De l’ange à l’âne

Songez, songez,

l’ange,

l’ange déchu, mensonger,

l’ange sans son « g »,

n’est qu’un âne!

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Du feu, des fins

On avait déposé le défunt dans son cercueil en n’oubliant surtout pas de lui chausser ses lunettes sur le nez. Sans doute craignait-on, qu’en raison de sa vue basse, il ne confonde la porte du Paradis avec celles du Purgatoire ou de l’Enfer.

Le défunt, dans son cercueil, visage de cire offert à l’hébétude des regards du vivant : masque en rade de soi.

Au comptoir du Funérarium : une dernière bière avant la fermeture.

Les traits passés du défunt, déjà son effacement dans la baie de personne.

La gravité du maître de cérémonie s’inclinant avec lenteur devant le cercueil exposé. Belle illustration du Paradoxe sur le comédien dont la qualité première, selon Diderot, est l’absence de toute sensibilité : « Il me faut, dans cet homme, un spectateur froid et tranquille ».

L’acteur convaincant est celui qui est capable d’exprimer une émotion qu’il ne ressent pas . C’est le paradoxe : moins il ressent, plus il fait ressentir.

Il joue sans éprouver, il rit sans être gai, il pleure sans être triste. Il se sert de son corps comme d’un instrument.

Le maître de cérémonie est un bon acteur qui ne « joue pas d’âme », jeu qui consisterait à ressentir les émotions qu’il joue. Au contraire, il « joue d’intelligence » en privilégiant le paraître : son corps exprime toute la gamme des émotions mais il n’en éprouve véritablement aucune.

La raideur cadavérique : pas de détumescence en vue, pas de défaillance à l’horizon mais une érection glorieuse, un priapisme d’enfer : la mort bande à mort.

Un bénitier disposé devant le cercueil, un goupillon en attente d’une main de bénédiction : même dans le lieu profane du Crématorium, une goutte de sacré à disposition.

Déposer une rose sur le cercueil, poser le plat de la main sur le bois de chêne : le dernier adieu, dans un parfum de printemps, une caresse sur l’absence, le sans retour.

Caler le fusil de chasse contre le mur, appliquer le canon froid à hauteur du foie, se courber pour atteindre la gâchette : tirer.

Il suffirait que la crosse glisse sur le sol, que la cartouche soit humide, qu’un moustique vienne, à point nommé, piquer la nuque du désespéré pour remettre la mort à demain.

La vie tient à un fil. Parfois, à un coup de fil.

Porter la main sur soi n’est pas toujours de douceur.

La petite flamme tremblotante du briquet de l’officier de police apposant les scellés de cire rouge sur le cercueil : timides prémices de la fournaise à 900° du four crématoire, lueur annonciatrice de l’embrasement d’un corps que déjà le feu d’une arme à dévasté.

Le socle sur lequel est déposé le cercueil soudain prend vie et se transforme en chariot, barque funèbre que l’officiant en noir, Charon des estuaires, dirige lentement sur le Styx carrelé et froid de la salle des offices. Une porte s’ouvre sur un Hadès tenu caché aux yeux des vivants rassemblés pour la cérémonie.

Le chien du fusil aurait eu les traits de Cerbère, le désespéré, pris d’effroi devant la gueule du molosse, aurait peut-être, pour un temps, renoncé à son geste.

Speranza

Malraux n’écrit pas « L’Espérance » mais « L’Espoir »

Au moment de l’écriture du roman, l’issue de la guerre civile espagnole entre les Républicains et les Franquistes n’est pas connue.

Espoir, chez Malraux, sympathisant communiste, d’une victoire des Républicains sur les Fascistes de Franco.

Dans un moment d’incertitude, l’Histoire ménage une perspective ouverte, la conviction légitime d’une confiance en l’avenir : l’espoir de la victoire.

Dans le temps de l’action , personne ne saurait configurer le sens de l’événement : l’espoir d’une issue favorable.

La victoire de Guadalajara, en mars 37 : espoir d’une victoire définitive des Républicains.

Mais aucune certitude.

L’espoir fait vivre, dit-on. Mais, d’une victoire à l’autre sur la résistance du réel, vivre fait aussi vivre l’espoir, le crée.

Blessé par balle, un soldat républicain a perdu l’usage des membres inférieurs : pas d’espoir de guérison, de reprise de l’usage de ses jambes : vivre, pourtant, à la force du poignet,dans la perspective d’une révolution prolétarienne: espoir gagné sur la cruauté et l’indifférence du réel.

L’espoir a un objet: une situation meilleure, une augmentation de salaire, un coeur à gagner, une victoire en perspective.

Pas l’espérance. Elle est comme le désir: sans objet définissable, à terme.

On dit de quelqu’un qu’il est désespéré. Un geste désespéré : on perd espoir.

On ne dit jamais de quelqu’un qu’il est désespérancé : pas de geste de désespérance.

On perd espérance ! Non, non , pas du tout ! On perd espoir mais pas espérance.

Dans la théologie catholique : trois vertus cardinales : la foi, l’espérance , la charité.

Péguy, dans « Le Porche de la deuxième vertu », dit de l’Espérance qu’elle est la petite sœur que les deux autres tiennent par la main. Mais contrairement aux apparences , c’est elle, pivot central du mystère chrétien, qui fait marcher les grandes :

« Sur le chemin montant, sablonneux, malaisé, sur la route montante.

Traînée, pendue aux bras de ses deux grandes sœurs,

qui la tiennent par la main,

la petite espérance

s’avance.

Et au milieu entre ses deux grandes soeurs elle a l’air de se laisser traîner 

Comme une enfant qui n’aurait pas la force de marcher

et qu’on traînerait sur cette route malgré elle.

Et en réalité, c’est elle qui fait marcher les deux autres

et qui les traîne

et qui fait marcher tout le monde

et qui le traîne.

Car on ne travaille jamais que pour les enfants.

Et les deux grandes ne marchent que pour la petite. »

Pour croire et aimer , il faut être soutenu pas l’espérance.

Pour croire, il faut espérer qu’il y a de l’Autre, au bout de la prière.

Pour aimer, il faut espérer qu’il y a un objet qui réponde au désir.

L’espérance n’a pas besoin de la foi et de l’amour pour tenir debout : elle est, par elle-même, la promesse d’un au-delà possible au désespoir.

C’est l’histoire de Job que revisite magnifiquement Frédéric Boyer dans « Là où le coeur attend »

Abandonné de tous et de Dieu même, dépouillé de tout, nu, dévasté, exilé, sans toit, sans famille, Job, l’homme le plus juste qui soit, n’existe plus , même à ses propres yeux .

Job: le juste dont, sans raison, la justice s’éloigne.

C’est là, dit Boyer, dans cette déréliction absolue, que l’espérance apparaît, c’est à dire, ce qui reste quand il n’y a plus rien: le ressort du cri dans l’attente démesurée.

« Silence ! Je parle !

Passera ce qui doit passer

je retiens ma chair par les dents,

je réclame mon souffle

Fais pour moi deux choses

je ne me cacherai pas devant toi :

ta main loin de moi

et de tes horreurs ne me terrorise plus

appelle je réponds

et quand je parle retourne toi ! »

Que quelqu’un dans mon malheur se retourne sur moi !

Celui à qui s’adresse le suppliant n’a plus que la parole pour le sortir de la détresse.

C’est sa dernière dignité.

Dieu a tout donné à Job et lui a tout repris.

Il lui reste cependant un bien singulier et dérisoire, le seul que le créateur ne peut lui reprendre : sa parole

Sa parole est sans aucun espoir : elle n’attend plus aucun dû mais elle est le lieu de son espérance, la forme, la trace de ce qui lui reste alors qu’il n’a plus rien.

Sa dignité.

Parler n’est pas espérer mais le signe d’un désir qui persiste et, têtu, qui insiste, digne, s’appuyant sur la défaite de tous les espoirs pour, dans le pas-encore advenu, espérer la résolution de l’insoluble dans le moment même où tout semble se défaire.

Nuit lumineuse sur une voie désespérante: l’espérance.

Un moment, monsieur le bourreau, laissez scintiller , sur la lame de la guillotine, le reflet brûlant du soleil qui joue, pour un temps, avec l’éclat lumineux de l’acier.

Car elle est dérisoire , l’espérance : c’est le contraire de la mort. Espérer, contre toute espérance, dans l’extravagance de la vie, son non-sens, sa pesante imbécillité: espérer.

Mais quoi?

L’espérance , c’est la foi plus l’ironie.

On sait, dans le fond, on sait que Beckett a raison, que vivre, c’est « cap au pire. L’issue est certaine mais jusque là, avant de sombrer, tenir à l’existence, à ses surprises, à ses rebonds, tenir à la grâce de vivre, à son improbable et pourtant singulière manifestation pour celui qui parcourt, le bref temps d’une vie, le cycle de l’Espèce, son étrange et énigmatique insistance à la reproduction de la vie, son éternel retour.

L’espérance, c’est le pari contre l’absurde : on sait que la maison que l’on construit va, in fine, s’effondrer.

Vivre, ça n’a pas de sens, c’est absurde, puisque tous les efforts de construction sont voués à l’échec.

C’est le château de sable que la mer efface à la marée montante.

Comment, l’espérance, pour le mélancolique dont le passé est indigne, le présent douloureux et l’avenir non existant ?

Et pourtant, contre la tentation de la mort volontaire pour sortir , au plus vite, de cette stupide condition humaine, la tentation de l’espérance : laisser aux forces de vie la « rage de l’expression » comme le dit Francis Ponge, pour, en soi et autour de soi, créer un instant de grâce et de beauté.

Ephémère tremblement d’un vivant, un souffle pour rien, mais un souffle léger et doux, caresse provisoire sur une peau d’emprunt.

Pour qui n’espère pas en l’arrière-monde de la Résurrection,- finalement le seul territoire réservé de l’Espérance-, ne reste que la parti pris de la vie donnée, pour rien, l’espérance de la densité de sa chair, la promesse de la volupté de ses fruits, l’espoir d’une main tendue au moment des adieux.

En rester au stade de l’esthétique et laisser, contrairement à ce que propose Kierkegaard, le stade de l’éthique et du religieux aux âmes que le monde désespère.

Dans sa Divine Comédie, Dante demande à ceux qui vont pénétrer en Enfer d’abandonner toute espérance . Plût au Ciel qu’il eût lancé cette sommation à tout nouveau-né ouvrant les yeux pour la première fois sur le monde qui, soudain, l’entoure : 

Pas de Paradis, ici, petit, pas d’Enfer non plus, rien à espérer dans cette situation de totale détresse sinon, et contre toute attente, déjouer un usage mortifère de ce monde : vivre là, et être digne en existence.

Bout d’isthme

L’Un, certitude de tout dévot, méditant sur son bout d’isthme, l’œil au large, vers la toute mer. Voir, simplement voir, dit l’adepte des Cinq nobles vérités, ignorant des causes qui le déterminent à brailler à l’aveugle que du réel, il en est, lui, le seul témoin, privilégié et extatique. En octobre 1926, Freud écrit une lettre à Ferenczi dans laquelle il lui fait part de sa rencontre, à Vienne, du poète Tagore et d’un philosophe de Calcutta, un certain Das Gupta. Et il termine par cette note assassine sur les enthousiastes du sentiment océanique, cher à Romain Rolland : « Mon besoin d’Indiens est, pour le moment, pleinement satisfait ! » Le Principe de Nirvana, emprunté par Freud à Schopenhauer, serait entièrement au service de la pulsion de mort, laquelle représente l’essence de la notion de pulsion, à savoir le retour à un état antérieur et, en définitive, le retour au repos absolu de l’anorganique. Le bouddhisme, jouissance de la mort et de l’extinction du désir.

Hobbes, là!

A l’état de nature où aucune puissance commune n’impose à tous un respect mêlé d’effroi, la condition humaine est celle du temps de guerre où chacun est l’ennemi de chacun. Dans cette situation de guerre de tous contre tous, Il ne saurait y avoir d’injustice puisqu’il n’y a pas de lois établies par le souverain auxquelles on pourrait contrevenir On lit dans Léviathan que, dans cet état, la vie humaine est solitaire, dangereuse, animale et brève. La légende dit de Thomas Hobbes qu’il vint au monde avec la peur, comme sœur jumelle. Ce vendredi saint du 5 Avril 1588, sa mère accoucha prématurément de lui, terrorisée à l’idée que l’Invincible Armada puisse envahir l’Angleterre. Elle ignorait sans doute que les couleuvrines de la flotte anglaise faisaient feu, toutes les deux minutes, sur les galions espagnols avec des boulets atteignant la vitesse du son ! Craignait-elle, qu’en sa soute utérine, son fils ne fût ébranlé par son état de terreur et qu’il en conçut, le monstre, la terreur de l’Etat ?

Ca sent le Rossi

Un plus un ne font pas d’eux, la paire. Mais de cette aléatoire rencontre, ils en feront cependant toute une histoire. J’attendrai le jour et la nuit, j’attendrai toujours ton retour, chante, de sa voix sirupeuse, le Tino de l’Ile de Beauté. L’heure est exquise, enivrons-nous d’amour. C’est toujours cette histoire du discours d’Aristophane dans le Banquet : la créature humaine, sphérique à l’origine, doublement mâle, femelle ou androgyne et que Zeus divise irrémédiablement en deux parties pour la punir d’avoir voulu prendre la place des dieux. Et chaque fraction, maintenant orpheline, pleure sa moitié disparue et tente de la retrouver pour s’unir à elle et reconstituer l’unité première. Mais c’est en vain et l’affaire se corse : ce qu’on n’a pas, ce qu’on n’est pas, ce dont on manque, voilà, d’après Platon, l’objet du désir et de l’amour.

J’attendrai le jour et la nuit, j’attendrai toujours ton retour.