Les harengs frais de St Thomas d’Aquin

Pour Luther, il n’est de connaissance possible de Dieu que par une théologie de la Croix. Le christianisme, c’est de l’athéisme sulfureux qui renvoie Voltaire et Newton à la sacristie du Grand Architecte : avec un Dieu qui s’incarne, mange, chie, souffre et meurt sur une potence, impossible de s’en tenir à une représentation de la divinité marquée par la Toute Puissance.

Blasphème, pour l’Islam, que ce Dieu charpenté dans la sciure d’une menuiserie.

Kénose, dit la doctrine chrétienne : Dieu se vide des prédicats dont la tradition déiste a, depuis Aristote, gratifé le premier Moteur de L’univers.

Avec le Christ suspendu aux clous, c’est à une chiasse du concept de Dieu, comme ordonnateur de l’Univers, qu’on a affaire, une déroute de l’esprit, une défaite de la pensée.

Aristote a des problèmes d’essence avec son Premier Moteur, Kant dévisse avec sa religion dans les limites de la simple raison, l’Horloge cosmique de Voltaire tombe en panne, la gravité de Newton est en chute libre avec son Grand Architecte.

Anselme peut continuer à croire à la preuve irréfutable de l’existence de Dieu avec son postulat :« Dieu est lEtre tel que rien de plus grand ne peut être pensé » et l’insensé, persister dans son obstination à ne pas s’en tenir aux évidences de la raison : tous les deux ont tort quand c’est la déraison qui l’emporte, la folie, dit saint Paul, : Dieu s’affiche dans la faiblesse, l’ignominie, la souffrance et la mort d’un homme .

Désormais, il n’est de connaissance possible de la divinité que dans la Révélation .

On comprend que Thomas d’Aquin, qui a passé sa vie à essayer de faire tenir ensemble la raison d’Aristote et le message chrétien, ait fini, peu avant sa mort , par sombrer dans la mélancolie, laissant inachevée sa Somme Théologique qu’il considérait, dans une confidence au frère Réginald, comme un «un tas de paille».

Le grand Thomas qui avait additionné les huit prédicats de la nature de Dieu : simplicité, perfection, bonté, infinité, ubiquité, immuabilité, éternité, unité.

Eh bien, voilà, c’est de la balle: seule la Croix luit.

« Un tas de paille » : sicut palea, en latin. Lacan traduira : « comme du fumier »

« Le moment de cesser d’écrire est arrivé. J’espère que viendra bientôt celui de cesser de vivre. » conclut le dominicain abattu.

Pourquoi ces milliers de pages réduites à un brouet pour les cochons ?

Parce que, dit le docteur angélique, « tout ce que j’ai écrit me paraît comme un tas de paille par rapport à ce que j’ai vu. »

Révélation. Il a vu et non plus pensé.

C’est le 6 décembre 1273, pendant la messe de la St Nicolas. Thomas tombe en extase et voit le mystère divin.

Que voitil pour renvoyer la pensée à un tas de fumier?

Silence, aphasie, humeur sombre. Plus une ligne et désir de mourir au plus vite.

Une dépression théologique, en Somme.

Chevauchant un âne lors d’un dernier voyage qui doit le conduire au Concile de Lyon, il est frappé de plein fouet sur la route de Bergonuovo, par une branche d’arbre, que dans sa méditation, il n’avait pas aperçue.

Il tombe à terre, étourdi. Une branche, la Somme.

C’est son chemin de Damas, à lui, mais pas d’apparition du Christ, cette fois. Seul le réel qu’il faut se cogner quand, contrairement à lui, on n’a pas la foi.

Thomas d’Aquin, vieille branche, dont les remèdes à la tristesse qu’il avait préconisés dans sa Somme semblent, en son état, inopérants : trouver un objet de plaisir, pleurer pour chasser l’amertume, parler avec des amis, contempler la Vérité dans la beauté de la nature ou d’une œuvre d’art ou, plus modestement, faire sa toilette et dormir.

Continuant sa route à travers la Campanie, Thomas arriva au château de Maënza qui appartenait à sa nièce, la comtesse Franscesca.

Il n’avait plus d’appétit.

Il n’avait plus faim.

Il avait vu.

Il ne voulait rien manger, sauf des harengs frais, comme on les prépare en France , dit-il à Maître Jean de Gui, le médecin du château.

Le plaisir, de la bouche, ce remède à la tristesse qu’il avait inscrit dans sa liste pour lutter contre la mélancolie…

Hélas ! Pas de harengs en si bonne Companie !

Le médecin attristé, à son tour, quitta le docteur angélique et tomba sur un certain Bordonari qui transportait une bourriche de sardines. Il l’arrêta, fouilla dans le panier et en sortit une provision de harengs frais, à la grande surprise de l’homme qui assura au médecin n’avoir acheté que des sardines !

Miracle ! Jean de Gui les présenta aussitôt à Thomas qui, averti du prodige, refusa tout d’abord de les manger car il les avait « désirés trop avidement » !

Par obéissance, il se rendit finalement à la volonté divine qui lui avait offert ces poisons et goûta aux harengs miraculeux….

Trop affaibli, il n’eut cependant pas pas la force de réfléchir à la harangue qu’il devait prononcer devant les évêques réunis à Lyon pour le Concile…

Reparti à dos de mulet et sentant ses forces décliner il demanda de faire halte à l’abbaye cistercienne de Fossanova, proche du château qui l’avait accueilli .

Il y mourut.

 

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