Les dieux lares

Assis l’un en face de l’autre, à une table du restaurant « Le cochon dingue », l’homme et la femme ont chacun l’oeil rivé sur leur smartphone qu’ils manipulent, à toute vitesse, sans un mot, sans un regard l’un pour l’autre : lard de la conversation.

Père et fille, disciple et maître

Le visage tourmenté d’André Malraux, ravagé par les tics nerveux du syndrome de Gilles de la Tourette ; la suffocation et la paralysie des muscles respiratoires de Florence Malraux, sa fille, atteinte, à la fin de sa vie, de la maladie de Charcot : malédiction du nom Malraux, étiqueté, à la fois, par le chef de clinique, Gilles de la Tourette et son dieu, le médecin-chef Charcot, officiant, tous les deux, en 1884, à l’hôpital de la Pitié Salpêtrière à Paris…

Daudet suspendu à Charcot

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Pendant les douze dernières années de sa vie , Alphonse Daudet souffrira le martyre en raison d’une reprise de la syphilis , contractée, à l’âge de 18 ans , lors de sa jeunesse tapageuse à Paris. L’atteinte de la corne dorsale médullaire dont il souffrait, désordre locomoteur des membres inférieurs, provoquait une dégénérescence de la colonne vertébrale, faisant de sa vie, un véritable calvaire.Traverser une rue, écrire , se tenir droit, autant d’épreuves pour lui, qui, malgré son désir, se trouva, par exemple, dans l’incapacité de se déplacer et de signer le registre des condoléances à l’occasion des obsèques de Victor Hugo.

Passant de médecin en médecin, Daudet finira par tomber sur le célèbre neurologue Jean-Martin Charcot, lequel envisagea d’expérimenter sur lui son nouveau traitement, dit de « suspension », lequel devait, en accrochant pendant quelques minutes le malade au plafond, par la mâchoire et les épaules, devait, donc,soulager la douleur du patient en étirant la colonne vertébrale.

Dans La Doulou, chronique de sa descente aux enfers, Daudet consigne les effets, sur lui, de cette pendaison thérapeutique :

« La suspension. Sinistres, le soir, ces pendaisons des pauvres ataxiques. Le Russe, qu’on pend assis. Deux frères, le petit gigotant. Je reste jusqu’à quatre minutes en l’air, dont deux, suspendu seulement par la mâchoire. Douleur aux dents. Puis, en descendant, quand on me détache, horrible malaise dans la région dorsale et dans la nuque, comme si toute ma moelle se fondait. Je suis obligé de m’accroupir et de me redresser peu à peu, à mesure, me semble-t-il que la moelle étirée reprend sa place. Nul effet curatif sensible. Treize suspensions. Puis crachements de sang que j’attribue à la fatigue congestionnante du traitement. »

Charcot n’en est pas à sa première trouvaille en matière de soins originaux.

Ayant remarqué que le mouvement reçu par le corps dans une chaise de poste, roulant rapidement sur le pavé, peut être considéré comme un excellent remède contre la mélancolie, les vapeurs, les douleurs de la rate et celles du bas-ventre, il fit construire un trémoussoir, sorte de fauteuil vibrant qui assure un frétillement rapide, à utiliser plusieurs fois par jour, pour garder la santé…Le vibro-masseur, en somme, comme soulagement de la douleur !

Ce n’est pas pour rien que le brillant explorateur de l’hystérie avait soupçonné que du sexuel devait se cacher dans la bruyante symptomatologie, mise en scène, dans la présentation des malades à La Salpêtrière, lui qui prescrivait généralement, comme ordonnance aux femmes contorsionnées par leur désir inassouvi, le remède suivant :

« Penis normalis, dosis repetatur…. »

Il demanda aussi à son chef de service, Gilles de la Tourette, de confectionner un casque vibrant pour apaiser les neurasthéniques et les migraineux. Sédatif puissant du système nerveux qui devait, selon lui, par le doux bourdonnent dû aux spasmes réguliers émis par l’appareil, rendre la paix aux âmes tourmentées…

Le casque à pointe des soldats prussiens n’était sans doute pas paré des mêmes vertus sous la mitraille française…

Le fils du brillant médecin, le commandant Jean-Baptiste Charcot, sombra avec son navire, le Pourquoi-pas, dans les eaux froides d’Islande, le 16 septembre 1936.

On ne sait s’il était neurasthénique, migraineux ou sensible de la rate et si son père, encensé par l’Académie de Médecine, avait expérimenté sur lui ses machines vibrantes.

En tout cas, on peut se demander comment le père, avec ses « pourquoi-pas » ne pas essayer le trémoussoir et le casque vibrant, n’a pas sombré, lui, dans le ridicule..!