Russe,1

Le dompteur, sa cage

Dans la cage aux fauves du Cirque de Moscou,- mince grillage séparant le public de la pure animalité qui lui fait face-, on s’impatiente, on espère, on attend que le tigre se jette brutalement à la gorge du dompteur et lui arrache les chairs comme il le ferait d’une antilope dans la savane africaine. Etincelle sadique, dans l’oeil du spectateur, à l’idée de pouvoir renverser le rapport de domination, imposé, à la bête, par l’homme à la cravache : que cherche-t-il donc, celui-là, au delà du prestige de la performance et de la bravache , sinon à donner à voir à tous comment il arrive, lui , à dompter le chaos qui l’agite, à mettre de l’ordre dans son cirque pulsionnel ? Comment à coups de répétitions et de récompenses,- qu’il se donne, en fait, à lui-même-, il parvient à maîtriser la pulsion de mort qui l’agite, à l’asseoir, par procuration féline, sur le tabouret, à la caresser, à lui faire lever les pattes de devant et à parvenir, in fine, à lui faire produire le grognement dont il entend, à chaque reprise de spectacle, enfler dans sa propre cage thoracique, le sourd ronflement, celui qu’il poussera de sa gorge, cette fois, quand, à son tour, dressé par la mort, il devra, pour de bon, mordre la poussière…

Mammifère

Laisser toujours mamie faire n’est pas donner au petit d’homme l’autonomie que ses menus doigts gourds guettent dans la hargne qu’il met à vouloir défaire, seul, la ceinture de sa poussette.

Laisser toujours le petit faire, c’est le mettre aux fers, le confronter, souvent, à l’impossible, à la douleur, si tôt éprouvée, de l’échec .

Il y met sa rage, elle y met l’autorité de sa mamelle: qui, dans cette double exigence, de l’expérience et de l’exploration, doit céder sur son désir?

Rouge-gorge

L’oiseau a-t-il eu , à un certain moment, un chat dans la gorge pour que, sur sa branche, brusquement, ses trilles dérapent ?

En tout cas, il n’a pas échappé au chat que le chant du rouge-gorge – qu’il tient ferme dans sa gueule – avait brutalement perdu en alacrité quand, d’un seul coup de reins, il s’était, pour le faire taire, jeté férocement sur lui.

L’oiseau sans vol dans la rouge gorge du chat.

Une enfance arraisonnée

Il a 2 ans, il a peur de l’aspirateur, de la tondeuse, des alarmes et du tracteur dans le champ, bref du bruit strident des machines qui déchire sa fine ouïe, fait claquer, à outrance, les portes fragiles de son frêle pavillon. Philosophe sans le savoir, ce petit est un petit étant qui barbote dans la source lumineuse de l’Etre mais que la Technique,- qui ne pense pas-, déjà, arraisonne.

Enfant à raisonner , sans doute mais que la Technique, d’emblée, arraisonne.

Il n’a droit au silence et à l’être-là de la Nature que ce qu’un ciel voilé,et privé d’étoiles, consent à lui donner dans sa nuit, bâche provisoire qui recouvre les étals du Marché avant leur réveil sous les lumières d’artifice et les flux incessants de l’argent.

Le poète dit que l’homme habite en poète sur cette terre, – celle d’avant la Technique sans doute, et qu’un enfant, trébuchant, pataud dans les rets d’une langue qui, peu à peu, le lient,- élève à son chant singulier, dans une lumineuse incantation, celle d’un vivant, à l’aurore de sa vie, qui donne au monde, aux êtres et aux choses, la profonde et délicieuse beauté de la toute petite enfance.

La solution exacte

« L’homme n’est pas une solution exacte du problème de vivre « , constate Paul Valéry. Trop d’horizon, trop d’infini dans la boîte à gants , trop de chemins qui ne mènent nulle part… L’homme claironne à sa partenaire, qui n’en peut mais, sa soif de fusion, son désir de sans boiter parfaitement l’un dans l’autre. Mais ça cloche, souvent, l’étreinte, ça cloche dans la volonté d’être un…

L’animal , quant à lui, ne fait pas mystère de son réglage à l’horloge de la perpétuation de l’espèce: il est, sans état d’âme, à l’heure, à la tâche, et le choc des carapaces n’ébranle pas la solitudes des bêtes que le Vouloir-Vivre, aveuglément, rapproche..

L’âne est sans état d’âme quand, après avoir ôté son bonnet, il faut, sur l’ânesse, faire l’âne.

L’homme est homme de se savoir né ; l’animal, lui, est animal, de l’ignorer.

Quand, dans quelque temps, on aura guéri l’homme de la maladie de la mort, l’effroyable sera alors totalement son sort puisqu’il saura que mourir lui sera désormais interdit alors que, dans le temps béni de la finitude assurée, il savait certes, avec angoisse, qu’il allait bêtement disparaître mais cette perspective avait l’avantage d’être la solution exacte du problème de vivre.

Variations, une foi

La peur, à l’origine de toute forme de connaissance, de toute croyance , de toute religion, de toute philosophie, de toute certitude : savoir, ou croire savoir, apaise.

Dans l’athéisme : là, théisme, soit, dirait Hegel, la forme inversée de la croyance dans l’affirmation de l’inexistence de Dieu.

L’athée croit dur comme fer à l’inexistence de Dieu, c’est sa foi.

La foi inébranlable du sceptique dans la certitude de l’incertitude.

La conviction de la faiblesse de son intelligence préserve l’agnostique de la bascule dans la croyance ou l’incroyance : sa foi, c’est le peu de crédit qu’il accorde aux capacités de la raison pour trancher sur l’existence ou l’inexistence de Dieu .