Poudre d’escampette

Vivre, pour qui vit, est une évidence ; mourir, une échéance, voire, une déchéance.

Vivre s’impose mais mourir peut m’échoir : le suicide .

Vivre ne m’échoit pas, s’impose, tombe dessus.

Mourir : tombe dessus aussi, au cimetière, pour qui renâcle à la cendre.

Soi poudré pour la belle au miroir; la poudre de soi, dans l’urne, tout l’ego dispersible .

Le je de l’ego, ici, pas recomposable.

Soi dispersé, tout à l’atomique : le bois, les os, la chair, le sang, la peau.

Les organes du vivant, l’oeil à la paupière close, sa nuit.

L’oreille qui n’entend plus l’oiseau, ses trilles ; son ouïe , un non.

La bouche, son palais désert, ses lèvres sans la langue qui les lisse.

L’hélice d’un petit bateau pris dans les algues de la mort , voilà la bouche maintenant à quai.

L’âme aussi à l’atomique, fine lame de la conscience, en poudre. 

Cendres dispersées, au vent l’aventure de la poudre .

Cendres dans la mer, la mort a ses vagues, son écume encore chaude .

La mort donne le roulis, la vie, son essence.

Les mots aussi à l’atomique, les paroles du vivant, sa voix .

Son être, en poudre.

Son hêtre de cercueil, son fuseau sans horaires, sa torpille sans ses fonds, sa glisse .

La mort, sa spire

Qu’est-ce qu’une évidence ?

Passer d’une pièce à l’autre : évidence, dès lors qu’on ouvre la porte, d’y trouver un plancher. 

Rien n’assure , pour autant, de ne pas tomber dans le vide : trop de confiance dans le parquet attendu peut conduire directement à la fosse.

La planche peut faire défaut au pied qui l’attend.

C’est le petit venin de Hume affirmant que rien n’assure à l’homme que le soleil se lèvera demain sinon l’habitude qu’il en a !

Descartes, lui, c’est la certitude qu’il veut : mes sens me trompent, je rêve peut-être tout le temps, un malin Génie peut m’abuser, Dieu lui même peut-être trompeur ;

Alors il faut jongler avec les trois petits cercles : celui du doute, lui-même inclus dans celui de la pensée, lequel s’inscrit nécessairement dans celui de l’existence.

Trois petits cercles imbriqués et puis la certitude du sujet.

Je peux pousser le doute à son maximum mais je ne peux mettre en doute que j’existe comme chose pensante :

Ce qui doute, pense

ce qui pense, existe

ce qui doute, existe.

En doutant, je découvre une vérité nécessaire – qui échappe au doute-, à savoir que j’existe comme chose pensante .

Pour douter, il faut penser ; pour penser il faut exister.

Certitude, pour Descartes, du je pense donc je suis.

Ce n’est pas suffisant pour Husserl qui réclame l’évidence.

Une évidence apodictique, dit-il, soit une vérité nécessaire, un jugement dont la vérité s’impose et ne peut être contredite.

Non pas la certitude en l’existence d’une chose ou d’un état de choses mais l’impossibilité de penser le non-être de cette chose ou de cet état de de chose, l’absurdité de nier l’existence de cette donnée , laquelle exclut la possibilité de tout doute imaginable.

Je suis, je vis, je suis vivant, évidence du monde se donnant silencieusement à la conscience.

Evidence, l’expérience vécue de la vérité, sa chair.

Evidence, la présence vivante du moi à lui-même dans l’indétermination d’un horizon ouvert.

Evidence, plénitude de la présence vivante : le rouge du dahlia, là, donné dans l’immédiateté  de la conscience.

Descartes situe le lieu de la vérité uniquement dans l’esprit, conscience isolée, désincarnée : je pense donc je suis.

Husserl le situe, lui, ce lieu de vérité, dans la palpitation de la chair, dans un accord entre la conscience et la chose visée car l’ego ne peut pas, sauf artifice, se détacher de son vécu ni de sa visée intentionnelle : la conscience est toujours conscience de quelque chose.

La mort est une certitude pour le vivant

Elle n’est pas une évidence pour celui qui meurt.

On pourrait penser que la mort est une évidence car il est impossible et absurde d’imaginer son inexistence. Cependant, la présence vivante de soi à soi, la plénitude de l’expérience vivante dans l’immédiateté de la conscience, le je suis, je vis, je suis vivant de la présence silencieuse du monde à soi-même, la palpitation de la chair, tout cela explose dans l’instant du mourir.

Dans le mourir, il n’y a pas de conscience intentionnelle de la mort.

Plus rien, ici, ne se donne du monde sinon son effacement.

Le rouge du dahlia, son évidence, pour qui se recueille sur la tombe du défunt.

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La raison, à petits flocons

La neige, blanche incertitude du ciel.

Qu’est-ce que le monde sans un sujet pour le percevoir? Le silence de l’humanité, troublé seulement par le grognement des bêtes et le vent sur les eaux.

L’agnostique laisse en suspens les questions sur l’au-delà au motif qu’elles sont démesurées par rapport à la faiblesse des capacités de la raison. C’est pourtant accorder beaucoup de foi à la raison que de s’appuyer sur elle pour, dans le même temps, lui refuser toute crédibilité dans le domaine métaphysique.

Le spectromètre de la raison humaine est trop faible, dit l’agnostique, pour mesurer la longueur d’onde de Dieu, sa fréquence.

La parole de Dieu, à Moïse, sur le Sinaï: combien de mégahertz?

Le libre-penseur a la foi chevillée à la raison, petit soubirous des Lumières.

Le monde est dans les plis de la langue, tremblante incertitude.

 

Flûte, et cithare.

Un jour, avec des os de cerf qu’elle avait ramassés, Athéna entreprit de confectionner un aulos, une flûte double qui ravit les dieux lorsqu’elle en joua devant eux lors d’un banquet. Cependant, elle ne comprenait pas pourquoi, parmi les convives, Héra et Aphrodite, se cachant derrière leurs mains, riaient , sous cape, dans leur coin.

Elle se retira donc au bord d’une rivière et regarda son image dans l’eau tandis qu’elle soufflait dans la flûte . S’étant rendu compte que son visage congestionné et ses joues gonflées lui renvoyaient, telle la Gorgone, une image grotesque et monstrueuse d’elle-même, elle lança l’aulos au loin et, folle de rage, frappa de malédiction quiconque le ramasserait.

Marsyas, le satyre phrygien qui passait dans les environs, trébucha sur la flûte. Se relevant, il la porta à ses lèvres et aussitôt, la musique céleste d’Athéna s’échappa toute seule de l’instrument, donnant au silène une renommée de musicien extraordinaire dans toute la Phrygie !

Apollon, jaloux, lui proposa alors un concours dans lequel le vainqueur aurait le droit d’infliger au vaincu le châtiment de son choix.

Comme, lors de la joute, aucun concurrent ne prenait le pas sur l’autre, Apollon retourna sa cithare, défiant Marsyas d’en faire autant et de jouer de son instrument à l’envers ! Impossible, bien sûr, pour le satyre, de tirer quelque son avec un aulos retourné !

Déclaré vainqueur, Apollon pend alors Marsyas à une branche de pin, la tête en bas, et l’écorche tout vif.

Le satyre , mourant, alors , s’écrie :

« Pourquoi, m’arraches-tu à moi-même ?

Sa peau, vide, reste clouée au pin.

Cette peau, dit-on, restait sensible à la musique du fleuve mais ne frémissait en rien, demeurait parfaitement immobile aux airs joués en l’honneur d’Apollon.

Marsyas, gibier qui ne demande qu’à se vider pour en finir avec la main tranchante qui lui fait sentir, dans les crissements de sa chair étirée, l’ampleur de son crime : avoir, lui, le silène horrible, voulu se mesurer avec un dieu !

Et quel dieu ! Apollon !

Marsyas, qui remontant, tête en bas, le temps de sa conception, se déchire à rebours :

« Pourquoi m’arraches-tu à moi-même ? »

Double arrachement .

Il perd d’abord, avec la musique céleste de l’aulos, le bain mélodique de la voix maternelle, sa petite sonate, les sourds et les aigus, ses battements de coeur, son chant dans la continuité des voyelles, sa parole dans la discontinuité des consonnes : son premier miroir sonore se brise avec la lame qui le dépiaute.

La voix assourdie de jadis, celle des humeurs aqueuses de la première enveloppe, s’éteint.

Adieu, la petite sonate maternelle, adieu la première voix qui n’est pas, pour le petit, du pipeau !

Ensuite, avec la peau, qui, par longs filaments, se défait, c’est la première pliure, les premiers feuillets de son moi, son sac de chaleur, sa pâte à modeler, son velin, sa frontière élastique, sa surface d’inscription, c’est la douce enveloppe de sa chair qui se déchire, tombe en charpie et, avec elle, sa vie qui, sous la lame du dieu, s’effiloche et s’en va.

Pourquoi m’arraches-tu à moi-même?

A moins, que d’un seul tenant, la dépouille du satyre ne soit, comme un lapin de campagne, retournée, par le dieu, à la manière d’une outre . Ainsi, après l’avoir vaincu en retournant la cithare, Apollon le punirait une deuxième fois en lui retournant la peau .

Marsyas, en outre.

Maintenant mannequin suspendu à l’apparence d’un vivant, la peau écorchée garde la silhouette du silène, le vent redonnant figure humaine à cette chambre à air suspendue, l’emplissant de sons, outre vibrante à l’âme du dépecé,  musique à jamais dans la peau.

Michel-Ange, en sa Sixtine, a peint le martyr de St Barthélémy, réplique renaissante d’un Marsyas qui, bon apôtre, aurait viré au christianisme.

Le supplicié tient dans la main droite le couteau qui a servi à l’écorcher comme s’il avait voulu lui-même se purifier en se dépouillant de son enveloppe charnelle avant le Jugement dernier.

De la main gauche, il la tient, cette dépouille qui pendouille, la sienne, bras ballants, tunique  vide et inutile, prête à choir dans le feu de l’Enfer. La tête aplatie, tout en plis et en bourrelets, est triste et grimaçante .

Auto-portrait, dit-on, du peintre toscan, qui, dépassé par l’ampleur de l’oeuvre  à réaliser, abattu, demande, couteau tendu vers son Sauveur, l’aide de son Créateur pour sa dernière création.

Michel-Ange, au plafond, en outre, défait.

Et lui, au plancher, la dernière oeuvre encore et toujours à réaliser, sa vie,  qui, de la toile même de ses jours comptés, sans couteau, sans sauveur, sans Ciel à implorer, glisse, et, peu à peu, housse vide , tombe à ses pieds.

« Pourquoi, si tard, vibrante encore à tes cordes, ô vie, m’arraches-tu à moi-même? »