On s’incline

Tout est achevé et, inclinant la tête, il rendit l’âme. Le Christ commence par incliner la tête avant de mourir alors que d‘ordinaire, c’est l’inverse qui est attendu ! Il était inconcevable, sans doute, que Dieu fût à la merci de la chair comme le commun des mortels. Le Verbe, haut perché sur sa croix en appelle au Père et n’en rencontre que la muette absence. La libido moriendi s’empare alors du Fils qui prétend que personne ne peut lui enlever la vie qu’il a le pouvoir de déposer ou de reprendre à sa guise. Si Dieu est cause de soi, le Christ alors est mort volontairement car la violence faite à son corps n’a pu le dominer que dans la mesure où il l’a voulu lui-même. Dans la théologie baroque de John Donne, la mort du Christ est le suicide modèle d’un Dieu qui édifie l’univers pour y planter son propre gibet ! Ainsi, la mort même doit marcher au pas du pendu.

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Traverses et camisole

Tout homme est crucifié sur les deux traverses du langage. Aussi bien dans le choix des mots que dans celui de leur disposition, il est écartelé par la nécessaire entrave de cette double articulation. Pour penser, dire et se dire, il ne pourra jamais échapper à cette camisole de contention symbolique. Ainsi, le Verbe en croix n’est-il que la métaphore sanglante de la condition langagière de l’homme. Ce Christ aux clous ne donne aux sujets du tombeau que le silence épuisé d’un ciel sombre et sourd à tout appel. Même ce divin agonisant ne pouvait exprimer sa déréliction : « Mon Père, mon Père, pourquoi m’as-tu abandonné » que dans l’ordre implacable de la langue araméenne.

Monter, des cendres

Feu ce dévot, phobique en diable, croyait à l’enfer comme un malade. Pour rien au monde, il n’aurait choisi la crémation pour tirer sa révérence ! D’abord, c’était subir injustement le sort des réprouvés et, surtout, c’était rendre beaucoup plus délicate l’opération de la résurrection des morts, le jour du jugement dernier ! Comment, avec des cendres, monter au ciel sans risquer les courants d’air ascensionnels et une éventuelle aspiration par les trompettes des anges ou le souffle de Dieu s’échinant, en ce jour glorieux, à fabriquer des corps imputrescibles à partir des chapelets d’os se précipitant à son appel !

Une Cène fantastique

Selon Borges, la théologie est une variante de la littérature fantastique. Si on définit ce genre comme une hésitation entre le réel et l’imaginaire, on peut alors saisir combien le dogme de l’Incarnation est un pur miracle d’inspiration. Que Jésus soit, en même temps, Dieu et Homme, permet, en effet, de contenir l’universel dans le particulier, la nécessité dans la contingence, le sens dans la fiction, le réel de la mort dans l’imaginaire du corps transfiguré. Paul, l’illuminé du chemin de Damas, peut alors pousser son cri: « Mort, où est ta victoire! » et est en droit, à distance, de se gausser de ce pauvre Rousseau qui se demandait comment, diable, ce pauvre Jésus pouvait arriver à se mettre la tête dans la bouche lors de l’institution de la Cène!

Jonas

Jonas, jeté par- dessus bord, est au coeur du cétacé, dans la mer, caché aux entrailles, balot dans les profondeurs, loin de la Voix qui le réquisitionne à l’imprécation contre Ninive, la ville impie et sanguinaire. Au fond, dans la crypte noire, tout au fond de la mort marine, c’est un Christ mammifère qui fait ses trois jours. La détresse du Fils au shéol, sépulture des eaux, et l’abîme qui le cerne, le divin dans la fosse, les lames, le rejet.

Le silence des gouffres où la mort de Dieu passe.

Au réveil, il est vomi au rivage.

Le Christ mis en tropes

Tout Fils de Dieu qu’il soit, le Fils de l’homme est mis en tropes. Pas de Trinité qui vaille pour celui qui parle, futile le verbe, dans la bouche de l’orant. Comme le commun des mortels, lui, l’Un carné en passe par la métaphore et la métonymie pour dire et se dire. Le moyen de faire autrement! Que Dieu prenne la parole et aussitôt il choit dans les tropes! Sel de la terre, lumière du monde, pain vivant: pauvre avanie des mots! Que Dieu parle , et c’est sa mort: s’il est, la langue ne peut le dire, grand Eckart de la théologie négative. S’il n’est pas, la langue alors l’oublie sur la banquette arrière de l’univers des mots, sa seule bible.