Lit bidon de la libido

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Dans le baiser des amants, la langue tourne autour d’un point vide et s’acharne à dire l’amour contre la paroi lisse de muqueuses assassines.

Ils s’aiment accord perdu.

Que l’homme et la femme ne puissent se rejoindre, on le vérifie à la tentative mille fois répétée de leur précaire ajustement.

L’abysse sexualité

Chez les animaux, la première fois, c’est la bonne. Dans la bourgeoisie aussi, parfois, la première fois, c’est la bonne.

Il n’y appât de rapport sexuel.

Sans boiter l’un dans l’autre, version lumineuse du rapport sexuel, qu’il n’y a pas .

Triangle et castagnettes, couacs du sexophone: file, harmonie des cors!

Etre félin pour l’autre.

Je hèle: toute demande est dans ce je/elle.

L’hallalibido du corps, crocs à la chair de la meute pulsionnelle.

A mère phallique, père falot.

Ferre l’amour! Qu’il tienne à l’âme, ton poison!

Le choix de se lier à celui-ci ou à celle-là, sous le couvert de l’amour, tient à l’aveugle détermination du désir. On ne saura jamais ce qui, dans l’autre, nous accroche et tient à d’obscures liaisons/lésions infantiles.

L’amour est tôt, tôt érotique.

L’orgasme de Marie chavire aussi les anges dans un chapelet de plumes et de poudre d’or.

Et pourtant, une main seule ne peut se serrer la main.

 

 

 

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L’Etreinte

Le poète Rainer Maria Rilke définit l’amour comme deux solitudes qui se saluent et le peintre Schiele, en 1917, le met en lumière dans l’Etreinte.

Sur le drap blanc de l’armistice des corps, le peintre ne saurait emprisonner, dans une forme, ce qui dépasse toute forme : l’image de l’étreinte échappe au cadre et tremble de son impuissance à la perfection du lien.

Tout comme les entrailles de la Vierge sont impuissantes à limiter
l’incommensurable Divinité qui les habite, ainsi l’étreinte ne peut réduire à l’enlacement le désir qui le fuit de partout.

Cette chevelure brune, défaite aux mains qui la froissent,
ces épaules mordorées qu’une bouche à jamais déchire, ces plissés, ces torsades, ces ors sur la toile orangée laissent au regard qui les couvre le désir qu’ils se dérobent à l’infini, afin d’entretenir toujours, dans le tumulte des couleurs et des plis, l’espoir d’une réunion des corps, rebelles encore au seul salut des solitudes.

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Chambord

Dans l’escalier, à double révolution, du château de Chambord, on se croise toujours sans se rencontrer jamais. C’est, dans la blancheur du tuffeau, la métaphore pétrifiée du credo lacanien : il n’y a pas de rapport sexuel. Et si, tel un oiseau de proie, l’ombre de Léonard de Vinci plane sur le nom de l’architecte qui creusa ce puits de lumière dont les deux rampes semblent n’en former qu’une comme les deux faces d’un ruban de Moëbius – monter dans un sens, descendre dans l’autre sans repasser au même endroit, par un chemin entièrement différent mais parfaitement identique-, cette ombre n’est pas sans rappeler celle du vautour que l’artiste et savant italien évoque, étrangement dans ses écrits scientifiques, à l’occasion d’un souvenir d’enfance : « Un de mes premiers souvenirs d’enfance est, qu’étant encore au berceau, un vautour vint à moi, m’ouvrit la bouche avec sa queue et , plusieurs fois, me frappa avec cette queue entre les lèvres. » Fantasme de fellation, dit Freud, souvenir-écran des jouissances de la tétée et des baisers passionnés d’une mère sur la bouche d’un enfant, privé de père et laissé à la toute puissance du désir maternel. Dans le livre que le maître viennois consacre à la double nature de Léonard, aussi bien sur le néant de sa vie sexuelle et sentimentale que sur sa capacité à être, à la fois, savant et artiste, ce souvenir des premières années tient lieu d’axe fondateur de l’édifice psychique du peintre de la Joconde, comme l’escalier à double révolution, de pivot central, pour le château de Chambord. Le dôme, en majesté, qui clôt ces marches vers l’azur et donne au lys qui le coiffe la végétale éternité de la pierre, c’est, à l’horizon, la mère, dans la rondeur minérale du sein.

Ca ne peut plus sphère

Platon, dans son Banquet, imagine, qu’à l’origine, il y avait trois sexes, ronds comme les corps célestes dont ils étaient issus : des mâles, venant du soleil , des femelles, issues de la terre, et des androgynes, provenant de la lune.

De forme sphérique, avec quatre bras, quatre jambes, deux visages, deux appareils génitaux, non reproducteurs. Forts et orgueilleux, il menaçaient les dieux, en souhaitant comme eux, habiter les arrières-mondes des cieux.

Sphère, les dieux.

Pour les punir de leur arrogance et obtenir encore plus d’offrandes de leur part, Zeus alors décide de les couper en deux, doublant ainsi leur nombre tout en diminuant leur force.

C’est Apollon qui se charge de la besogne, tournant leur visage du côté de la coupure afin qu’ils n’oublient jamais leur culpabilité d’origine : avoir voulu être à l’égal des dieux.

Un petit air d’Eden avec la musique du serpent qui incite Eve à manger du fruit défendu :

« Vous ne mourrez pas ! Le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux… »

Du côté de l’Olympe, couple et coulpe font aussi la paire. 

Résultat des courses, les moitiés se cherchent désespérément pour rétablir l’unité première : les parties des femmes d’origine deviennent des femmes qui aiment les femmes. Les parties des hommes d’origine deviennent des hommes qui aiment les hommes. Et les parties des androgynes : des hommes qui aiment les femmes et des femmes qui aiment les hommes.

Ils se cherchent désespérément , se frottent, se collent mais ne peuvent s’unir, leurs organes génitaux, placés à l’arrière, n’étant pas disposés à la reproduction.

Ils se cherchent, ne pensent plus à boire, à manger, meurent.

La coulpe est pleine.

Pris de pitié devant un tel désespoir, Zeus décide de déplacer les organes sexuels vers l’avant du corps pour l’accouplement et la reproduction afin qu’ils trouvent du plaisir dans leurs étreintes et en tirent assez de force pour continuer à vivre.

Ainsi la sexualité n’est ni originelle ni naturelle mais un bricolage divin, bancal, après intervention chirurgicale pour compenser la perte de l’union première.

C’est la division de l’homme primitif en deux, l’hémisphère, qui a instauré la sexualité.

Et c’est à partir de la division de l’alliance première des contraires -l’androgyne- que la différence des sexes est apparue avec la reproduction possible.

Le désir, châtiment infligé par les dieux pour expier la faute originelle : avoir voulu quitter la condition humaine et, par orgueil, rejoindre celle de dieux .

Eros, c’est ce mouvement de l’âme qui pousse chaque moitié à réaliser l’union avec sa moitié perdue et, dans ce désir érotique, ce n’est pas la relation sexuelle qui est recherchée en tant que telle mais l’union primitive, la sphère.

Zeus, avec deux moitiés, fait deux uns

Dés lors impossible avec deux uns de faire un.

Lacan s’invite alors au Banquet et nous sert sur un plateau : il n’y a pas de rapport sexuel.

S’il y a, depuis la coupure d’Apollon, relation sexuelle possible entre les moitiés, il n’y a plus, selon la mathématique, rapport possible entre elles.

Ca ne peut plus sphère : l’addition des uns ne fait pas conjonction.

Et rosse, qui tire, à la diable, le couple dans sa charrette, cuir et lanières sur l’encolure du temps, s’en va, à pas comptés, délivrant encore pour tous les deux, les plaisirs dont ils rêvent, à moitié, dans les soubresauts d’un désir de sphère.

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