Cerise et eau de goudron

Au début du 18° siècle, en Irlande, l’évêque anglican Berkeley soutient que la seule preuve qu’on puisse avoir   de l’existence d’un objet, c’est sa perception en notre esprit.

Un objet n’est jamais que la cristallisation d’un réseau d’impressions fournies par les organes des sens et liées par l’habitude.

Jusqu’à la queue, pour l’évêque, la cerise, sur sa branche: une addition de sensations

Elle n’existe, d’après lui, que parce qu’elle est perçue par un sujet .

Elle n’est qu’une collection de qualités sensibles. Si on enlève ces propriétés, la cerise disparaît avec elles !

« Enlevez les sensations de mollesse, d’humidité, de rougeur, d’acidité et vous enlevez la cerise! Puisqu’elle n’est pas un être distinct des sensations, une cerise n’est rien qu’un conglomérat d’impressions sensibles ou d’idées perçues par des sensations. Quand je vois et que je touche et que je goûte, je suis sûr que la cerise existe mais si vous entendez par le mot cerise une nature inconnue, une matière en soi, distincte de toutes ces qualités sensibles et, par son existence, quelque chose de distinct de ce qu’elle est perçue, alors, je l’avoue, ni vous ni moi ni personne d’autre ne peut assurer quelle existe ! »

Si, selon le prélat, on écarte les sensations liées à la cerise : souple, humide pour le toucher, rouge pour la vue, acide pour le goût, la cerise disparaît.

Pas de cerise en soi .

Le noyau de la réalité de la cerise, c’est le témoignage royal du palais.

Pas de cerisiers en fleurs sans une pléiade émue de japonais en pleurs.

Le miracle du printemps n’est pas dans l’éclosion du massif en fleurs mais dans la perception colorée de l’oeil du jardinier.

L’iris sans iris: pupille de la notion de fleur, luminescence orpheline du bleu, du blanc, du jaune, du mauve, du feu d’artifice de la plante.

Si exister, c’est être perçu ou percevoir, comment l’évêque Berkeley pouvait-il croire à l’existence du Christ ressuscité sans en avoir éprouvé, par les yeux et le toucher, l’indéniable et indéfectible réalité ?

Croire le témoignage de ceux qui ont vu et touché le Ressuscité, est-ce suffisant pour être assuré de son existence?

Petit Pascal du pauvre, l’évêque Berkeley: le doigt de l’apôtre Thomas aurait été plus gourd, la face du monde en aurait été changée.

S’il n’y a pas d’existence des choses et des êtres en dehors d’un sujet qui les perçoit, qu’en était-il alors de la réalité du monde avant l’apparition de l’homme pour le percevoir ?

Que l’idée du dinosaure ne s’imprime pas dans le cerveau d’un homme, encore dans les limbes de la création puisqu’il n’apparaîtra sur terre que 65 millions d’années après la disparition de ces bêtes monstrueuses, cette absence de perception sensorielle dans les synapses du système nerveux d’un Homo Sapiens préjuge-t-elle de l’impossibilité de l’existence d’un tel animal avant l’apparition de l’homme sur la planète bleue?

L’Eden existe-t-il avant Adam, seul, avec Dieu, à en éprouver la paradisiaque jouissance?

C’est le monde à l’envers! Il faut d’abord la création d’Adam pour justifier celle de l’univers car, selon l’évêque, il est impossible de prétendre à  l‘existence d’un monde qui ne serait pas perçu par un esprit…

Adam, jusqu’au trognon, pomme de discorde de la création du monde.

L’évêque Berkeley s’en tire en affirmant, qu’en l’absence d’un sujet percevant, c’est Dieu qui assure la continuité de l’existence des choses car il voit , entend et perçoit tout.

Le Ciel, agence d’intérim parfaite, en quelque sorte, chargée, des hauteurs, d’assurer, sur terre, les flux incessants du vivant.

Pour garantir une permanence certaine de l’expérience sensible, Bertrand Russel, préfère, pour sa part, attribuer à Dieu la fonction de « garde-meuble« .

Humour britannique auquel Berkeley, sujet de sa Majesté comme le philosophe gallois, aurait sans doute souscrit autour d’une bonne pinte de bière brune!

Ainsi, grâce à Dieu, la nuit, dans son box, le cheval continue à exister en l’absence de l’oeil du palefrenier qui, lui aussi, dans son sommeil, résiste au néant sur sa couche, lové, bien à l’abri dans l’orbite de son Créateur qui, toujours aux aguets, veille au grain et à l’avoine dans les rateliers.

Pour Victor Hugo, Caïn espère échapper à sa conscience, qui lui reproche le meurtre de son frère Abel, en se cachant dans les profondeurs de la tombe: « Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien. »

C’est oublier un peu vite l’évêque Berkeley qui installe partout la vision panoptyque de Dieu à qui rien ni personne n’échappe puisqu’il assure le maintien dans l’être de toute sa création: « L’oeil était dans la tombe et regardait Caïn. »

Si l’explosion primitive qui donne naissance à l’Univers demande une Conscience pour en percevoir et donc en assurer l’existence ,- être c’est être perçu,- alors qu’en est-il de l’existence de cette Conscience qui échappe, elle-même, à toute perception ?

Si être , c’est être perçu, par qui Dieu est-il perçu ?

Est-ce qu’un trop perçu assure un surcroît d’existence ? La mescaline dans les veines de Michaux, l’hostie sur la langue du dévot?

Est-ce qu’un moins perçu assure une diminution d’existence ? Loin des yeux , loin du coeur…

Inquiet peut-être que ses idées sur l’immatérialisme finissent en eau de boudin, l’évêque fera pivoter sa mitre d’un quart de tour sur sa tête, bien réelle, et, vers la fin de sa vie, convertira sa théorie en apologétique de l’eau de goudron dont il avait découvert les effets bénéfiques lors d’un voyage en Amérique, en 1728.

Remède miracle contre le scorbut et les maladies de peau dont il se fera l’ardent propagateur dans son dernier ouvrage, la Siris, sauvant ainsi sa doctrine et son nom de l’oubli comme Moïse avait été sauvé de la noyade dans les eaux du Fleuve grâce à son panier de papyrus, au fond recouvert de bitume.

Ainsi le monothéisme colle-t-il au goudron et, sans cette substance visqueuse, deux mille ans de christianisme ne seraient jamais sortis des eaux du Nil, l’évêque Berkeley ne pouvant plus, dès lors, sans paroisse, chercher des crosses à la réalité d’un monde désormais privé du Regard Divin, seul garant, selon lui,  de son existence et de son unité.

Saturne, dans la tête de Goya

Goya, c’est vers lui qu’il faut aller, entrer dans la Maison du Sourd, celle qu’il achète en 1819, dans les faubourgs de Madrid et rester saisi de stupeur devant les Pinturas Negras qui couvrent les murs de la demeure qu’il habite avec la jeune divorcée Léocadia Weiss et sa petite fille Rosario, qu’il adore.

Les Peintures Noires, murs et murmures de la désolation.

Il a 73 ans, il est dévasté par une maladie étrange qui le met à terre : fièvres, crises d’angoisse, hallucinations dont la surdité totale , qui l’isole depuis 1792, amplifie les effets terrorisants.

Les tympans fracassés par les éclats de la première Terreur, clameurs de la Révolution française aux portes du royaume d’Espagne ?

Là où il entendait, il se met à voir.

Quatorze fresques tapissent les murs de la Maison du Sourd, dont celle du « Chien » : solitude indicible d’une petite tête émergeant à peine sur un fond ocre d’un vide abyssal.

Aucune figure, à part cette esquisse animale, ne se détache sur ce fond de désolation

Rien, nada .

Goya défait ce qui est. Il va au non sens, au sans retour, cerné par la mort qui vient et la guerre civile en Espagne

Dans la peinture, l’être ne se soutient que de sa figuration, comme, l’être, à l’ordinaire ne se soutient que du langage qui l’encadre.

Ici, plus rien. Goya, proche de cette part du réel qui ne passe ni dans l’image ni dans le son.

Rien qui puisse faire image ni se dire de ce qui, puissamment, l’étreint

Sourd et sourde angoisse.

« Le rêve, sommeil de la raison, produit des monstres » écrit le peintre dans sa Quinta del Surdo.

Chien sans corps, passe encore, mais « Saturne dévorant un de ses enfants » !

Comment la petite Rosario pouvait-elle boire sa soupe , sans frémir, devant une telle scène où l’horreur le dispute à l’effroi !

Que peut-elle avaler face au regard monstrueux de Saturne qui avale l’enfant, à demi démembré, dont il est le père ?

Cronos épouse sa sœur Rhéa et dévore chacun de leurs enfants pour ne pas subir le sort d’Ouranos qu’il a castré à la demande de Gaïa.

Tuer ses fils et les dévorer avant qu’ils ne vous tuent

La légende romaine transformera Cronos en Saturne , et, par contamination avec Chronos, en fera la métaphore du Temps: celui qui, inexorablement, tue les enfants qu’il engendre et, vivants, les dévore.

Sur la mystérieuse maladie qui, en 1819, affecte Goya dans la Maison du Sourd, le diagnostic de saturnisme est parfois posé.

Le plomb des peintures, Saturne en tableau.

Un monstre au regard halluciné dans lequel se lit autant la terreur absolue qu’un désespoir sans limite, géant hirsute agrippé à la proie qu’il dévore, la gueule ouverte sur un moignon sanguinolent, le reste du corps de sa victime, sans tête, en voie d’être happée, tirée vers l’abîme dévorant de la bouche cannibale du Titan incestueux .

L’histoire dit que le tableau a été amputé du sexe en érection de Saturne et , qu’à la place du membre censuré, ne demeure qu’une zone d’ombre, très sombre.

Silence et surdité sur la vie bruissante de la libido du vieux peintre qui ne cesse pourtant pas de battre dans l’alibi du tableau.

Goya dans le rouge. Le sang. Les peurs archaïques

Le vieux, la jeune femme, l’enfant et les illusions perdues. 

Revenu de tout. Dans cette tête, sans cesse, sifflent les acouphènes.

Saturne à la mélancolie.

On entend, dans un enfer obscur, la mort, sur les murs, sourdement, sourdre.