Martinet et macaque

Sur l’origine, je ne peux rien dire comme est inaccessible l’instant de ma disparition quotidienne dans le sommeil : nul faisceau lumineux pour balayer les eaux du crépuscule et éclairer ma coque de moi qui va silencieusement heurter le récif des ténèbres. On disparaît dans le royaume d’Hypnos, et puis c’est tout, avec la certitude ,naïve, de la remontée à la surface, le lendemain. Mais sur le moment de la bascule, rien. Rideau. Ce n’est pas pour autant que se découragent les traqueurs de genèse, les pisteurs du premier mot. D’après une étude des linguistes du Massachussets Institute of Technlogy, c’est dans le chant des oiseaux et la communication orale de nos ancêtres, les primates, qu’il faudrait supposer l’origine du langage humain. Les longs sifflements utilisés par les gibbons en seraient une sorte d’indice. Les oiseaux nous auraient légué la partie mélodique du langage alors que nos prédécesseurs primates nous en auraient fourni la partie signifiante. La fusion de ces deux modes de communication, pour former le langage humain, se serait opérée au cours des 1000000 dernières années. Déjà Rousseau, dans son Essai sur l’origine des langues, avait, le premier, pressenti le rapprochement entre la musique et le langage dans une même recherche de l’originaire.  Pour lui, il est faux de penser que les hommes inventèrent la parole pour des raisons pratiques d’échanges et d’expression de besoins. Ce n’est ni la faim ni la soif qui ont arraché les premières voix mais l’amour, la haine, la pitié, la colère. En un mot : les passions. On peut se nourrir sans parler mais pour émouvoir un jeune cœur, pour repousser un agresseur injuste, la nature dicte des accents, des cris, des plaintes. Voilà les plus anciens mots inventés, et voilà pourquoi les premières langues furent chantantes et passionnées avant d’être simples et méthodiques. Que l’argument ontologique d’Anselme- Dieu est l’Etre tel que rien de plus grand ne peut être pensé- ait fait son nid dans le mugissement long et profond du butor étoilé et les piaillements d’une guenon désarticulée, me ravit : on ne peut penser et dire le Créateur sans renvoyer d’abord aux plumes et aux trilles, au saut élastique et à l’épouillage dans les lianes, à l’alliance improbable d’un chant d’oiseau et d’un gosier de macaque. Je parle et j’écris à partir de ces confins d’ailes et de borborygmes des forêts, et tremble devant la beauté des Oiseaux de papier du poète Saint-John Perse : « Oiseaux, nés d’une inflexion première pour la plus longue intonation…Ils sont ,comme les mots, portés du rythme universel ; ils s’inscrivent d’eux-mêmes, et comme d’affinité, dans la plus large strophe errante que l’on ait vue jamais se dérouler au monde. »

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Amare

Amare, de la latine, donne, en bout de chaîne aimer, en français. Les amarres ne doivent rien à l’ancrage étymologique du verbe amare, mais l’aimée, quand elle le largue, laisse à l’eau aller les larmes de celui dont elle ne veut plus qu’il tienne au quai de son cœur. Ferre l’amour, si tu le peux, quand l’abîme de l’abandon t’aspire à sa malédiction ! Dans son De natura rerum, le poète latin Lucrèce évoque, les pieds sur le rivage, le bonheur sûr d’être au sol quand, sur la mer, l’esquif emporté par les flots laisse aux vagues des bras qui battent en vain à la recherche d’un appui. Les corps d’âge, dans les liens défaits de la vieillesse, filins sans attaches sur la jetée nue. A marée, la basse , amare, quand à l’infini le sable humide cherche sa mer dont les plis vagues et les creux laissent au loin entendre le nécessaire retour, le largué cherche aussi celle qui dans les lames, file déjà au large, le regard sur les flots traînant l’amure de la voile, et, dans son sillage, une écoute qui bat, glissement humide du dernier adieu à l’attachement.

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La Facel-Véga de Gaston Gallimard

La beauté vogue à son roulis : pas d’espace propre au vague à l’âme. Royauté du monde dans l’ombre des lys, caresse des archipels. Noces à Tipasa ! L’essence des absinthes sous la chaleur, le rose des bougainvillées, la blancheur des héliotropes. La joie au cœur dans le bourdonnement de la mer et des ruines. Tipasa ! Où est Tipasa quand, sur une route de l’Yonne, Camus, contre un arbre, se fracasse la tête dans la Facel-Véga de Gaston Gallimard ! Néant avant, pendant, après : vivre, c’est trois fois rien. Loin des dieux, des absinthes, et des livres, voici un homme qui découpe, en son jardin, un cerisier à la scie et s’endort, le soir, dans un bouquet de rêves. Le matin, dos au mur, s’écroule, foudroyé par une rupture d’anévrisme. Autre fleur du mal, voilà un homme, que son père, en un mot, meurtrit, et qui alors s’en va, tire l’échelle et, à la verrière, se pend. La vie ne tient pas debout et, dans la course à la mort, c’est la mélancolie qui tient la corde.

L’arroi et la tresse, princesse.

Le désarroi et la détresse ont un point commun : l’usage de la dispersion. Pour l’un, l’arroi se défait. L’équipage du Prince soudain disparaît, laissant à son hébétude et à son égarement celui que, peu de temps avant, on traitait avec tous les égards. Pour l’autre, la tresse se dénoue. Les trois longues mèches de cheveux retournent dans l’épars et dans l’oubli du nœud, s’articulent au vent, s’affolent. Le meurtrier fou prend par la queue de cheval la petite fille qui tente un écart et l’abat d’une balle en pleine tête. Le père n’a pas le temps de connaître la détresse de son enfant ni le désarroi du Prince qu’il était encore pour elle, il y a peu : il est descendu à son tour.

Les oiseaux de Perse

Ce n’est pas la manière dont le monde se présente qui peut poser problème mais seulement le fait qu’il soit. Dans l’obscurcissement du ciel, les oiseaux se donnent de l’aile vers l’azur, et cherchent, vifs, un trou de lumière. Ce n’est pas leur voltige ni leur circuit dément qui interrogent l’œil qu’on leur prête mais qu’ils soient, cette matière mobile, ces petits voiliers des courants ascendants, ces mâtures de plumes et d’innocence. Les nuages les prennent à rebours dans leur linceul de soie et les effacent soudain de leur mobile existence. Ascétisme du vol, dit Saint-John Perse, dans ses « Oiseaux », et si légère pour nous est la matière oiseau, qu’elle semble, à contre-feu du jour, portée jusqu’à l’incandescence. Que l’existence soit et qu’elle soit aussi volatile, voilà peut-être qui peut poser problème et non qu’elle prenne cette forme de vase ailé en forme d’urne, ce satellite infime de notre orbite planétaire.