L’andouille et le labyrinthe

Faire l’andouille n’est pas donné à tout le monde et il y faut un zeste de génie pour se prévaloir d’une renommée internationale : celle de Guémené se distingue par la noirceur de son enveloppe et la disposition en cercles concentriques des intestins utilisés pour sa fabrication, petit dédale de tournants et d’arcs de cercle qui invitent l’amateur de charcuterie,- tel le dévot déambulant, sur place, dans le labyrinthe de la nef de la cathédrale de Chartres-, à un pèlerinage, en bouche, pour la plus grande sanctification du porc élu à cette profane eucharistie.

Périchorèse

La Périchorèse !

Non ce n’est pas un circuit autour de la Corrèze mais le concept théologique décrivant le mode de relation entre chaque personne de la Trinité, soit leur union inséparable, dans un mouvement incessant d’amour, par lequel le Père engendre le Fils dans l’Esprit-Saint !

Saint-Bonaventure dira , plus tard : circumincession pour désigner la même « réalité » : on voit combien on gagne au change en se laissant bercer par la douce musicalité du vocable grec de périchorèze !

Allons au fait !

En matière de Procréation Médicalement Assistée, la conception de Jésus est déjà un modèle encore inégalé de modernité : une vierge, un géniteur absent, une insémination spirituelle par l’oreille de la future mère.

Mais la Périchorèse est encore d’un autre tonneau !

En effet, pour générer et maintenir l’unité de l’Essence Divine, dans la diversité des Personnes, trois opérations , concomitantes, d’engendrement sont nécessaires : immanence mutuelle, réciprocité et communion.

Tout d’abord, le Père est dans le Fils, comme le Fils est dans le Père, et l’Esprit est dans les deux à la fois.

Ensuite, chacune des Personnes doit son identité, à l’intérieur de la Trinité, aux relations qu’elle entretient avec les deux autres . Ainsi, les actes d’engendrement, du Fils par le Père, et de procession éternelle de l’Esprit, par le Père et le Fils, servent à maintenir la distinction des Personnes.

Enfin, pas de subordination du Fils par rapport au Père, ni de l’Esprit, par rapport au Père et au Fils, mais une communion d’amour indivise.

Pas de banque de sperme dans les arrière-mondes: le Père s’est fait tout seul!

Incréé, sans genèse, et éternel comme le Fils et le Saint-Esprit, le Père est sans naissance à la différence du Fils qui naît éternellement de Lui…

Le Fils est tout ce qu’est le Père, sauf d’être Père…Toute la nature divine est autrement dans le Père, qui la donne par génération et, autrement dans le Fils, qui tient cette nature par naissance…

De même , L’Esprit-Saint est tout ce qu’est le Père, tout ce qu’est le Fils, sauf d’être Père ou Fils….

Difficile de recevoir ce discours sur le non- engendrement du Père et l’engendrement du Fils qui naît éternellement avec l’Esprit, lequel procède et du Père et du Fils, comme un discours de raison ! On croirait entendre Antonin Artaud qui, au plus fort de son délire psychotique, déploie, dans Ci-Gît, son fantasme d’auto-engendrement :

« Moi, Antonin Artaud, je suis mon fils, mon père, ma mère et moi, niveleur du périple imbécile ou s’enferre l’engendrement… Ce qui veut dire qu’avant maman et papa, qui n’avaient ni père ni mère, dit-on, où donc les auraient-ils pris, eux, quand ils devinrent ce conjoint unique que ni l’épouse ni l’époux n’ a pu voir debout, avec cet improbable trou que l’Esprit se cherche pour nous… »

ll était interné, lui, Antonin Artaud et foudroyé d’électrochocs à la différence des fidèles qui se pressent, eux, par milliers dans les églises pour clamer, à haute voix, le Credo de leur folie d’engendrement trinitaire sans crainte d’une quelconque fulmination sinon celle produite par les foudres de l’Esprit-Saint qui ,soudain, tombent sur une âme en proie aux ténèbres du doute!

Freud avait raison de voir, dans toute religion , l’expression d’un délire collectif…

Le circuit dans les méandres de la Périchorèse valait donc bien le détour, tant les raffinements en matière de procréation et de relations incestueuses dans la famille Trinitaire dépassent , et de loin, les petits aménagements contemporains du mariage pour tous et les avancées- oh, combien hardies!- des boutiquiers de la bio-éthique !

Sûre place

Esseulé, pathétique, « L’ homme qui marche » de Giacometti, avance , immobile, les pieds gigantesques , par rapport au corps décharné, sont englués au sol dans une glaise épaisse. Les bras, comme des balanciers, le projettent, immobile, dans une démarche assurée, déterminé à aller de l’avant. Il avance, immobile à grands pas, figure du contraste : décidé et incertain, fort et fragile, résolu et vulnérable. Condamné à être libre dans le bronze qui le fige, il marche, immobile, et d’un pas régulier, vers sa finitude.

En 1938, Giacometti sera renversé par une voiture, place des Pyramides, à Paris, accident qui le laissera boiteux pour le reste de sa vie. Il dira que cet événement l’avait rendu heureux parce qu’enfin , quelque chose lui était arrivé…

Dans les Mots, Sartre en fera un héros de la contingence : « Sa vie était bousculée, brisée peut-être par la stupide violence du hasard . Si l’on aime les surprises, il faut les aimer jusque là, jusqu’à ces rares fulgurations qui révèlent aux amateurs que la terre n’est pas faite pour eux »

En fait, dans cet accrochage, rien du destin d’un héros existentialiste, le sculpteur s’apprêtait tout simplement à partir pour Zurich et il regrettait de devoir quitter une femme qu’il aimait. Et dans l’ambulance qui l’emportait vers l’hôpital, il se réjouissait d’un accident qui le retenait, à Paris, près de l’élue de son coeur.

Renversant : un acte manqué , en somme,

Quelque chose cloche dans cette étrange mobilité, figée au sol, de « L’homme qui marche »

Mais quoi?

Une trace peut-être d’un désir qui refuse, dans la séparation imposée, la perte de son objet…

Les génisses gémissent

Les vaches sont, paraît-il, les animaux les plus sensibles au coup de foudre.

Etrange que ce soit un ruminant qui, sur le champ, succombe, à la vitesse de l’éclair et non la bête parlante, qui se targue, pourtant, au premier regard, du soudain de l’embrasement des coeurs et des corps.

Né en l’air

Nez en l’air entre le néant qui précède leur naissance et celui qui suit leur disparition, les hommes, pour la plupart, paraissent peu conscients du caractère précaire et aléatoire de leur présence au monde et peu soucieux, semble-t-il, de donner un air de grâce et d’élégance au sort scellé de leur insolite et brève existence.

Baguettes magiques

Mariage féerique, ce jour de Juin, entre une jeune chinoise repérée dans le milieu très pauvre de sa campagne lointaine pour ses qualités intellectuelles et poussée, par le Régime Communiste, jusqu’à l’obtention d’un doctorat en physique nucléaire, rencontre donc, à Hambourg, de cette prolétaire « aux pieds nus » avec un garçon, d’origine bourgeoise de la banlieue de Bruxelles, d’un milieu social et culturel très élevé dont les trois enfants de la famille ont obtenu un doctorat, le jeune marié étant, comme sa jeune épouse asiatique, chercheur en physique nucléaire.

Enfants d’Epicure, pour le moins, ces deux enfants de l’amour qui, avant de se casser les dents sur le boson de Higgs, ont vérifié, par leur mariage improbable, la pertinence de la physique atomique du philosophe antique avec sa théorie du clinamen, hypothèse selon laquelle la déclinaison spontanée et imprévisible des particules élémentaires par rapport à la trajectoire verticale, normalement imposée par la pesanteur, cette déclinaison aléatoire, donc, brise la chaîne de la fatalité, laissant au hasard le soin de procéder à des configurations atomiques surprenantes et inattendues…

Lucrèce , le poète latin , disciple d’Epicure, dira combien, dans La nature des Choses, le clinamen, cette infime déviation des atomes dans le vide infini fait la nique à la loi impérieuse de la nécessité, ouvrant ainsi, aux hommes, un espace de liberté contre tous les déterminismes attendus :

« Si tous les mouvements s’enchaînent toujours, si , toujours , inévitablement,un mouvement nouveau naît d’un mouvement plus ancien, si les atomes ne provoquent pas, par leur déviation, l’apparition d’un mouvement qui vienne rompre les lois du destin, d’où vient alors la liberté des vivants sur la terre ? D’où naît cette volonté arrachée aux griffes du destin qui nous permet d’aller là où notre plaisir nous conduit et nous rend capables de dévier de la route tracée… »

Pesanteur des origines sociales, trajectoire prévisible des destins de naissance sauf si le clinamen d’Epicure et de Lucrèce s’amuse à dévier le cours des chemins tout tracés par les distances géographiques, le poids des traditions, les contraintes économiques, la rigueur idéologique et politique des Etats.

Hasard de l’Histoire pour une jeune fille venant d’un pays communiste, il se trouve que la thèse de doctorat du jeune Marx portait sur « La différence entre la physique atomique de Démocrite et celle d’Epicure », la préférence de l’auteur du Capital allant nettement à la fantaisie poétique du philosophe du Jardin plutôt qu’à la rigueur doctrinale du père de l’atomisme et du matérialisme antique.

Grâce aux chemins de traverse , pris par l’inspiration fantasque du clinamen des particules élémentaires, libre cours, alors, aux atomes crochus de se rencontrer dans la configuration , -si romantique !,- d’un jeune homme amoureux au regard doux et d’une jeune fille à la longue chevelure brune, étoile tombée du ciel dans une robe de princesse dont la traîne, vaporeuse voie lactée de dentelles, est délicatement portée par trois petites filles dont la grâce donne à leurs gestes, sans apprêt, une image sublime de l’innocence et de la beauté de l’enfance.

S’il faut un accélérateur de particules, de 27 kms de circonférence, pour observer l’existence réelle de la particule de Dieu, ce boson de Higgs, clef de voûte de la structure fondamentale de l’Univers, il n’est pas nécessaire, dans ces jardins d’été, d’utiliser un monstre de technologie pour être témoin du miracle de l’amour, qui se réalise, ici, dans l’union de deux êtres que tout devait séparer et que l’inclination des coeurs, ce clinamen du sentiment, a , par un délicieux hasard, merveilleusement réuni.