Piano, piano

La mère spartiate recommande à son fils qui se plaint, au combat, de la petitesse de son arme : « Si ton glaive est trop court, avance d’un pas ! » Au pianiste aussi, qui s’échine à tirer à lui le lourd piano à queue qu’il estime trop éloigné de ses mains pour pouvoir exécuter, dans les meilleures conditions, la sonate attendue, on dira : « Laisse là tes efforts inutiles et rapproche ton tabouret du clavier !  Prière au Christ qui, sur sa traverse ensanglantée, reproche à son Père de l’avoir abandonné à la cruauté des Romains, de convoquer les ressources de la clairvoyance : il ne fallait pas se prendre pour le Messie et quitter, effrontément, les copeaux de la menuiserie familiale. Prophète aux abois, le retour à la charpente est vertical et, brutale, la claque au délire de toute puissance, suspendu maintenant aux clous de l’infortune.

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Le vacarme du Goncourt

A l’origine du monde, c’est le chaos, le désordre sonore qui précède la manifestation des formes et des êtres. Dans la Genèse, Le brouhaha côtoie le vide, l’absence désertique, le fracas dans l’abîme. Le vocable vacarme, à son origine, n’est pas le grand tohu-bohu, discordant et désordonné des choses et des gens, mais la plainte du sujet qui ne peut se mettre à l’abri des sons qui lui broient les tympans. En moyen néerlandais, « wach-arme » est une interjection exprimant la souffrance de celui qui est tourmenté par la nature bruyante des objets sonores. « Wach-arme », pauvre de moi qui ai à subir tant de trouble et de tumulte ! Vient alors le vacarme absolument silencieux des pensées qui, jour et nuit, sous la boîte crânienne, est à la fois le sujet assourdi et l’écho retentissant du pilon du verbe en lui. Non, ça ne parle pas, ça tonne ! Nul abri où se réfugier pour ne plus entendre le boucan incessant des verbes, des adjectifs et des noms qui roulent et se suivent dans un ordre implacable, tambourins des osselets, fanfare du pavillon ! Trop optimiste, Jules Goncourt qui croit aux vertus apaisantes de la nuit, vague arme nocturne : « Pour nous faite aimer la vie, la Providence a été forcée de nous en retirer la moitié. Sans le sommeil, qui est la mort temporaire du chagrin et de la souffrance, l’homme ne patienterait pas jusqu’au trépas.»

Ni à faire, Nicée, affaire.

La Trinité , trèfle de plaisanterie.

Mahomet n’est qu’un bon arien. Comme Arius, en effet, ce prêtre d’Alexandrie dont le Concile de Nicée, en 325 , qualifia les thèses sur la Trinité comme hérétiques, le Prophète déclare, lui aussi, qu’il n’y a de Dieu que Dieu, que Jésus n’est qu’un homme et la Trinité une ignominie pour qui croit à la grandeur du Dieu Unique !

Arius mourut en exil, en 336, terrassé par une violente colique : sans doute un vent vengeur de l’Esprit-Saint, ce souffle divin dont il ne voulut pas reconnaître la parfaite identité de nature avec le Père et le Fils !

 La poésie hermétique ou obscure de Stéphane Mallarmé, « calme bloc ici-bas chu d’un désastre obscur », est un lac de pure transparence devant le marais de la Trinité chrétienne : Dieu, une seule substance indivisible- ousia– en trois hypostases : Père, Fils et Esprit-Saint.

Jean Damascène, au VIII° siècle, établira une similitude entre la périchôrésis, soit la circumincession des deux natures, humaine et divine, du Christ et celle des trois hypostases trinitaires. En clair, les trois personnes de la Trinité se pénètrent entre elles comme s’interpénètrent les deux natures, humaine et divine, du Christ.

Leur circumincession, leur périchôrésis, bref, leur pénétration a lieu sans confusion car, si les trois hypostases se pénètrent bien, elles ne fusionnent ni ne se mélangent mais se possèdent les unes les autres !

« Car le Fils est dans le Père et l’Esprit, et l’Esprit dans le Père et le Fils, et le Père dans le Fils et l’Esprit, sans fusion, mélange ou confusion. »

Céleste inceste !

Pour clarifier l’affaire,Thomas d’Aquin ajoutera, aux trois hypostases, deux processions : la génération du Fils et la spiration de l’Esprit. Quatre relations : paternité, filiation, spiration active par le Père et le Fils, procession passive de l’Esprit-Saint. Cinq propriétés: l’innascibilité du Père, la paternité du Père, la filiation du Fils, la spiration active par le Père et le Fils, la procession passive du Saint-Esprit.

Mahomet, petit Arius des sables, se la joue simple, lui, qui balance les trois hypostases aux orties et laisse, aux heureux martyrs, les délices de la pénétration, bienheureux élus , aux anges avec leurs vierges, dans une éternité de volupté !

Le Dieu trine, lui, traîne, mal armé : inanité sonore du fatras du Trois en un.

Dans ses « Notes pour un tombeau d’Anatole » , Mallarmé pleure la mort de son jeune garçon, Anatole: un père, une mère, un fils disparu. Et une fille, Geneviève, à laquelle il appartient maintenant, selon son père, de faire trinité en sa mémoire quand les trois auront été réunis dans la tombe :

« Le père cherche et s’arrête, l’enfant étant là, encore, comme pour ressaisir la vie…Et toi, sa sœur, toi qui un jour…dois un jour nous réunir tous, trois en ta pensée, ta mémoire, de même qu’en une seule tombe , toi qui, selon l’ordre viendras sur cette tombe, non faite pour toi… »

Trois en une seule tombe, néant de la Trinité, détresse.

Trois en une seule mémoire, faillible, fugace, fragile.

Mais respectable.

 

Le courage passe à la caisse

Dans sa Lettres sur les Aveugles, Diderot soupçonne les non-voyants de faire preuve d’inhumanité à l’égard de ceux qui voient car, privés de la vue, ils ne peuvent ressentir de la pitié devant le spectacle d’un être qui souffre. Seule, l’ouïe, sensible à la plainte, pourrait leur permettre de compatir à la douleur mais encore faut-il que la souffrance s’exprime en cris ou en paroles :

« Quelle différence y a-t -il pour un aveugle, entre un homme qui urine et un homme qui, sans se plaindre, verse son sang ? »

Aucune, sinon la sensation identique, au toucher, d’un liquide chaud sur la main.

De même, ajoute Diderot, les voyants perdent ou atténuent considérablement leur capacité d’aptitude à la pitié pour leurs semblables en détresse quand « la distance ou la petitesse des objets produit le même effet sur nous que la privation de la vue sur les aveugles ! »

Et d’ajouter que si l’homme était assuré d’une parfaite impunité, il tuerait sans scrupule un semblable qui serait éloigné de lui s’il lui apparaîssait aussi gros que « comme une hirondelle ».

Devenu à son tour aveugle, en raison du caractère microscopique de sa victime et assuré de ne subir aucun châtiment, le voyant perdrait, lui aussi, toute humanité et tuerait sans pitié!

Justification du snipper, raison du fusil à lunette !

Par contre, ajoute Diderot, il serait incapable, ce même voyant, « d’égorger un bœuf de ses mains » tant la proximité de l’animal, éveillerait en lui, par identification à la souffrance de la bête, un sentiment de pitié et de remords.

Un terroriste islamiste que le fanatisme religieux aveugle pourra donc, avec un couteau de chasse, égorger, sans pitié, le lieutenant-colonel de gendarmerie venu se livrer à lui, pour prendre la place d’une otage. Il ne verra plus, en effet, dans ce militaire, un semblable, mais une fourmi, un rien, une chose microscopique tellement éloignée de lui, qu’il pourra sans le moindre scrupule, assuré de l’impunité totale que lui offre sa certitude de répondre à l’injonction du Coran qu’il révère et à la promesse d’immortalité et des jouissances qui accompagne son geste meurtrier.

De quel discours religieux inconscient est-il la dupe?

Livre pour Livre, le Coran pour la Bible, qu’en est-il de l’aveuglement du gendarme chrétien qui, prenant son courage pour le versant lumineux du suicide, court à sa mort en se jetant dans les mains du terroriste, suivant, en cela, l’injonction intérieure de son Sauveur Jésus-Christ, qui, ayant donné sa vie pour le salut des Hommes, l’assure alors lui aussi, s’il suit cette voie de l’abnégation et du martyre, d’une promesse d’éternité à hauteur de la grandeur de son sacrifice ?

De quel discours religieux inconscient est-il l’otage?

Diderot conclut son raisonnement sur la fragilité des impératifs moraux qui diffèrent selon l’appareillage sensoriel des hommes – un voyant et un aveugle éprouve ou n’éprouve pas de la pitié- en y ajoutant l’hypothèse du sourd ou bien encore de celui qui posséderait un sens de plus : à quel type de comportement moral alors aurait-on affaire ?

Dans le cas du terroriste et du gendarme, la surdité aux injonctions sacrificielles des discours religieux, en eux, aurait eu au moins l’avantage d’empêcher la transformation d’un sinistre imbécile en sanguinaire et d’épargner la vie d’un homme bon et généreux.

Bien sûr, dans l’affaire, le courage y perd en lettres de noblesse, la mort , attendue, d’une caissière, prise en otage, n’entraînant pas, de facto, l’organisation d’obsèques nationales.

L’abattement de l’ermite d’Aiguilles

Avant le milieu du 18° siècle, on pratiquait l’opération de la cataracte en faisant descendre cette prétendue pellicule dans le vitré, à l’aide d’une aiguille. La cataracte ainsi « abaissée » à l’intérieur du globe, l’aire pupillaire se trouvait alors dégagée.

En 1745, Jacques Daviel pratique, par hasard, la première extraction du cristallin sur un prêtre, le Frère Felix, l’ermite d’Aiguilles, dont un premier œil avait été perdu suite à un « abattement »  défectueux  de sa cataracte .

Cette fois encore, l’oculiste n’arrive pas à « abattre » la cataracte mais plusieurs morceaux du cristallin brisé passent dans l’espace aqueux situé entre l’iris et la cornée,  lequel espace se remplit alors de sang. Pour l’évacuer , ainsi que les fragments de cataracte passés dans cette chambre antérieure, il incise, à l’aide de petits ciseaux, la cornée transparente.

La pupille apparaît , nette.

Il laisse alors tomber « l’abattement  » à l’aiguille et prend  la décision de n’opérer, désormais, qu’en ouvrant la cornée pour aller chercher le cristallin dans son chaton, le faire passer par la prunelle dans la chambre antérieure et l’extraire ensuite de l’oeil.

Il venait de mettre en place le principe, toujours actuel, de l’extraction extra-capsulaire du cristallin.

Louanges soient rendues au Frère Felix, l’ermite bien nommé d’Aiguilles qui, ayant perdu un œil lors d’un abattement douteux en rendit un deuxième à la Science, oeil ruiné, cette fois, par une infection, à cause de l’intervention hardie de l’oculiste Daviel qui, après avoir extrait de son chaton le cristallin brisé de l’ermite, désormais aveugle, le brandit, victorieux, devant les yeux écarquillés d’un corps médical pas encore revenu de son nouvel « abattement » !