mon esprit, tu te meus avec agilité,
Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l’onde,
Tu sillonnes gaiement l’immensité profonde
Avec une indicible et mâle volupté.

Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides ;
Va te purifier dans l’air supérieur,
Et bois, comme une pure et divine liqueur,
Le feu clair qui remplit les espaces limpides.

Derrière les ennuis et les vastes chagrins
Qui chargent de leur poids l’existence brumeuse,
Heureux celui qui peut d’une aile vigoureuse
S’élancer vers les champs lumineux et sereins ;

Celui dont les pensers, comme des alouettes,
Vers les cieux le matin prennent un libre essor,
– Qui plane sur la vie, et comprend sans effort
Le langage des fleurs et des choses muettes !

 Charles Baudelaire.

Printemps arable

Venir, ô monde!

Ploie au printemps le prunier sous le pourpre.

L’éblouissement d’être dans l’oubli de l’être, vivre.

Les arbres ont fleurs, houle du printemps, vagues végétales.

La couleur, comme une brute, soudain s’empare de l’arbre nu et le fait, la nuit, violemment rougir.

Le printemps, quinte essence de tout.

L’adhésion du nuage au ciel est sans limites

La vie n’a pas son pareil.

Rose d’ivoire en sa corolle de taffetas flou.

La rose embaume aussi la feuille morte, pharaon d’un jour.

Les épines de la rose, chapelet, sur sa tige, d’un gain de beauté.

La rose, nudité de l’être en soie.

Les étoiles irisent à souhait le ciel commun des jours.

Royauté de l’homme: son entrée dans le langage s’est faite en son palais.

Libido moriendi

Tout est achevé et inclinant la tête, il rendit l’âme. Le Christ commence par incliner la tête avant de mourir alors que d’ordinaire, c’est l’inverse qui est attendu. Il était inconcevable, sans doute, que Dieu fût à la merci de la chair comme le commun des mortels! Le Verbe haut perché sur sa croix en appelle au Père et n’en rencontre que la muette absence. La libido moriendi s’empare alors du Fils qui prétend que personne ne peut lui enlever la vie qu’il a le pouvoir de déposer ou de reprendre à sa guise. Si Dieu est cause de soi, le Christ est mort volontairement car la violence faite à son corps n’a pu le dominer que dans la mesure où il l’a voulu lui-même . Dans la théologie baroque de John Donne, la mort du Christ est le suicide modèle d’un Dieu qui édifie l’univers pour y planter son propre gibet! Ainsi la mort même doit marcher au pas du pendu.

Pressentant sa prochaine disparition, Mark Rotko choisit la lumière du jour pour rendre l’âme et meurt, lui, en inclinant la tête, les veines tailladées au-dessus du coude, laissant, écho de son sang ,« Rouge sur rouge », sa dernière oeuvre inachevée.

La lune ficelle

Dans la nuit, ce croissant de lune auquel deux immenses ficelles auraient été accrochées à son extrémité la plus effilée. L’une tomberait à tes pieds, au centre de ton jardin, l’autre se balancerait doucement au-dessus de ma tête. Quand je penserai à toi ou aurai envie de te dire que vivre est délectable, je tirerai doucement la cordelette et le front pointu de l’astre s’inclinera lentement vers toi pour t’indiquer, qu’en ce moment précis, je mêle à mes pensées ton image et la joie de te savoir dans la vivante palpitation des choses. Peut-être, alors, prendras-tu aussi le fil pour le tendre à ton tour, me signalant ainsi, dans la nouvelle balance du satellite, que ton coeur incline à partager, avec moi, le délice de cet instant arraché aux forces nocturnes de la mélancolie.

La Lune

Chat rit, vas, ris !

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On dit du chat qu’il a neuf vies. Plusieurs légendes sont à l’origine de cette affirmation. L’une d’elles, merveilleuse, vient de la tradition hindouiste et l’explique ainsi. Un vieux matou, très bon en mathématiques mais aussi très paresseux, somnolait à l’entrée d’un temple, ouvrant de temps en temps, un œil, pour compter les mouches du voisinage, et, vite fatigué de ses calculs, replongeait aussitôt dans sa torpeur. Shiva vint à passer par là. Saisi par la grâce naturelle que le félin avait su conserver, en dépit d’un embonpoint rétif à toute soustraction alimentaire, le Seigneur des Mondes apostropha le savant mistigri, encore plongé dans un sommeil, peuplé de formules algorithmiques et de souris isocèles. Il lui demanda ce qu’il savait faire. Le vieux chat lui répondit qu’il pouvait compter jusqu’à l’infini. Le prenant au mot, ou plus exactement au chiffre, Shiva lui demanda de s’exécuter- suicide arithmétique- pour voir s’il disait vrai. Après maints bâillements intempestifs, le matou s’élança et, arrivé au chiffre quatre, il était déjà à moitié endormi ! A neuf, il ronflait profondément . Ayant observé qu’il pouvait compter jusqu’à neuf, le grand Shiva lui accorda neuf vies. Voilà donc la raison des renaissances successives et de la longévité de nos chats de gouttière. Cependant, le Danseur Cosmique, le Seigneur des Mondes, qui était aussi philosophe, réfléchit profondément à cette anecdote et en vint à la conclusion que le chat calculateur, qui avait prétendu pouvoir compter jusqu’à l’infini et s’était finalement arrêté à neuf, puis s’était endormi, ce chat, donc, pouvait, après ses neuf vies, aspirer à l’accession directe à la Félicité Suprême . En effet, le sommeil, sans nom, sans formes et sans pensées, n’est-il pas une fidèle préfiguration de l’Infini ?

Ce dont on ne peut rien dire, – le sans nom, le sans pensées – ce dont on ne peut faire image -le sans formes,- n’est-ce pas une autre appellation de la mort ?

A bon chat, bon rat ! Sur l’axe du néant, stricte égalité entre l’infini et la mort. Félicité Suprême, pour les dévots de Shiva et, malicieusement aussi, pour les suppôts de Sade ! Dans Histoire de Juliette, le Divin Marquis fait dire à Mme Delbène que les deux états de l’avant-naissance et de l’après-mort sont parfaitement équivalents en termes de jouissance et de souffrance : nuls dans les deux cas. Aucune raison donc d’éprouver de l’angoisse à l’idée de la disparition dans l’infini du néant : « Eh ! Juliette, la certitude de n’être pas toujours est-elle plus désespérante que celle de n’avoir pas toujours été ? »