I beg your pardon

Quand, dans la proclamation des Dix Commandements, Moïse le bègue, transforme l’interdit du meurtre en interdit de la danse : « Tu ne tutu , rat pas ! » 

Agitation, cri, l’excitation interne devient appel qui ne trouve pas de voix à sa décharge.

Le visage convulsé de l’enfant pris dans le filet de ses cordes vocales, piège à mots.

Bée gaiement. Non, douloureusement.

Qu’est-ce qui, dans la bouche ouverte, sans son, de l’enfant, bée ?

L’alpha bée, la première de toutes les lettres en vrac dans le sac de la gorge de l’enfant, la mère de tous les mots.

Je noeud peux pas dire : la gorge nous hait, dit l’enfant.

Agrès, cordage, manœuvre, mâture, voile, tout fait défaut à l’enfant qui, dans les embarras de sa langue, se risque pourtant à appareiller sur sa barcasse vers le large de la parole ouverte. Bégréement d’infortune, voilà pour lui son paquetage, voie d’eau en son esquif de bouche, planté là au ponton de son désir empêché.

Quand le cheval branle la tête pour se dégager du mors qui lui blesse la bouche, on dit qu’il bégaie.

Terme de manège mais ce n’est pas manège pour l’enfant que les mots blessent à la gorge, et qui, du mors, s’essaie en vain à échapper.

Hainissement rentré, colère sourde, mots meurtris au mors.

Sur l’étymologie incertaine du verbe bégayer, on y va du picard béguer, du radical beg : infirmité de l’esprit ou du corps. Et puis, plus tard, bégueule, qui affecte jusqu’au ridicule la vertu ou la modestie. Plus drôle, bégayer viendrait de l’imitation du cri de la chèvre !

La biquette, au piquet, tire sur la corde vocale de son entrave et, triple buse au pré, échoue, dans son trémolo, à la distinction du cri.

Variante plus distinguée, justement, la référence antique : le grec « blasios » et le latin « blaesus » : qui bégaie, qui balbutie. Celui qui était atteint de cette difficulté d’élocution, passait pour avoir une communication, un rapport privilégié avec les dieux dont le message était difficile à traduire dans le langage des hommes.

Après tout, blaesus, le bafouilleur, a donné Blaise en français dont on ne peut dire que Pascal ait eu la voix chevrotante pour fustiger les Jésuites dans ses Provinciales ou communiquer avec son Dieu dans sa Nuit de Feu du 23 novembre 1654, récit d’une expérience mystique qu’il coudra en double exemplaire dans la doublure de son pourpoint.

On ne bégaie pas avec l’Autre mais on s’embrouille avec les petits autres, pris, chacun, dans le mors du symbolique.

Bégaiement, remords, les mots se crashent sur la piste d’attérissage de la langue.

Autrefois, on pratiquait une petite opération chirurgicale sur les bèques, en leur coupant le fil sous la langue, intervention supposée donner plus de mobilité à l’organe et donc plus de facilité dans l’élocution.

Une forme de circoncision, en somme. En hébreux, bègue se traduit par « incirconcis de la langue », celui dont l’identité n’a pu être assurée par la parole, un handicapé du symbolique.

Excitation surnuméraire du bégayeur : du lait qui bout en lui.

L’angoisse, ce sentiment de l’Autre en soi. Ce dont le bégayeur s’effraie le plus intensément, c’est de sa propre excitation, cette clameur du dedans qui lui arrive comme venant du dehors.

Une possession diabolique, l’angoisse chevillée au bord des lèvres. C’est à son corps défendant qu’il balbutie, qu’il peine à dire.

L’angoisse de ses propres excitations, éprouvées par l’enfant, comme celles provenant de l’Autre.

L’ex-citation : le discours rapporté de l’Autre en soi

Le bégaiement du petit, signal d’alarme de celui qui ne peut pas dédramatiser son inquiétude, lui donner du sens.

Aristote dit que la personne qui souffre de ce trouble souffre aussi de mélancolie car elle est excitée par des images et son âme reste en mouvement dans une mesure excessive rendant impossible la conception des pensées.

C’est le tumulte qui bat à la porte de ses  lèvres.

Le petit Démosthène, le plus grand des orateurs grecs, bégaie, bafouille , zézaie, ne peut articuler le lambda ni le différencier du rho. Sa respiration est difficile, son débit haché, ses phrases morcelées. La mort de son père n’est sans doute pas étrangère à son handicap. Il n’a que sept ans, en effet, quand son père décède en lui léguant une fortune que ses tuteurs dilapideront.

Après avoir récupéré une partie de son legs, il veut entreprendre une carrière politique mais son bégaiement fait obstacle à son ambition.

Il s’enferme alors dans une salle d’étude souterraine, y descend chaque jour et s’y enferme pendant deux ou trois mois de suite pour s’exercer à la déclamation.

Récite des tirades entières de Sophocle avec des petits cailloux dans la bouche, se rase la tête d’un seul côté pour prévenir, chez lui, toute tentation de sortie à l’extérieur.

Qu’on dise, petit enfant perdu dans l’embarras des mots, qu’on dise, un jour,  restera oublié dans la beauté du dit et coulera de nouveau aux lèvres comme une source vive quand le souci de l’Autre, ses attentes, sa pression, s’évanouiront ainsi qu’au ciel les nuages que le vent fantasque dissipe à tout va.

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