Flûte, et cithare.

Un jour, avec des os de cerf qu’elle avait ramassés, Athéna entreprit de confectionner un aulos, une flûte double qui ravit les dieux lorsqu’elle en joua devant eux lors d’un banquet. Cependant, elle ne comprenait pas pourquoi, parmi les convives, Héra et Aphrodite, se cachant derrière leurs mains, riaient , sous cape, dans leur coin.

Elle se retira donc au bord d’une rivière et regarda son image dans l’eau tandis qu’elle soufflait dans la flûte . S’étant rendu compte que son visage congestionné et ses joues gonflées lui renvoyaient, telle la Gorgone, une image grotesque et monstrueuse d’elle-même, elle lança l’aulos au loin et, folle de rage, frappa de malédiction quiconque le ramasserait.

Marsyas, le satyre phrygien qui passait dans les environs, trébucha sur la flûte. Se relevant, il la porta à ses lèvres et aussitôt, la musique céleste d’Athéna s’échappa toute seule de l’instrument, donnant au silène une renommée de musicien extraordinaire dans toute la Phrygie !

Apollon, jaloux, lui proposa alors un concours dans lequel le vainqueur aurait le droit d’infliger au vaincu le châtiment de son choix.

Comme, lors de la joute, aucun concurrent ne prenait le pas sur l’autre, Apollon retourna sa cithare, défiant Marsyas d’en faire autant et de jouer de son instrument à l’envers ! Impossible, bien sûr, pour le satyre, de tirer quelque son avec un aulos retourné !

Déclaré vainqueur, Apollon pend alors Marsyas à une branche de pin, la tête en bas, et l’écorche tout vif.

Le satyre , mourant, alors , s’écrie :

« Pourquoi, m’arraches-tu à moi-même ?

Sa peau, vide, reste clouée au pin.

Cette peau, dit-on, restait sensible à la musique du fleuve mais ne frémissait en rien, demeurait parfaitement immobile aux airs joués en l’honneur d’Apollon.

Marsyas, gibier qui ne demande qu’à se vider pour en finir avec la main tranchante qui lui fait sentir, dans les crissements de sa chair étirée, l’ampleur de son crime : avoir, lui, le silène horrible, voulu se mesurer avec un dieu !

Et quel dieu ! Apollon !

Marsyas, qui remontant, tête en bas, le temps de sa conception, se déchire à rebours :

« Pourquoi m’arraches-tu à moi-même ? »

Double arrachement .

Il perd d’abord, avec la musique céleste de l’aulos, le bain mélodique de la voix maternelle, sa petite sonate, les sourds et les aigus, ses battements de coeur, son chant dans la continuité des voyelles, sa parole dans la discontinuité des consonnes : son premier miroir sonore se brise avec la lame qui le dépiaute.

La voix assourdie de jadis, celle des humeurs aqueuses de la première enveloppe, s’éteint.

Adieu, la petite sonate maternelle, adieu la première voix qui n’est pas, pour le petit, du pipeau !

Ensuite, avec la peau, qui, par longs filaments, se défait, c’est la première pliure, les premiers feuillets de son moi, son sac de chaleur, sa pâte à modeler, son velin, sa frontière élastique, sa surface d’inscription, c’est la douce enveloppe de sa chair qui se déchire, tombe en charpie et, avec elle, sa vie qui, sous la lame du dieu, s’effiloche et s’en va.

Pourquoi m’arraches-tu à moi-même?

A moins, que d’un seul tenant, la dépouille du satyre ne soit, comme un lapin de campagne, retournée, par le dieu, à la manière d’une outre . Ainsi, après l’avoir vaincu en retournant la cithare, Apollon le punirait une deuxième fois en lui retournant la peau .

Marsyas, en outre.

Maintenant mannequin suspendu à l’apparence d’un vivant, la peau écorchée garde la silhouette du silène, le vent redonnant figure humaine à cette chambre à air suspendue, l’emplissant de sons, outre vibrante à l’âme du dépecé,  musique à jamais dans la peau.

Michel-Ange, en sa Sixtine, a peint le martyr de St Barthélémy, réplique renaissante d’un Marsyas qui, bon apôtre, aurait viré au christianisme.

Le supplicié tient dans la main droite le couteau qui a servi à l’écorcher comme s’il avait voulu lui-même se purifier en se dépouillant de son enveloppe charnelle avant le Jugement dernier.

De la main gauche, il la tient, cette dépouille qui pendouille, la sienne, bras ballants, tunique  vide et inutile, prête à choir dans le feu de l’Enfer. La tête aplatie, tout en plis et en bourrelets, est triste et grimaçante .

Auto-portrait, dit-on, du peintre toscan, qui, dépassé par l’ampleur de l’oeuvre  à réaliser, abattu, demande, couteau tendu vers son Sauveur, l’aide de son Créateur pour sa dernière création.

Michel-Ange, au plafond, en outre, défait.

Et lui, au plancher, la dernière oeuvre encore et toujours à réaliser, sa vie,  qui, de la toile même de ses jours comptés, sans couteau, sans sauveur, sans Ciel à implorer, glisse, et, peu à peu, housse vide , tombe à ses pieds.

« Pourquoi, si tard, vibrante encore à tes cordes, ô vie, m’arraches-tu à moi-même? »

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