Om mane padme hum

Dans le Gai Savoir, Nietzsche dit que la prière a été inventée pour faire tenir en place un certain nombre de gens qui , sans ce dispositif, ne pourraient faire face à l’agitation des pensées étrangères et basses qui sans cesse les traversent. Le long travail répétitif des lèvres, imposé par le rituel, les fait se tenir tranquilles et , pour un moment , dit-il, les « embellit » et les rend « plus semblables à des hommes »

Nietzsche a sans doute raison de mettre en avant l’effet apaisant de la prière car, dans cet exercice, c’est moins la volonté de s’attirer la ferveur divine qui est recherchée que la perte de signification des mots : ne plus savoir ce qu’on dit, faire du langage une berceuse, voilà, dans la prière, le but recherché.

C’est, avec elle, introduire en soi l’ivresse du derviche tourneur qui, prenant ainsi, au tournant, la morne et douloureuse répétition de l’idée fixe, obtient , avec cette pieuse mécanique du détachement du sens, la paix de la mélopée, le repos de l’âme tourmentée.

Ce que veut la prière, c’est qu’on y perde son latin.

Caïn-Caha

Réunion du christianisme et du bouddhisme avec le Royaume d’Essieux et le Grand Véhicule sur la Voie du Milieu.


De l’araméen à l’arachnéen

Epeire, du grec ancien: epi, « sur » et eiro, « fil , tissage « 

Epeire: sur la toile. Une épeire: une variété d’araignée .

Dans le christianisme, c’est net, Dieu épeire : c’est pour cette raison que son Fils, son fils à soi, est, comme le dit Prévert pour le pape, appelé à régner sur la terre.


Prêt-à-porter

La pleureuse africaine qui se déchire la poitrine devant la dépouille d’un inconnu, les rires pré-enregistrés d’une série TV, les moulins à prières des monastères tibétains, autant d’exemples dans lesquels, un package, un ready-made,un prêt- à- porter symbolique à disposition soulage le sujet qui, abandonnant son intimité à l’Autre-déjà-là, ouvre un espace dans lequel il peut enfin respirer. Le rituel mécanique, pleurant, riant, priant à sa place, le libère du poids de la douleur, de la contrainte du consensus à l’hilarité, des obligations de la croyance.

Mais n’est-ce pas là, une libération provisoire et conditionnelle?

En effet, la fonction, minimaliste, du signifiant qui représente le sujet pour un autre signifiant, opère déjà ce pas de côté, en décentrant l’être humain, par son entrée dans le système symbolique de la langue, le soulageant, sans doute, de ne pas avoir à présenter un éléphant en chair et en os à chaque fois qu’il parle d’un éléphant mais ce décentrement originaire lui interdit, par contre, de trouver, à tout jamais, quelque havre de paix, quelque certitude identitaire dans cet océan verbal qui ne cesse, d’un mot à l’autre, de le bringuebaler et de le mouvoir.

Le rituel, à l’occasion, un canot de sauvetage auquel , pour un temps, pouvoir s’accrocher.

Penser et parler, c’est toujours être dans le prêt- à- porter de l’Autre, le bas de contention de la langue que devra enfiler, sauf à mourir, tout être humain qui arrive au monde.

On naît locataire du verbe et on le reste jusqu’au terme.

Dire « je », et déjà, c’est commencer à rouler à l’aveugle sur les grains du chapelet de l’Autre, moulin à paroles, qui se garde bien de profiler à l’horizon la promesse du moindre silence pacificateur.

Quand l’ombre prend les rênes

A l’âge de 12 ans, Alexandre le Grand reçut de son père un cheval, nommé Bucéphale, en raison d’une marque en forme de tête -de- bœuf que l’animal avait sur la cuisse. C’était un cheval si fougueux et si indomptable que personne ne pouvait le monter à cru.

Alexandre réfléchit à la cause de ce comportement et se mit à observer, de façon très minutieuse, le splendide cheval noir, fou de peur et de sauvagerie.

Il s’aperçut alors qu’il éprouvait, en fait, de la terreur pour son ombre et celle des palefreniers qui s’approchaient de lui. Et comme la peur faisait aussi sauter l’ombre, ce comportement se répétait sans cesse.

Alexandre s’approcha doucement du cheval et réussit à le placer face au soleil faisant ainsi disparaître l’ombre menaçante. Il put alors l’enfourcher et le faire galoper en tous sens avant de revenir, triomphant, devant son père, le roi Philippe, qui, en guise de commentaire devant cet exploit, s’exclama :

« Tu devras te chercher ton propre royaume, mon fils, la Macédoine est trop petite pour toi ! »

Alexandre, élève d’Aristote, savait déjà que personne n’ a de pouvoir sur ses passions aussi longtemps qu’il n’en connaît pas les vraies causes .

En 1908, Freud dira symptôme en soignant la phobie du petit Hans qui voyait, dans tout cheval trottant dans les rues de Vienne, l’ombre menaçante de son père.

Alexandre se dirigea, dans ses conquêtes, vers l’Est, face au soleil levant, car comme Orphée aux Enfers, il ne pouvait se retourner, revenir en arrière, de peur que son cheval ne retombe dans l’effroi à la vue de son ombre.

On dit que Bucéphale se mettait à genoux pour aider son maître à le monter et, une fois le harnais royal disposé sur l’ encolure, personne, hors Alexandre, ne pouvait l’approcher.

En 326, avant JC, 4000 soldats moururent à la bataille d’Hdaspe et Bucéphale, mortellement blessé, mena quand même son maître à la victoire avant de s’allonger, couvert de sang et de sueur, et mourir.

Aucun des combattants, morts sur le champ de bataille , n’eut droit aux honneurs que le Roi, terrassé par le chagrin, réserva à son cheval au point de faire bâtir, sur le lieu de sa mort, une ville entière à son nom : Alexandrie-Bucéphalia!

Il faut, sans l’ombre d ‘un doute, Alexandre, se garder de croire à une guérison trop rapide du symptôme!

La peur, certes, disparaît avec l’ombre quand, au galop, l’anima est orientée vers le Soleil qui illumine toutes les choses et en éclaire le sens.

Mais

Dans Deuil et Mélancolie , Freud rend compte du mécanisme de la mélancolie en indiquant que « l’ombre de l’objet tombe sur le moi », quand le sujet endeuillé s’identifie à l’objet qui l’abandonne : Alexandrie-Bucéphalia!

« La mélancolie est caractérisée par une suppression de l’intérêt pour le monde extérieur… par l’inhibition de toute activité…Le deuil grave, la réaction à la perte d’une personne aimée comporte la même humeur douloureuse, la perte de l’intérêt pour le monde extérieur- dans la mesure où il ne fait pas penser au défunt-, la perte de la capacité de choisir quelque nouvel objet d’amour que ce soit-, ce qui voudrait dire remplacer celui dont on est en deuil-, le fait de se détourner de toute activité qui n’est pas en relation avec le souvenir du défunt. »

Freud fait du cheval une image paternelle

Pour Jung, le cheval est l’archétype de la mère qui porte son enfant comme le cheval porte le cavalier.

Bucéphale, le cheval, double-équin d’Alexandre.

Double et qu’un. 

On dit qu’après la mort de Bucéphale, le Grand Conquérant, mélancolique, désarçonné par la perte de son anima(l) , tourne le dos à l’Est, et à ses conquêtes, abandonne la vallée de l’Indus, remonte vers Babylone, puis vers la Grèce, n’étant plus que l’ombre de lui-même …

Alex, cendres.

Garde de nuit

C’est magique, parfois, de se réveiller en pleine nuit et d’observer, par chance, sur le cadran lumineux du réveil, l’apparition du même chiffre, répété trois fois, dans un parfait alignement:2.22.

C’est l’Heure qui, sentinelle du rêve dans son costume d’apparat et son ballet réglé, monte la garde devant le palais des Songes.

Rappel d’Epicure

« Ce dont on ne peut parler, il faut le taire », disait Wittgenstein.

On ne peut, en toute logique, devant le spectacle du cadavre , étendu, là, devant ses yeux, dire: il est mort, à moins de vouloir établir l’alliance la plus radicale des contraires, l’oxymore le plus pur, dans la réunion insolite et impossible de l’être et du néant.