Du feu, des fins

On avait déposé le défunt dans son cercueil en n’oubliant surtout pas de lui chausser ses lunettes sur le nez. Sans doute craignait-on, qu’en raison de sa vue basse, il ne confonde la porte du Paradis avec celles du Purgatoire ou de l’Enfer.

Le défunt, dans son cercueil, visage de cire offert à l’hébétude des regards du vivant : masque en rade de soi.

Au comptoir du Funérarium : une dernière bière avant la fermeture.

Les traits passés du défunt, déjà son effacement dans la baie de personne.

La gravité du maître de cérémonie s’inclinant avec lenteur devant le cercueil exposé. Belle illustration du Paradoxe sur le comédien dont la qualité première, selon Diderot, est l’absence de toute sensibilité : « Il me faut, dans cet homme, un spectateur froid et tranquille ».

L’acteur convaincant est celui qui est capable d’exprimer une émotion qu’il ne ressent pas . C’est le paradoxe : moins il ressent, plus il fait ressentir.

Il joue sans éprouver, il rit sans être gai, il pleure sans être triste. Il se sert de son corps comme d’un instrument.

Le maître de cérémonie est un bon acteur qui ne « joue pas d’âme », jeu qui consisterait à ressentir les émotions qu’il joue. Au contraire, il « joue d’intelligence » en privilégiant le paraître : son corps exprime toute la gamme des émotions mais il n’en éprouve véritablement aucune.

La raideur cadavérique : pas de détumescence en vue, pas de défaillance à l’horizon mais une érection glorieuse, un priapisme d’enfer : la mort bande à mort.

Un bénitier disposé devant le cercueil, un goupillon en attente d’une main de bénédiction : même dans le lieu profane du Crématorium, une goutte de sacré à disposition.

Déposer une rose sur le cercueil, poser le plat de la main sur le bois de chêne : le dernier adieu, dans un parfum de printemps, une caresse sur l’absence, le sans retour.

Caler le fusil de chasse contre le mur, appliquer le canon froid à hauteur du foie, se courber pour atteindre la gâchette : tirer.

Il suffirait que la crosse glisse sur le sol, que la cartouche soit humide, qu’un moustique vienne, à point nommé, piquer la nuque du désespéré pour remettre la mort à demain.

La vie tient à un fil. Parfois, à un coup de fil.

Porter la main sur soi n’est pas toujours de douceur.

La petite flamme tremblotante du briquet de l’officier de police apposant les scellés de cire rouge sur le cercueil : timides prémices de la fournaise à 900° du four crématoire, lueur annonciatrice de l’embrasement d’un corps que déjà le feu d’une arme à dévasté.

Le socle sur lequel est déposé le cercueil soudain prend vie et se transforme en chariot, barque funèbre que l’officiant en noir, Charon des estuaires, dirige lentement sur le Styx carrelé et froid de la salle des offices. Une porte s’ouvre sur un Hadès tenu caché aux yeux des vivants rassemblés pour la cérémonie.

Le chien du fusil aurait eu les traits de Cerbère, le désespéré, pris d’effroi devant la gueule du molosse, aurait peut-être, pour un temps, renoncé à son geste.

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