Une enfance arraisonnée

Il a 2 ans, il a peur de l’aspirateur, de la tondeuse, des alarmes et du tracteur dans le champ, bref du bruit strident des machines qui déchire sa fine ouïe, fait claquer, à outrance, les portes fragiles de son frêle pavillon. Philosophe sans le savoir, ce petit est un petit étant qui barbote dans la source lumineuse de l’Etre mais que la Technique,- qui ne pense pas-, déjà, arraisonne.

Enfant à raisonner , sans doute mais que la Technique, d’emblée, arraisonne.

Il n’a droit au silence et à l’être-là de la Nature que ce qu’un ciel voilé,et privé d’étoiles, consent à lui donner dans sa nuit, bâche provisoire qui recouvre les étals du Marché avant leur réveil sous les lumières d’artifice et les flux incessants de l’argent.

Le poète dit que l’homme habite en poète sur cette terre, – celle d’avant la Technique sans doute, et qu’un enfant, trébuchant, pataud dans les rets d’une langue qui, peu à peu, le lient,- élève à son chant singulier, dans une lumineuse incantation, celle d’un vivant, à l’aurore de sa vie, qui donne au monde, aux êtres et aux choses, la profonde et délicieuse beauté de la toute petite enfance.

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La solution exacte

« L’homme n’est pas une solution exacte du problème de vivre « , constate Paul Valéry. Trop d’horizon, trop d’infini dans la boîte à gants , trop de chemins qui ne mènent nulle part… L’homme claironne à sa partenaire, qui n’en peut mais, sa soif de fusion, son désir de sans boiter parfaitement l’un dans l’autre. Mais sa cloche, souvent, l’étreinte, ça cloche dans la volonté d’être un…

L’animal , quant à lui, ne fait pas mystère de son réglage à l’horloge de la perpétuation de l’espèce: il est, sans état d’âme, à l’heure, à la tâche, et le choc des carapaces n’ébranle pas la solitudes des bêtes que le Vouloir-Vivre, aveuglément, rapproche..

L’âne est sans état d’âme quand, après avoir ôté son bonnet, il faut, sur l’ânesse, faire l’âne.

L’homme est homme de se savoir né ; l’animal, lui, est animal, de l’ignorer.

Quand, dans quelque temps, on aura guéri l’homme de la maladie de la mort, l’effroyable sera alors totalement son sort puisqu’il saura que mourir lui sera désormais interdit alors que, dans le temps béni de la finitude assurée, il savait certes, avec angoisse, qu’il allait bêtement disparaître mais cette perspective avait l’avantage d’être la solution exacte du problème de vivre.

Variations, une foi

La peur, à l’origine de toute forme de connaissance, de toute croyance , de toute religion, de toute philosophie, de toute certitude : savoir, ou croire savoir, apaise.

Dans l’athéisme : là, théisme, soit, dirait Hegel, la forme inversée de la croyance dans l’affirmation de l’inexistence de Dieu.

L’athée croit dur comme fer à l’inexistence de Dieu, c’est sa foi.

La foi inébranlable du sceptique dans la certitude de l’incertitude.

La conviction de la faiblesse de son intelligence préserve l’agnostique de la bascule dans la croyance ou l’incroyance : sa foi, c’est le peu de crédit qu’il accorde aux capacités de la raison pour trancher sur l’existence ou l’inexistence de Dieu .

Est-ce passe temps?

Et pourtant elle tourne, disait Galilée aux Inquisiteurs, terrorisés, la capuche à l’envers, à l’idée que la terre n’était plus cet astre fixe autour duquel le soleil faisait sa ronde quotidienne.

Elle tourne , elle tourne, mais ce n’est pas , comme le pensait Newton, à cause de la force gravitationnelle exercée par le soleil sur la planète bleue.

Est-ce passe-temps, cette ballade monomaniaque de la terre autour du soleil, cette naine jaune qui, elle aussi, tourne autour d’elle-même, dans une débauche de fission nucléaire ?

Il s’ennuierait, ce petit globe, plein de bruit et de fureur, au point de répéter, autiste, ce même geste obsessionnel de rotation journalière ?

Quelque chose ne tournerait pas rond chez lui ?

Vingt-quatre heures pour l’un , vingt-sept jours pour l’autre : tout tourne dans la Voie Lactée, sarabande à vous donner le tournis…

La pomme de Newton, sur la tête d’Einstein pour qui l’origine de la rotation terrestre serait due à une perturbation de l’espace-temps, introduite par la masse du soleil…

Finie la gravitation…

Ce n’est pas grave, il suffit d’imaginer un vaste tissu élastique sur lequel on dépose une grosse pierre- le soleil, bien sûr-, lequel, s’enfonçant dans la toile souple de l’espace-temps, la déforme en y créant une dépression…

Déjà , la dépression , dans l’Univers…

Et si, maintenant, un corps, plus petit- la terre, bien sûr- passe à côté de la grosse pierre, bien enfoncée , elle , dans son drap moelleux et compressible ?

Mettons que ce corps plus petit- la terre- soit une bille. Elle file d’abord en ligne droite sur le tissu, puis, quand elle arrive à proximité de la pierre brûlante, elle pénètre légèrement dans la dépression déjà créée : étant ainsi déviée de sa ligne droite, sa trajectoire alors se courbe.

Geste de révérence , sans doute, … Courbette du cul- terreux de l’espace devant le Roi Soleil…

Ainsi, le mouvement de rotation de la terre ne serait pas dicté par la force gravitationnelle du soleil mais par la courbure de l’espace-temps…

Devant une telle révolution, à son tour, on s’incline.

En paix Emma, suite

Gilbert Keith Chesterton, dans « Orthodoxie»:

« Dès qu’on pénètre dans le monde des faits , on pénètre dans le monde des limites . On peut libérer les êtres des lois étrangères accidentelles, mais non de lois inséparables de leur propre nature. On peut, si l’on veut, délivrer un tigre des barreaux de sa cage, mais non de ses rayures. Ne libérez pas un chameau du fardeau de sa bosse, vous risqueriez de le libérer de son état de chameau. N’errez pas comme un démagogue pour inciter les triangles à s’évader de la prison de leurs trois côtés. Si un triangle s’évade de ses trois côtés, sa vie s’achève lamentablement. »