Rimbaud et Hugo

Pour Rimbaud, dans son sonnet des Voyelles, le U est vert et le O est bleu. Hélas, pas de voyelle attitrée pour le jaune dans le poème du jeune rebelle des Ardennes! Pour Hugo, qui ne peut, avec ses 22 mois, agiter, dans sa langue naissante, que le drapeau tricolore du bleu , du vert et du jaune, quelle voyelle flotte dans ses yeux quand , de ses petites mains, il fait , sur le plateau de sa chaise haute, rouler le gros citron ?

Et le bleu de la mer, qui, pour lui, en le disant, de ses joues rebondies, fait déjà, dans sa bouche, des petites vagues, comment fait-il pour le reconnaître et le dire ?

Et le vert, s’il épouse le U de sa pelle à sable, quel son, dans ses tympans tout neufs, est associé à l’image du petit outil de plage ?

Le Rouge et le Noir ne sont pas, pour Rimbaud, l’uniforme du hussard et la soutane du séminariste, mis en scène par Stendhal, mais l’éclat lumineux du I et la sombre verticalité du A.

Comment Hugo, dans le semi-exil de son palais, faute de pouvoir dire et le rouge et le noir, voit-il le carmin des cerises à l’étal du marché et le ciel des ténèbres que nulle étoile n’illumine encore de son obscure clarté ?

Il a, pour lui, de recourir à une formule magique, à chaque fois que quelque chose vient à manquer ou dont il est privé : « Y a plus d’eau » Expression valable pour toute situation de privation . Image du manque qu’on peut aussi entendre ainsi : « Y plus d’O », soit le bleu de Rimbaud dont le petit garçon aime, à souhait, entendre, sur ses lèvres, battre le timbre timide de la voyelle aimée en guise de consolation.

O ! Bleu, doux, doux, doudou vocable du tout petit !

Quand tout va bien, le maigre trésor des quelques signifiants qu’il porte dans son petit baluchon pour dire le monde et se dire, n’est pas un problème car, divisant son prénom en deux pour mieux en redoubler la finale, il arrose littéralement tout l’univers d’un « Gogo » retentissant !

Narcissisme exalté de sa Majesty the baby qui se voit partout et à qui tout appartient !

Avec un langage à gogo, Rimbaud et le grand Victor n’ont qu’à bien se tenir :un rival, encore pas propre, à écrire, fait de sa minuscule existence un Bateau ivre de plaisir, un petit Homme qui rit de se voir si grand en son miroir!

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Au vieux chanteur

Le vieux chanteur, au cours de son tour de chant, perd brutalement le fil de la chanson qu’il interprète et se retrouve les bras ballants, honteux et muet devant son micro, le piano, le violon et le violoncelle, s’affairant, alors, en toute hâte, à panser la plaie de ce trou de mémoire par des vagues successives de musique réparatrice…

Il y a très longtemps de cela, dans une autre enceinte, celle du ventre de sa mère, il a déjà connu le silence ouaté de l’absence de sa propre voix, silence alors baigné par l’écho assourdi d’un orchestre de chambre, ondes douces, qui, loin de toute flétrissure, l’accompagnaient, dans l’interprétation solitaire de sa danse de pénombre, ce monde du dedans qui commence à se perdre dès le premier cri et continue à se perdre dans le langage et à trébucher , pour finir, dans le trou de mes Moires , ces déesses de la naissance, de la destinée humaine et de la mort.

Du grès à l’engrais

Un premier espace, réservé à des funérailles écologiques sera prochainement créé dans l’un des 20 cimetières qui dépendent de la ville de Paris.

Parmi les contraintes du cahier des charges réservé au candidat à l’enfouissement propre : un cercueil en carton ou en bois d’essence française, l’absence de monument en surface, l’interdiction d’un caveau en béton,- matière trop vorace en énergie-, une tombe identifiée par une stèle discrète en bois d’essence locale … Les défunts promis à cette disparition, respectueuse de la Nature, devront avoir reçu des soins limités : une toilette mortuaire, certes, mais surtout pas de thanatopraxie ni d’embaumement nécessitant des produits chimiques, toxiques, comme le formol risquant d’empoisonner la terre.

Pour l’habillage du mort, seules les fibres naturelles seront autorisées, les matières synthétiques risquant de survivre plus longtemps à la décomposition que leur porteur….Enfin, pour éviter toute dépense d’énergie polluante, les professionnels s’engagent à creuser manuellement les tombes et à aménager ce bout de cimetière sous la forme d’un espace paysager.

Le défunt propre, aura ainsi perdu sa propre humanité pour être réduit, comme toutes les choses circulant dans la logique du Marché, à « la chose » obsolète et encombrante dont, comme tous les déchets, il convient de se défaire dans les conditions les plus appropriées à la défense de l’environnement.

L’Homme ? Quel déchet pour quelle couleur de poubelle ? On connaissait la jaune, pour les papiers, les cartons et les plastiques, la marron pour les déchets ménagers : quelle couleur choisir pour ce déchet parlant, polluant et pour tout dire, surnuméraire, sur une planète au bord de l’asphyxie?

C’est la fin de la morale kantienne qui demande de traiter l’humanité, en soi et chez autrui, toujours comme une fin et jamais comme un moyen.

La mort propre entre , désormais, comme objet d’échange , dans la logique du Marché et de la réification. Marx l’avait indiqué dans Misère de la philosophie :

« Dans la logique capitaliste, le sol ne doit pas perdre sa fertilité. Pour le propriétaire foncier, son terrain n’a qu’une signification : la rente foncière »

C’est la fin annoncée des cimetières, non rentables comme espace sacré du souvenir, pour leur transformation en sol fertile, grâce aux engrais naturels produits par des cadavres bio,pour le plus grand profit d’une écologie de la mort.

Il convient désormais, hygiène de l’assassin, de mourir propre dans une optique du recyclage.

Suppression du glyphosate pour les cultures intensives, suppression du formol pour le plus grand bien de cadavres écologiques, appelés à une nouvelle vie de fertilisation et de production.

Ossuaires d’intériorités mortes, les cimetières à l’ancienne sont promis à la mutation écologique et à leur rentabilisation, l’homme n’étant plus rien dans le temps de la marchandisation sinon la carcasse inutile d’un Temps inexploitable financièrement…

Comment amortir, au mieux, ce temps mort de l’éternité?

Bure qui nie le corps

A moins de distinguer, très clairement, dans le principe de laïcité, entre ce qui s’applique au domaine de l’autorité publique et ce qui concerne l’espace public , on continuera à patauger dans les piscines et à se noyer dans un verre d’eau.

Il est demandé à l’autorité publique une abstention complète en matière de croyance et d’incroyance. Par autorité publique il faut entendre : l’État et ses services (gouvernement, éducation nationale, hôpital public, justice, finances publiques, mairies, collectivités locales etc…)

N’étant liée à aucune option religieuse ou irréligieuse, l’autorité publique n’en favorise ni n’en persécute aucune : elle est tenue à une abstention stricte et à une neutralité totale en matière de croyance et d’incroyance.

Le corollaire est que si l’autorité publique s’abstient dans son domaine, la sphère sociale, elle, la société civile et celle de l’intimité, jouissent d’une liberté entière d’exercer et de manifester croyances et incroyances dans le respect du droit commun.

C’est le principe d’abstention et de réserve valant pour l’autorité publique qui permet ainsi la tolérance pour l‘espace public, celui de la société civile .

Le régime de laïcité articule donc le principe d’abstention dans le domaine particulier de l’autorité publique avec le principe de liberté d’opinion et de tolérance dans l’espace public.

Mais cette liberté d’expression, dans l’espace public, est assujettie au droit commun pour des motifs particuliers d’hygiène,de sécurité, ou de nature de l’activité.

Si par exemple, le règlement intérieur d’une piscine interdit le port du caleçon, on voit mal comment elle n’interdirait pas le port de vêtement plus amples, couvrant encore davantage le corps.

On voit ainsi que ce n’est pas au nom du principe de laïcité que le burkini pourrait être interdit car rien ni personne n’empêche , dans l’espace public, de se vêtir , comme il l’entend, selon ses convictions. Par contre, les règles du droit commun sont applicables à tous, et pour des raisons d’ hygiène, de sécurité ou autres, il pourra être interdit de porter tel vêtement dans tel endroit particulier.

Le régime de la laïcité à la française n’est pas anti-religieux: il s’abstient de prendre position pour toute forme de croyance ou d’incroyance, laissant ainsi, à chaque citoyen, sa totale liberté d’expression dans l’espace public, régi, lui, par les règles du droit commun.

Voltaire, ce champion de la tolérance dans l’espace public, n’aurait pourtant pas été celui de la laïcité,- régime alors encore dans les limbes à son époque-, lui qui terminait ses lettres par la formule : « Ecrasons l’infâme ! », soit la volonté d’en finir avec l’obscurantisme religieux et plus particulièrement le christianisme , « cet hydre abominable qui empeste et qui tue ! »

Imaginer Voltaire, au bord d’une piscine, devant une « belle » nageuse, couverte de pied en cap et bougon, grommelant : Ecrasons, l’Un, Femme… »