On s’incline

Tout est achevé et, inclinant la tête, il rendit l’âme. Le Christ commence par incliner la tête avant de mourir alors que d‘ordinaire, c’est l’inverse qui est attendu ! Il était inconcevable, sans doute, que Dieu fût à la merci de la chair comme le commun des mortels. Le Verbe, haut perché sur sa croix en appelle au Père et n’en rencontre que la muette absence. La libido moriendi s’empare alors du Fils qui prétend que personne ne peut lui enlever la vie qu’il a le pouvoir de déposer ou de reprendre à sa guise. Si Dieu est cause de soi, le Christ alors est mort volontairement car la violence faite à son corps n’a pu le dominer que dans la mesure où il l’a voulu lui-même. Dans la théologie baroque de John Donne, la mort du Christ est le suicide modèle d’un Dieu qui édifie l’univers pour y planter son propre gibet ! Ainsi, la mort même doit marcher au pas du pendu.

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M’illumino d’immenso

Le 26 juin 1917, c’est une matinée ensoleillée. Dans les tranchées autour de Trieste, le soldat Giuseppe Ungaretti aperçoit, soudain, à l’improviste, l’étendue infinie de la mer :

 M’illumino d’immenso !

Je m’illumine d’immensité

Voilà, dans un jour de guerre, l’inscription d’un moment qui  restera à jamais dans le coeur du poète italien.

Philippe Jacottet traduit ce distique en référence au sort des élus quand ils verront Dieu, non plus comme dans un miroir, mais face à face, selon St Paul dans son Epître aux Corinthiens, donnant ainsi à cette fulgurance poétique une dimension théologique, qu’elle n’a pas:

M’illumino d’immenso!

Je m’éblouis d’infini

Non, pas d’éblouissement dans la confrontation directe  à l’Eternel

Mais simplement la jouissance d’être là, en vie, dans la splendeur d’une matinée d’été, pénétré par la grandeur du monde, la perception sensible de la mer, son immensité palpable, mesurable et le sentiment diffus de l’imminence de la mort, cachée, toute proche, dans les lignes ennemies .

Perception partagée par  Camus dans Noces à Tipasa:

 » Sous le soleil du matin, un grand bonheur se balance dans l’espace. Bien pauvres sont ceux qui ont besoin de mythes… Ici même, je sais que jamais je ne m’approcherai assez du monde… Dans un sens , c’est bien ma vie que je joue ici, une vie à goût de pierres chaudes, pleine des soupirs de la mer… La brise est fraîche et le ciel bleu. J’aime cette vie avec abandon et veux en parler avec liberté: elle me donne l’orgueil de ma condition d’homme… »

M’illumino d’immenso !

Et la remarque de René Char , dans La postérité du soleil :

« D’autres , après nous encore, recevront sur cette terre le premier soleil, se battront, apprendront l’amour et la mort, consentiront à l’énigme et reviendront chez eux en inconnus. Le don de vie est adorable. »

Pour ceux dont la vie n’a pas été perçue comme un« don adorable», comment faire pour transformer « l’inconvénient d’être né » en « l’avantage d’être en vie » ?

On sait que l’éternité est une illusion, que la désagrégation du corps s’accompagnera, ipso facto, de la disparition de la conscience de soi et donc de celle de la temporalité. Il est possible, évidemment, de souscrire à l’éternité de l’Espèce et, par conséquent, à l’immortalité dans la recomposition atomique des éléments du cadavre avec les particules élémentaires d’une matière éternellement vivante. Mais en quoi cette perspective peut elle être rassurante et utile pour un sujet qui vient de disparaître puisqu’il n’y aura plus personne pour considérer cette suspension du temps à l’infini comme un dépassement ou une victoire sur la mort ?

Un sujet meurt et tout le royaume disparaît avec lui dans l’éternité du néant.

Néant de l’éternité dans l’éternité du néant

Et donc , et pourtant, et surtout :

 M’illumino d’immenso !

« Carpe diem », dit Horace.

Non pas « Cueille le jour », « Profite du moment présent », comme le serine le propos mièvre et convenu de la prolongation d’un plaisir dont on peut penser qu’il est, à souhait, pris dans la répétition du même.

Mais, plutôt, comme l’indique P. Quignard dans ‘ Une Journée de bonheur » la décision violente, la volonté, d’arracher, au Temps, un jour, comme on arracherait,  à la terre, une fleur!

Carpe diem ! Arrache un jour!

Carpe diem quam minimum credula postero !

Arrache le car iI n’y a pas de lendemain aux jours, pas de lendemain auquel on puisse croire.

C’est le contraire d’une croyance à l’Eternité : tout est appelé à disparaître!

Broute, alors, brin à brin, broute ce jour arraché au Temps car la mort est la seule frontière!

Mors linea ultima rerum :

La mort, ultime ligne des choses, dit encore Horace dans le premier livre des Epitres.

Pline L’Ancien raconte dans Histoires Naturelles que le peintre grec Apelle de Cos, quelque occupé qu’il fût, ne pouvait laisser passer un seul jour sans tracer au moins un trait sur sa toile.

Nulla dies sine linea 

La devise du peintre, reprise, trait pour trait, par Zola, dans son bureau de la maison de Médan:

Pas un jour sans une ligne

Linea, le fil de lin

De l’un à l’autre, du tableau à la page, écrire, au cordeau, contre la mort qui rode.

Et parfois, comme Ungaretti découvrant par surprise, la mer, sans limite, dans la splendeur d’une matinée d’été, apercevoir, étonné, la beauté de quelques lignes dans la houle des mots qui, vagues après vagues, s’abattent sur la plage blanche et ballottent la langue et ses miroitements dans l’éphémère éternité de l’écriture.

Alors, même pour un bref mortier, à la guerre comme à la guerre, s’écrier avec Giuseppe Ungaretti:

M’illumino d’immenso!

Ca ne peut plus sphère

Platon, dans son Banquet, imagine, qu’à l’origine, il y avait trois sexes, ronds comme les corps célestes dont ils étaient issus : des mâles, venant du soleil , des femelles, issues de la terre, et des androgynes, provenant de la lune.

De forme sphérique, avec quatre bras, quatre jambes, deux visages, deux appareils génitaux, non reproducteurs. Forts et orgueilleux, il menaçaient les dieux, en souhaitant comme eux, habiter les arrières-mondes des cieux.

Sphère, les dieux.

Pour les punir de leur arrogance et obtenir encore plus d’offrandes de leur part, Zeus alors décide de les couper en deux, doublant ainsi leur nombre tout en diminuant leur force.

C’est Apollon qui se charge de la besogne, tournant leur visage du côté de la coupure afin qu’ils n’oublient jamais leur culpabilité d’origine : avoir voulu être à l’égal des dieux.

Un petit air d’Eden avec la musique du serpent qui incite Eve à manger du fruit défendu :

« Vous ne mourrez pas ! Le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux… »

Du côté de l’Olympe, couple et coulpe font aussi la paire. 

Résultat des courses, les moitiés se cherchent désespérément pour rétablir l’unité première : les parties des femmes d’origine deviennent des femmes qui aiment les femmes. Les parties des hommes d’origine deviennent des hommes qui aiment les hommes. Et les parties des androgynes : des hommes qui aiment les femmes et des femmes qui aiment les hommes.

Ils se cherchent désespérément , se frottent, se collent mais ne peuvent s’unir, leurs organes génitaux, placés à l’arrière, n’étant pas disposés à la reproduction.

Ils se cherchent, ne pensent plus à boire, à manger, meurent.

La coulpe est pleine.

Pris de pitié devant un tel désespoir, Zeus décide de déplacer les organes sexuels vers l’avant du corps pour l’accouplement et la reproduction afin qu’ils trouvent du plaisir dans leurs étreintes et en tirent assez de force pour continuer à vivre.

Ainsi la sexualité n’est ni originelle ni naturelle mais un bricolage divin, bancal, après intervention chirurgicale pour compenser la perte de l’union première.

C’est la division de l’homme primitif en deux, l’hémisphère, qui a instauré la sexualité.

Et c’est à partir de la division de l’alliance première des contraires -l’androgyne- que la différence des sexes est apparue avec la reproduction possible.

Le désir, châtiment infligé par les dieux pour expier la faute originelle : avoir voulu quitter la condition humaine et, par orgueil, rejoindre celle de dieux .

Eros, c’est ce mouvement de l’âme qui pousse chaque moitié à réaliser l’union avec sa moitié perdue et, dans ce désir érotique, ce n’est pas la relation sexuelle qui est recherchée en tant que telle mais l’union primitive, la sphère.

Zeus, avec deux moitiés, fait deux uns

Dés lors impossible avec deux uns de faire un.

Lacan s’invite alors au Banquet et nous sert sur un plateau : il n’y a pas de rapport sexuel.

S’il y a, depuis la coupure d’Apollon, relation sexuelle possible entre les moitiés, il n’y a plus, selon la mathématique, rapport possible entre elles.

Ca ne peut plus sphère : l’addition des uns ne fait pas conjonction.

Et rosse, qui tire, à la diable, le couple dans sa charrette, cuir et lanières sur l’encolure du temps, s’en va, à pas comptés, délivrant encore pour tous les deux, les plaisirs dont ils rêvent, à moitié, dans les soubresauts d’un désir de sphère.

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Soprano s’offre à nous

Chaque être se signe par sa voix, et le souvenir de la voix d’un mort trouble plus que les traits du visage qui, avec le temps, lentement s’effacent et se défont. Nuée d’oiseaux qui, dans la trille, soudain s’élance de la gorge de la soprano, essaim sonore sous la voûte, virevolte du timbre qui ne laisse au lied de Schubert « Der Hirt auf dem Felsen » que la frêle ossature du sens pour capter, dans les modulations du souffle, comme un vent qui la trouble, oriflamme du chant dont les mots sont des sons qui flottent et claquent sous la voûte blanche, voix, vrille de la chose absente à la source du vide, lame de fond,- venue de quelle mer- , qui arrache à soi, être et disparaître avec elle dans le tremblement de ses cordes, sentiment exquis de la première et dernière fois, certitude absolue d’être témoin d’une présence éphémère, d’une apparition qui va s’évanouir, d’une voix, non pas qu’on écoute, mais qui vous déchire et vous troue.

Du dire

Royauté de l’homme: son entrée dans le langage s’est faite en son palais.

L’homme n’est pas le berger de l’être mais l’hébergé du verbe.

Dire la fleur ne la rend pas présente, ainsi de soi, qui , de se dire, toujours s’absente.

En tout état de cause, on naît sans le dire et on est ce qu’on peut dire.

Du dit vain au dit vent, verbe pélerin que nulle basilique ne hante.

Bois au taillis, ainsi le serf du langage qui remue d’autant plus la tête qu’il s’enfonce dans l’entrelacs du sens.

Je, suie, cendre verbale.

Tout ce qu’il croit être ne sera jamais que ce qu’il croit être, par contre, ce qu’il peut dire et comme il peut le dire sera ce qu’il est.

Les mots filent, bon sang!

Du dire

Faire genre

Vivre, sa trappe, c’est la vieillesse et même Bouddha meurt. Qu’en est-il de l’illusion de l’ego dans la dégénérescence cérébrale et le court-circuit électrique qui ouvre toutes les cellules du pénitencier de l’âme ? Les adeptes du Nirvana envisagent leur rapport au monde du point de vue de l’Espèce et, de ce fait, ne meurent pas comme individu. Faire Genre, voilà la voie. Ivresse de la vacuité. Le Soi a une autre allure que le moi du loqueteux minable promis à la déchéance et à la mort. Sortir de la dualité, faire Un, c’est vouloir sortir du langage qui, toujours passage, trimbale, mot à mot, un sujet d’incomplétude jusqu’à l’ornière de sa tombe. Deux à deux, voilà l’arithmétique du parlant, les deux traverses de sa croix, et il n’aura pas le dernier mot. Que devient la Conscience de l’Eveillé dans la nuit des replis du rêve ?

Faire genre