Hic et Nunc

Ici et Maintenant, les deux mamelles des thuriféraires de la vérité absolue, les trois planètes de l’espace, du temps et du moi étant parfaitement alignées dans la certitude sensible d’une saisie immédiate du contenu le plus riche et le plus chatoyant de la réalité.

Eclair du haiku: il fait nuit, là, maintenant.

Hegel propose de mettre à l’épreuve la validité de cette certitude sensible de la conscience en la notant par écrit.

La relisant, le lendemain, à midi, la vérité du « il fait nuit, là , maintenant », à l’évidence, disparaît puisque la certitude sensible du « maintenant » s’évanouit aussi, s’évapore avec le passage du temps: « maintenant », il est midi.

Ce qui demeure, quand le temps passe, ce n’est ni la nuit ni le jour, mais un « maintenant » parfaitement indéterminé , une pure désignation, une coquille vide, qui , à l’instar du tampon administratif, tamponne, avec la variété de ses encres, la divisibilité de la succession temporelle.

Si « maintenant » peut être jour et nuit, midi et minuit, si son contenu est sans  cesse variable, c’est qu’il est indifférent à ses déterminations successives: jour et nuit, midi  et minuit, ne sont pas la  chair du maintenant, son être mais , dira Hegel, un pur négatif, un universel.

On croyait, avec ce « maintenant« , saisir un moment bien particulier, la réalité dans la plénitude de sa sa singularité, on n’y rencontrait, en fait, que le négatif , l’universel de la langue.

Ce que je vise, c’est un moment, actuel, dans sa singularité absolue et incomparable, ce coucher de soleil, là, maintenant, mais ce que je dis, dans l’universel du langage, désigne , au contraire, n’importe quel instant, identique à tous les autres.

Aussi longtemps que je me tais, – mais quand je me tais, je pense et donc je parle encore-, je peux me représenter la perfection et la singularité de ce » maintenant » mais dès que je parle, je réfute aussitôt cette représentation, pris que je suis dans le bas de contention de la langue qui fait, de ce « maintenant », un universel.

« C’est le langage qui est le plus vrai », dit Hegel. Pas la certitude sensible. Et il ajoute:

« Le « maintenant«  est justement de n’être déjà plus quand il est »

Un négatif, un néant.

Hégélien en diable, Lacan dira : le mot est le meurtre de la chose.

Ainsi la certitude sensible d’un savoir  absolu, dans l’immédiateté de la sensation, d’un « maintenant « unique et singulier, apprend que la médiation symbolique du langage est la condition d’un véritable savoir.

C’est dans l’universel de la  langue que réside la vérité puisque que chaque « maintenant » contient une multiplicité d’instants , de « maintenant » « singuliers »  et « riches ».

Main tenant quoi, au fait?

Rien

Sinon la main de  l’universel, qui est le vrai de la certitude sensible.

Publicités

L’Etreinte

Le poète Rainer Maria Rilke définit l’amour comme deux solitudes qui se saluent et le peintre Schiele, en 1917, le met en lumière dans l’Etreinte.

Sur le drap blanc de l’armistice des corps, le peintre ne saurait emprisonner, dans une forme, ce qui dépasse toute forme : l’image de l’étreinte échappe au cadre et tremble de son impuissance à la perfection du lien.

Tout comme les entrailles de la Vierge sont impuissantes à limiter
l’incommensurable Divinité qui les habite, ainsi l’étreinte ne peut réduire à l’enlacement le désir qui le fuit de partout.

Cette chevelure brune, défaite aux mains qui la froissent,
ces épaules mordorées qu’une bouche à jamais déchire, ces plissés, ces torsades, ces ors sur la toile orangée laissent au regard qui les couvre le désir qu’ils se dérobent à l’infini, afin d’entretenir toujours, dans le tumulte des couleurs et des plis, l’espoir d’une réunion des corps, rebelles encore au seul salut des solitudes.

 )°(

Ca ne peut plus sphère

Platon, dans son Banquet, imagine, qu’à l’origine, il y avait trois sexes, ronds comme les corps célestes dont ils étaient issus : des mâles, venant du soleil , des femelles, issues de la terre, et des androgynes, provenant de la lune.

De forme sphérique, avec quatre bras, quatre jambes, deux visages, deux appareils génitaux, non reproducteurs. Forts et orgueilleux, il menaçaient les dieux, en souhaitant comme eux, habiter les arrières-mondes des cieux.

Sphère, les dieux.

Pour les punir de leur arrogance et obtenir encore plus d’offrandes de leur part, Zeus alors décide de les couper en deux, doublant ainsi leur nombre tout en diminuant leur force.

C’est Apollon qui se charge de la besogne, tournant leur visage du côté de la coupure afin qu’ils n’oublient jamais leur culpabilité d’origine : avoir voulu être à l’égal des dieux.

Un petit air d’Eden avec la musique du serpent qui incite Eve à manger du fruit défendu :

« Vous ne mourrez pas ! Le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux… »

Du côté de l’Olympe, couple et coulpe font aussi la paire. 

Résultat des courses, les moitiés se cherchent désespérément pour rétablir l’unité première : les parties des femmes d’origine deviennent des femmes qui aiment les femmes. Les parties des hommes d’origine deviennent des hommes qui aiment les hommes. Et les parties des androgynes : des hommes qui aiment les femmes et des femmes qui aiment les hommes.

Ils se cherchent désespérément , se frottent, se collent mais ne peuvent s’unir, leurs organes génitaux, placés à l’arrière, n’étant pas disposés à la reproduction.

Ils se cherchent, ne pensent plus à boire, à manger, meurent.

La coulpe est pleine.

Pris de pitié devant un tel désespoir, Zeus décide de déplacer les organes sexuels vers l’avant du corps pour l’accouplement et la reproduction afin qu’ils trouvent du plaisir dans leurs étreintes et en tirent assez de force pour continuer à vivre.

Ainsi la sexualité n’est ni originelle ni naturelle mais un bricolage divin, bancal, après intervention chirurgicale pour compenser la perte de l’union première.

C’est la division de l’homme primitif en deux, l’hémisphère, qui a instauré la sexualité.

Et c’est à partir de la division de l’alliance première des contraires -l’androgyne- que la différence des sexes est apparue avec la reproduction possible.

Le désir, châtiment infligé par les dieux pour expier la faute originelle : avoir voulu quitter la condition humaine et, par orgueil, rejoindre celle de dieux .

Eros, c’est ce mouvement de l’âme qui pousse chaque moitié à réaliser l’union avec sa moitié perdue et, dans ce désir érotique, ce n’est pas la relation sexuelle qui est recherchée en tant que telle mais l’union primitive, la sphère.

Zeus, avec deux moitiés, fait deux uns

Dés lors impossible avec deux uns de faire un.

Lacan s’invite alors au Banquet et nous sert sur un plateau : il n’y a pas de rapport sexuel.

S’il y a, depuis la coupure d’Apollon, relation sexuelle possible entre les moitiés, il n’y a plus, selon la mathématique, rapport possible entre elles.

Ca ne peut plus sphère : l’addition des uns ne fait pas conjonction.

Et rosse, qui tire, à la diable, le couple dans sa charrette, cuir et lanières sur l’encolure du temps, s’en va, à pas comptés, délivrant encore pour tous les deux, les plaisirs dont ils rêvent, à moitié, dans les soubresauts d’un désir de sphère.

,