Double peine

Samuel Clemens a 25 ans quand il exerce la fonction de pilote sur les steamers qui longent les rives du Mississippi. A ce titre , il doit sonder le fleuve et jauger la profondeur restante entre la quille et les sables blancs du lit afin de s’assurer d’un passage sans risque pour le navire et son équipage. Il y faut l’équivalent de deux brasses et c’est la raison pour laquelle cet écrivain américain prendra le nom de Mark Twain, appellation répondant à l’injonction du marin qui lui demande de compter deux brasses, d’évaluer deux fois la mesure de l’eau : mark twin ! Eviter de toucher le fond et en même temps sans cesse y revenir, comme pour chercher toujours et retrouver enfin le corps du petit Bill, son frère jumeau, mort noyé dans un baquet, alors qu’à peine âgé de deux semaines, il prenait son bain avec lui. Ils se ressemblaient tellement que pour les distinguer on avait, à leur poignet, noué des rubans de couleur différente, lesquels, ce-jour là , s’étaient malheureusement défaits, algues de tissu, sur l’eau, éparses. L’un des deux nourrissons portait un énorme grain de beauté sur la cuisse gauche et, assure Mark Twain, cet enfant qui s’était noyé, c’était lui! Lequel des deux est l’autre ? Le 30 mars 1852 naît Vincent Van Gogh qui, existence éphémère, meurt un mois et demi plus tard. Vincent, son frère, le peintre, naîtra, exactement , jour pour jour, un an après, le 3O mars 1853. Réplique voulue exacte, par ses parents, du modèle initial, le petit Vincent devra, tous les dimanches, pour se rendre au temple de Zundert où prêche son père, traverser le cimetière et se heurter à la pierre tombale de son aîné qui porte son prénom et les bornes chiffrées de sa brève existence. Une mort au tableau. Dans l’oreille coupée de l’homme au bandeau, c’est la voix du jeune mort qui saigne, appelant son frère à céder la place usurpée et à le rejoindre, mort saisissant le vif, dans la poudre fracassante des blés de juillet. Le 21 octobre 1901 Salvador Dali, qui porte le prénom de son père, vient au monde et le quitte, aussi vite, le 1 août 1903. Un second garçon, Savaldor, voit le jour neuf mois plus tard. Ses parents, sans cesse, parleront du disparu pour en déplorer à jamais la perte. Dans cette cascade de Savaldor, aucun sauveur. Quand il aura 5 ans, et sur la tombe même du premier enfant mort, sa mère dira au futur peintre qu’il est la réincarnation de son frère…Naître double, avoir un cadavre comme première ébauche de soi-même, narcisse blessé dans l’eau trouble du désir maternel.

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