Quadrature du cercle narcissique


Dans les Métamorphoses, Ovide met en scène la Nymphe Liriopé qui, interrogeant le devin Tirésias pour savoir si son fils, Narcisse, aura une longue vie, entend l’augure lui répondre :

« Oui, s’il ne se connaît pas »

Sénèque prétend ,lui, que les miroirs sont un auxiliaire du savoir et qu’ils ont été inventés pour que l’homme se connaisse lui-même .Il préconise ainsi d’en présenter un à l’homme en colère ou à l’ivrogne de telle façon que la vision horrifiée des traits déformés par la rage ou la boisson fasse prendre conscience à l’homme de son état et le ramène à la raison.

Mais il montre aussi combien cet objet peut être un instrument de méconnaissance et d’illusion quand il est mis dans les mains d’un débauché qui veut, par ce biais, intensifier son plaisir.

Sénèque, alors de raconter, dans l’Enquête sur la Nature, l’histoire d’un certain Hostius Quadra, qui fut assassiné par ses esclaves, poussés à bout et écoeurés par la perversité de leur maître. L’empereur Auguste, d’ailleurs, estima qu’il était inutile de les punir tant cet avare fortuné avait mérité son sort en raison de son comportement abject et avilissant.

Ce débauché de la pire espèce, qui « aurait mérité d’être lacéré par ses propres dents », entendait satisfaire ses pulsions sexuelles et en démultiplier la jouissance en ayant recours à la réflexion que lui apportait le support technique des miroirs qu’il faisait disposer partout dans sa villa : 

 » Je vais m’entourer de ce genre de miroirs qui renvoient des images d’une taille incroyable ; si j’en avais le pouvoir, je ferais de ces images des réalités  ; mais puisque je ne le peux pas, je vais me repaître d’illusion. « 

Et Sénèque de préciser:

 » Il se fit faire des miroirs qui renvoyaient des images fortement agrandies : un doigt y dépassait la longueur et l’épaisseur d’un bras. Il les disposait de telle façon que , quand il se donnait à un homme, il pouvait y voir tous les mouvements de celui qui le chevauchait et jouissait de la taille imaginaire de son membre comme si elle eût été réelle. »

S’agit-il , pour Sénèque , de condamner un homme qui vit dans le mensonge et l’illusion en confectionnant , par cet attirail spéculaire, une autre réalité bien plus flatteuse que celle fournie par le destin anatomique à l’homme ordinaire ?

Non, ce qui intéresse le philosophe dans le récit de cette historiette, c’est de montrer l’abîme de la perversion d’un homme qui voit, dans les miroirs dont il entoure ses ébats, non pas des instruments de mensonge et d’illusion mais des capteurs de vérité, cette vérité secrète qu’il exhibe, démultipliée par le jeu grossissant du reflet du miroir : la totale noirceur de son âme corrompue :

«Personne ne doit pouvoir penser que j’ignore ce que je fais. »

Hostius Quadra , ce Narcisse, spectateur et diffuseur de ses propres ignominies, en connaissait un bout sur le régime de sa jouissance : cet individu, selon Sénèque, a été tué trop vite par ses esclaves, sans avoir eu le temps de se voir assassiner : on aurait dû l’immoler devant son miroir…

Narcisse aura une longue vie, « s’il ne se connaît pas. »

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