Sonore

 Cet homme rend le son visible !

Mot de Napoléon découvrant, avec enthousiasme, l’expérience du physicien Friedrich Chladni au début du XIX siècle.

En saupoudrant de sable fin une plaque de cuivre puis en la faisant vibrer à l’aide d’un archet, le scientifique allemand obtient, en effet, d’étranges dessins, les ondes sonores produisant des figures géométriques différentes selon l’intensité de la vibration imposée à la plaque.

Nietzsche se référera à cette expérience quand il voudra montrer l’impossibilité, pour l’homme, d’avoir accès à la  connaissance de la réalité à partir du langage.

Selon lui, en effet, le mot n’est rien d’autre que « la transposition sonore d’une excitation nerveuse », laquelle excitation sera d’abord convertie en une image mentale puis ensuite transformée en un son articulé.

Ce double processus de fabrication du mot interdit, d’emblée, une quelconque adéquation entre le mot et son référent extérieur, la sensation éprouvée initialement au contact du réel ne pouvant correspondre au balbutiement sonore qui tente alors d’en rendre compte.

La rose est une rose est une rose est une rose, sans doute, mais l’épine est déjà dans la langue, qui, un peu au parfum du réel, il est vrai, ne dira cependant jamais l’énigme de cette fleur, totalement absente du bouquet de l’interprétation sonore qui l’enclôt.

Mallarmé, d’une main qui se voudrait d’initié, s’use au vers sibyllin quand l’obscur, le caché est d’emblée dans le maigre alphabet -inanité sonore– qu’il applique, impuissant, au  monde, poème, en soi, à jamais hermétique.

Le concept « feuille », mot unique pour toutes les feuilles du monde, alors, qu’idéalement, il faudrait autant de mots que de feuilles et même de mots différents pour désigner les transformations multiples d’une même feuille au fil des jours !… L’arbre de la désignation, de l’identité générale, cache la forêt des feuilles.

Autant dire que devant le foisonnement et la luxuriance du réel, le langage cherche, par le concept, à identifier du non-identique pour dominer le chaos de l’apparence, mettre de l’ordre sinon dans le monde, du moins dans la pensée qui s’y colle.

La « feuille« , pour les représenter toutes, une fois pour toutes, ces feuilles, et qu’on soit tranquille avec ça…

Et pourtant, nommer les choses ne nous apprend rien d’elles.

Le réel reste dur de la feuille.

Illusoire de penser connaître quelque chose des choses en les nommant.

En révélant la dimension métaphorique, puis conceptuelle, du mot, c’est l’accès à la vérité des choses que Nietzsche interdit: connaître, c’est toujours interpréter. Jamais d’adéquation entre la pensée et le réel.

Pauvre Thomas d’Aquin avec sa définition de la vérité  comme correspondance entre langage et réalité: aedequatio rei et intellectus !

L’airain de la Scolastique, brisé par le marteau de Zarathoustra !

Ainsi, la connaissance des choses que peuvent donner les mots ressemble à celle qu’un sourd peut avoir du son en examinant les dessins tracés dans le sable par les vibrations sonores sur une plaque de cuivre. Autant dire qu’il n’aura jamais ni l’expérience ni l’idée d’un son : il peut seulement en saisir une transposition dans un autre registre sensoriel, celui de la vue.

Sourds au monde, les mots, dont pourtant, sans cesse le sens sourd.

Les mots, cuivres dans les oreilles, vibrations sonores à desseins multiples, arabesques verbales promises à la dispersion du sable…

S’il l’avait connu, le vaincu de Waterloo  aurait pu dire de Nietzsche :

« Cet homme rend le son risible ! »

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L’art de la baudruche

Une toile du street-artiste Bansky, représentant une petite fille tenant au bout d’une longue ficelle un ballon rouge, en forme de coeur, s’est en partie auto-détruite à l’issue d’une vente aux enchères chez Sotheby’s à Londres.

A peine le marteau était-il tombé sur la table pour signifier l’adjudication et la vente de l ‘oeuvre à 1, 2 milllion d’euros qu’une alarme, provenant du tableau, s’est mise à retentir tandis qu’une broyeuse à papier, dissimulée dans le cadre, lacérait et broyait l’image de l’enfant, ne laissant, sous les yeux médusés du public, qu’un quart de toile disponible pour un ballon, au coeur perdu, désormais erratique dans un ciel orphelin !

La main refermée sur la grosse ficelle du marché de l’art, la fillette actionne sa ceinture d’explosifs et se volatilise  dans le ciel factice d’une toile de pur papier-monnaie.

Explosion en plein vol de la « valeur » de l’argent, cette supercherie, visible et perceptible, de l’abstraction qui préside à l’échange des marchandises !

Magnifique illustration ,in situ, du fétichisme de la marchandise, analysé par Marx dans le Capital ! En effet, de même que les peuples primitifs vénèrent leurs idoles en ignorant que les qualités divines qu’ils leur reconnaissent  ne sont que le résultat de leur propre création projective, le marché de l’art sacralise un « objet artistique » en faisant croire que sa « valeur », extraordinaire, lui appartient en propre, alors que cette prétendue propriété , cette « valeur » n’est que le résultat d’une opération comptable, fondée sur le calcul d’une rentabilité maximale, au profit de financiers, qui, faute de génie artistique, s’achètent le talent qui, par nature, leur fait défaut. Marx le dit magnifiquement:

« Je suis laid mais je peux m’acheter la plus belle femme, donc je ne suis pas laid car l’effet de la laideur, sa force repoussante est anéantie par l’argent. Je suis sans esprit mais l’argent est l’esprit réel de toutes choses: comment son possesseur pourrait-il ne pas avoir d’esprit? L’universalité de la qualité de l’argent est la toute puissance de son essence. » 

On peut continuer à gloser: je suis sans talent mais je peux m’acheter les toiles les plus chères, donc je suis un génie créatif car ma médiocrité personnelle est anéantie par l’argent.

C’est l’échelle de valeurs de l’économie marchande qui donne à l’échelle, réelle, sa valeur: pas la qualité intrinsèque du bois ni celle du travail de l’artisan, ni son talent créateur..

C’est cette imposture fétichiste que le dispositif de destruction installé dans le tableau de Bansky dévoile: la toile se déballonne, ce dessin ne vaut rien et surtout pas  cette somme astronomique qu’un nanti est prêt à débourser pour compenser un sentiment abyssal d’insuffisance personnelle.

Bonne affaire , au demeurant, pour l’acheteur de « Girl with balloon », le tableau broyé prenant une « valeur » inestimable, comme prototype du meilleur canular organisé sur le marché de l’art, depuis, en son temps, celui de Marcel Duchamp avec son Urinoir  !

L’Idéal a ses tics

Le 3 janvier 1889, sur la plazza Carlo -Alberto, à Turin, Nietzsche se jette soudain à la tête d’un cheval pour le protéger des coups de fouet du cocher fou qui le maltraite comme un malade ! N’est-il pas, à cet instant, adepte lui-même de l’idéal ascétique des prêtres dont il vomit, chez les faibles, la formidable puissance d’attraction car il offre, à la fois, un sens et un remède à un malaise existentiel, à une souffrance absurde et donc, insupportable?

 « On connaît les trois mots de parade de l’idéal ascétique : pauvreté, humilité, chasteté. »

La vie dans sa luxuriance et son excès, son foisonnement insensé, brutal, violent, laisse l’homme sans réponse devant le réel de la souffrance et de la mort. L’idéal ascétique du prêtre trouve alors audience auprès d’une humanité malade, assoiffée de sens, car cet idéal offre, à la fois, une signification et un remède à ce que la vie a d’insupportable en  proposant une explication à ce qui, de soi, n’en a pas : la raison de la soufffrance et de la mort.

Volonté de croyance, volonté de vérité à tout prix et plus le coût sera élevé en sacrifice plus la croyance proposée sera crédible.

«  Le non sens de la souffrance, et non la souffrance elle-même, est la malédiction qui  a,  jusqu’à présent, pesé sur l’humanité -or, l’idéal ascétique lui donnait un sens!-N’importe quel sens vaut mieux que pas de sens du tout! Grâce à l’idéal ascétique, la souffrance se trouvait interprétée; le vide immense semblait comblé, la porte se fermait devant tout espèce de nihilisme, de désir d’anéantissement. L’interprétation que l’on donnait à la vie amenait,  indéniablement, une souffrance nouvelle, plus profonde, plus intime, plus empoisonnée, plus meurtrière. Elle plaçait toute souffrance dans la perspective de la faute. Mais malgré tout , elle apporta à l’homme le salut, l’homme avait un sens, il n’était plus désormais la feuille chassée par le vent, le jouet de l’absurde, du non sens, il pouvait désormais vouloir quelque chose- qu’importe d’abord ce qu’il voulait, pourquoi, comment plutôt telle chose qu’une autre: la volonté elle-même était du moins sauvée. »

Redoublement, en fait, de la souffrance, car elle est maintenant justifiée par l’idéal ascétique qui, la rattachant à la faute et au péché, lui donne désormais un sens. Elle est alors recherchée, voulue, désirée comme condition d’accès à une éternité de joie et de béatitude dans les arrières-mondes .

« Le péché est resté jusqu’à présent l’événement capital dans l’histoire de l’âme malade…L’homme souffrant à son propre sujet, pour une cause quelconque, physiologique certainement, à peu près comme une bête en cage, ne sachant ni pour quelle cause, ni dans quel but, avide du pourquoi des choses – car les certitudes produisent des soulagements- avide aussi des remèdes et des narcotiques, l’homme finit par s’en rapporter à quelqu’un qui connaît même ce qui est caché- et voici, il obtient une indication – son sorcier, le prêtre ascétique, lui donne la première indication sur la « cause » de sa « souffrance »: il doit la chercher en  lui-même, dans une faute commise, dans le temps passé, il doit comprendre sa douleur elle-même comme un châtiment…Il a entendu, il a compris, le malheureux: maintenant, il en est de lui comme de la poule autour de laquelle on a tracé une ligne. Il n’arrive plus à sortir de ce cercle: de malade, le voilà devenu « pécheur »… »

Au lieu de dire oui au seul réel qui soit, de regarder toute chose comme une grâce familière, de chanter la plénitude , l’exubérance et la beauté du monde, l’homme, l’animal malade du sens, prétend corriger le réel, en son troublant mystère et son inquiétante luxuriance, en éliminant tout ce qui diffère de lui pour s’assurer dans la vie, s’assurer de la vie.

C’est maintenant sur lui, Nietzsche, que les coups pleuvent, que la flagellation tombe,jouissance de l’idéal ascétique -, que la lanière de cuir lui déchire la peau tandis que le cheval, au mors d’écume, s’abat sur le pavé. Le philosophe, que la pitié pour les faibles révulse, est saisi, là, de compassion pour la bête qui souffre sans raison, donnant alors à l’effarement du cheval , visage humain

Visage, peut-être de Karl Ludwig Nietzsche, son père, pasteur,– ce prêtre de l’idéal ascétique- qui mourut d’une tumeur au cerveau, la tête brutalisée par de terribles migraines , le corps secoué de vomissements, la bouche close par le mors de l’aphasie, et , sous les oeillères de la croyance, les yeux, dans les ténèbres de la myopie.

Se jeter , bride abattue, aux coups du père.

Troubles que le fils aura partagés  toute sa vie, avec lui, présence permanente et torturante de l’arrière-monde du père dont il n’aura été que l’ombre véhémente et vaine s’effaçant, pour toujours, en ce jour d’hiver, quand , froidement, la folie le foudroie sur la place Carlo-Alberto.

Le coût des maux du père, son idéal ascétique, sa haine de la vie.

Aux hainissements du père, l’amour, fou, des forces de vie,  comme remède de cheval pour le fils, jusqu’à en souhaiter l’éternel retour!

Sénescence divine

Le Christ, c’est naissance de Dieu sur terre avec, en prime, la ruine du judaïsme, son abaissement. Au VII° Siécle , en Arabie, retour de flamme du monothéisme triomphant avec l’Islam pour lequel le prophète Jésus n’est pas mort sur la croix : on lui a substitué un leurre  qui a été crucifié à sa place! Berlue des chrétiens qui croient voir un dieu mort et ressuscité quand, par un tour de passe-passe, le Très Haut se rit de leur crédulité blasphématrice: on ne mélange pas la créature avec son Créateur, l’abîme entre les deux étant à jamais impossible à combler !