Table d'hôte

Comment en appeler à un Autre quand, déjà, tout en soi, est tissu de l’Autre ?

Toute expression, la plus intime soit-elle, d’un état de conscience privé, en passe par les fourches caudines du langage public.

On ne peut « se » dire que sanglé dans la ceinture de contention du langage public : est fou qui prétend parler en son nom.

N’est pas Narcisse qui veut: Adam, ne pouvant se regarder le nombril -qu’il n’a pas-, ne sombre pas dans la fascination de son image.

Il se tait dans l’Eden, étant aux oiseaux, au silence des anges, au bruit du vent sur les eaux.

La pomme d’Adam, ce trognon de la langue première qui, décidément, ne veut pas passer par lui.

Impossible, pour Adam, de dire, couac, ce « soi.

En quelle langue, le Serpent susurre-t-il à Eve de se saisir du fruit défendu ?

Les lèvres d’Eve, tout humides, de la langue du reptile.

Qui dit « je » ne dit jamais qu’un « je » d’emprunt, appartenant à chacun tout en n’appartenant à personne.

Quant au « moi », c’est une location à la petite semaine pour ne pas dire un travail de journalier.

Le journal intime de parler de soi à partir de l’extimité absolue de la langue en soi.

Parler ne vient pas de soi, ne va pas de soi mais se trouve pourtant en soi.

On trouve normal, qu’au lever du lit, comme la lumière à l’interrupteur et les chaussons aux pieds, les mots, eux aussi, roulent d’emblée sur les lèvres.

Ma grandeur physique peut, tantôt, être mesurée, tantôt servir d’étalon pour un autre que moi. Opération impossible avec le langage dont on ne peut sortir pour en prendre la mesure, lui qui, sans cesse mesure en chacun la pauvreté de sa production verbale à l’horizon infini de l’étendue de son champ d’application.

Toute la palette des couleurs est là, à disposition, alors qu’on peine à dire ce qui, des embarras du corps, cherche à se frayer un chemin vers plus de lumière.

Une nuance manque, celle-là, justement, qui dirait la justesse de l’émoi.

Parfois, cependant, l’étalon du verbe, cheval d’orgueil. engendre en soi le pur-sang d’une phrase soudaine, sauvage et brute.

On ne peut se taire. Et même la nuit fait la sourde oreille, cette nuit qui passe le mot aux images du cauchemar et du rêve afin qu’elles continuent le travail au marteau-pilon du langage du jour.

Même au Ciel, il faudra encore parler, chanter les louanges du Seigneur pour l’éternité !  Dieu fasse que la langue choisie pour sa glorification soit une langue étrangère à celle de la condition mortelle de l’élu afin qu’il puisse gentiment bourdonner sans être toujours parasité par les effets de la tyrannie du sens.

Le sourd-muet qui n’a que la langue des signes à sa disposition est à un doigt de la félicité : il ne lui manque que la parole pour dire combien la réduction du mot à la seule fonction du signal est apaisante par l’assèchement qu’elle impose au foisonnement de la signification: le verre, symbolisé par les doigts de la main, est un verre et non un vers, un vert, un vair, un ver toujours capable de se glisser dans le conduit d’une oreille sans cesse ouverte et disponible à la prolifération signifiante.

Le langage, cette bande de Moëbius en soi dont on ne peut distinguer l’intérieur d e l’extérieur, le langage, cet hôte en soi, celui qui, à la fois, reçoit et est reçu.

Ôte moi d’un doute: dans l’expression , « La table d’hôte », qui est l’hôte? Celui qui reçoit ou celui qui est reçu?

Une réflexion sur “Table d'hôte

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